{"id":9794,"date":"1998-06-20T00:00:27","date_gmt":"1998-06-19T22:00:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9794"},"modified":"2015-02-01T15:12:14","modified_gmt":"2015-02-01T13:12:14","slug":"dans-l-embrasure","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/dans-l-embrasure\/","title":{"rendered":"Dans l&#8217;embrasure"},"content":{"rendered":"<p>Il se tient calmement un pas avant l&#8217;embrasure de la porte, de mani\u00e8re \u00e0 ne pas se faire voir ni entendre par celle qui a pris la communication apr\u00e8s qu&rsquo;il a d\u00e9croch\u00e9. Il a r\u00e9pondu, il lui a pass\u00e9 le combin\u00e9, il a quitt\u00e9 la pi\u00e8ce, mais cette voix finalement le retint peu apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la pi\u00e8ce. Une voix qui se voulait neutre, qui paraissait sinc\u00e8re, mais qui portait le tissu de l&rsquo;annonce, non pas d&rsquo;une nouvelle prodigieuse, mais d&rsquo;une discussion prometteuse engageant son interlocutrice.<\/p>\n<p>Il sentait de mani\u00e8re confuse que cette voix, dans le questionnement qui chercha \u00e0 le neutraliser (et y parvint en partie) que cette voix avait rapport \u00e0 lui, que sa parole le concernait ; qu&rsquo;elle le questionnait tout en l&rsquo;\u00e9vacuant.Il demeura coi, immobile, tapis entre deux portes d&rsquo;un couloir, ce qui \u00e9tait absurde, car on ne dispara\u00eet pas dans un couloir, et qu&rsquo;on y passe. <\/p>\n<p>Il se tient fermement aux aguets. D&rsquo;abord il n&rsquo;entend rien car la voix, celle qu&rsquo;il n&rsquo;entend plus, doit parler. L&rsquo;autre se tait, peut-\u00eatre \u00e9coute.<\/p>\n<p>L&rsquo;assortiment des silences est tel qu&rsquo;on pourrait en faire des compositions, les apparier, les scinder, les encha\u00eener, les enchev\u00eatrer. Celui-ci est double : celui de l&rsquo;\u00e9coute attentive de l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement (un r\u00e9cit en fait) ; celui, inquiet, de l&rsquo;\u00e9piage de cette \u00e9coute (une esp\u00e8ce de vol avec ce qu&rsquo;il implique de honte, de peur et d&rsquo;excitation serr\u00e9e).<\/p>\n<p>Pas un bruit et la nuit qui s&rsquo;abat tout d&rsquo;un seul coup, par surprise, comme par m\u00e9garde, d&rsquo;une mani\u00e8re presque fausse. L&rsquo;attention, l&rsquo;\u00e9coute, l\u00e0. L&rsquo;attention s\u00e9v\u00e8re et concr\u00e8te, pr\u00e9cise et pr\u00e9cis\u00e9ment dirig\u00e9e vers l&rsquo;avance des mots dans les fils du t\u00e9l\u00e9phone, jusqu&rsquo;au fond de la gorge. L&rsquo;\u00e9coute craintive et roublarde, vers la sc\u00e8ne qu&rsquo;elle englobe dans son entier, dans ce rapport-l\u00e0, dans le mensonge de la cl\u00f4ture. Tout ce concentre dans la sc\u00e8ne que d\u00e9sormais n&rsquo;\u00e9claire qu&rsquo;une petite veilleuse, et encore mettra-t-elle un certain temps avant de daigner presser l&rsquo;interrupteur. On se tient au chaud entre deux sauvetages, mais le second est plus mobile.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce vide mal limit\u00e9, ou ce plein trop pressant, il y eut comme des d\u00e9coupages, des biopsies. Lorsqu&rsquo;on tombe amoureux, la v\u00e9rit\u00e9 se pr\u00e9sente devant nous (comme ext\u00e9rieure), \u00e9clatante, et cet \u00e9clat est sa force. Puis le souvenir se d\u00e9lite, et l&rsquo;\u00e9clat se r\u00e9fugie, \u00e0 la mani\u00e8re des scolytes, sous l&rsquo;\u00e9corce \u00e0 pr\u00e9sent terne du souvenir, y creuser des galeries. On allume sur ces follicules creus\u00e9s par nos soins des vell\u00e9it\u00e9s sans garde. Apr\u00e8s, la v\u00e9rit\u00e9, chancelante, on l&rsquo;ach\u00e8ve d&rsquo;un coup sec. c&rsquo;est souvent le cas dans les r\u00e9cits anciens. Une g\u00e9n\u00e9ration vole au printemps, une autre avant les vendanges. L&rsquo;amiti\u00e9 sensible devient g\u00eanante lorsque les amants, loin de s&rsquo;insupporter, sont indiff\u00e9rents &lsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Dans le firmament ils attendent.<\/p>\n<p>Une clameur soudain retentit dans la rue au-dehors. Des cris de joie, de nombreux klaxons, des cris de femmes, des cris d&rsquo;enfants, et comme si \u00e7a ne suffisait pas, et comme si \u00e7&rsquo;acait \u00e9t\u00e9 fait expr\u00e8s, les cloche de l&rsquo;\u00e9glise voisine qui se mirent \u00e0 retentir sans doute pour les v\u00eapres.<\/p>\n<p>Que cela exist\u00e2t, c&rsquo;\u00e9tait possible. Que cela se produise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet instant, il n&rsquo;y avait pas \u00e0 douter que cela ne fut pas. L&rsquo;attente se concentrait, et elle se traduisait concr\u00e8tement par des mains aussi absentes \u00e0 elles-m\u00eames que nerveuses, moites, d&rsquo;une mati\u00e8re semblable \u00e0 la liesse au dehors\u00a0\u2014\u00a0seraient-elles d\u00e9j\u00e0 dehors ?<\/p>\n<p>Y avait-il un lien entre l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement au t\u00e9l\u00e9phone et le chambard de la rue ? Ce serait \u00e9tonnant. En tout cas, elle n&rsquo;y pr\u00eata aucune attention, toujours absorb\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9coute silencieuse, qu&rsquo;elle brisait parfois de petits mots qui ressemblaient plus \u00e0 des soupirs qu&rsquo;\u00e0 des contacts.<\/p>\n<p>La clameur, elle, durait, et on avait le sentiment qu&rsquo;elle se d\u00e9pla\u00e7ait. Les al\u00e9as des routes, la direction du vent, son intensit\u00e9 variait du chuchotement au brouhaha, au vacarme, puis s&rsquo;abaissait \u00e0 nouveau, comme couverte d&rsquo;un couvercle ; \u00e0 droite \u00e0 gauche, devant et derri\u00e8re, elle se d\u00e9pla\u00e7ait, comme les vagues de la mer, tant\u00f4t dans son dos vers la cuisine, tant\u00f4t juste derri\u00e8re cette main appos\u00e9e au chambranle, tant\u00f4t vers le parcs et les fontaines, a-del\u00e0 du salon et de la conversation t\u00e9l\u00e9phonique. Clameur en \u00e9tat d&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>L\u00e0, dans le salon, le flot de parole de l&rsquo;autre, de l&rsquo;absent, toujours ponctu\u00e9 de mots brefs soupirs. Parfois un murmure plus long, qu&rsquo;on ne parvenait pas \u00e0 comprendre. Parfois un soudain contrecups en amont de silences (des r\u00e9ponses)., plusieurs phrases s\u00fbrs d&rsquo;elles ou tout du moins cassantes. Parfois des silences plus forts, pleins, entiers, exigeants ou enrag\u00e9s.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce genre de sc\u00e8ne, pensa-t-il, nous sommes mis au pied du mur, devant le fait accompli. Le t\u00e9l\u00e9phone est toujours un intrus et sa sonnerie un glas qui bouleverse la journ\u00e9e tranquille. Imp\u00e9tueux, au seuil de la raison, venu de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du seuil, le seuil de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 solitaire de la maison. Une plaie.<\/p>\n<p>L\u00e0, on e\u00fbt dit une confession, le vide, qui enflait et poussait tout contre les murs dans la mensace d&rsquo;une fouille au corps, le vide faisait autorit\u00e9, intraitable pouvoir. <\/p>\n<p>Il est soudain \u00e9veill\u00e9 par une nouvelle hausse de voix et dans la voix l&rsquo;esquisse \u2014 l&rsquo;esquisse seulement \u2014\u00a0d&rsquo;un sentiment qui ressemble \u00e0 l&rsquo;indignation, peut-\u00eatre me^me de la col\u00e8re : \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas vrai ! \u00bb Et le tremblement qui l&rsquo;accompagne. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce &lsquo;est pas vrai ! \u00bb\u00a0retentit une seconde voix, tremblant, presque sous des sanglots. Puis de nouveau le silence, o\u00f9 il se perd encore.<\/p>\n<p>Il voit des plaines. La jalousie, un ami, des apparitions, des murs de villes sur lesquels ils se heurtent, comme si la ville le battait, elle, lui, lui en voulait personnellement au corps. Une femme, des femmes, une femme. Il voit cela comme il voit sa main pos\u00e9e contre le chambranle, alors qu&rsquo;il se tient silencieux \u00e0 \u00e9pier celle qu&rsquo;elle fut et ne sera plus, au t\u00e9l\u00e9phone avec un autre, avec l&rsquo;autre, trop bavard dans son incompr\u00e9hensible alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il constate tout \u00e0 coup que dans la pi\u00e8ce le dialogue a repris, et reprend de plus belle ! Horreur ! Il n&rsquo;a pas entendu le d\u00e9but qui sans aucun doute le concernait, il faut maintenant remonter contre ce flot, enrouler de nouveau la bobine vers l&rsquo;origine o\u00f9 cet \u00e9cheveau n&rsquo;\u00e9tait pas.<\/p>\n<p>Tout se passe comme s&rsquo;il \u00e9tait absent, et de fait, nomm\u00e9 dans leurs deux bouches, projet\u00e9 sans rema^che de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre \u2014\u00a0la voil\u00e0 prolixe \u00e0 pr\u00e9sent \u2014 c&rsquo;est de lui qu&rsquo;on parle, il en est certain maintenant \u2014 il est relegu\u00e9 au fond de la pi\u00e8ce comme celui qui a tort, le signe, le disparu, pire : l&rsquo;anecdote. Mais c&rsquo;est pire encore car s&rsquo;il oit remonter la conversation, c&rsquo;est au prix d&rsquo;un intense effort de m\u00e9moire qui lui \u00f4te toute possibilit\u00e9 de suivre l&rsquo;instant de la conversation. Il demeure ainsi dans le risque d&rsquo;une m\u00e9sinterpr\u00e9tation, mauvais traducteur, et \u00e9cartel\u00e9 entre ce qui est dit de lui et ce qu&rsquo;il croit qu&rsquo;on dit de lui.<\/p>\n<p>Il cherche \u00e0 toute force \u00e0 se concentrer sur <i>avant<\/i> mais <i>maintenant<\/i> l&rsquo;interpelle \u00e0 nouveau, ne cesse de l&rsquo;interpeller, avec des adjectifs \u00e0 pr\u00e9sent, \u00ab\u00a0nerveux \u00bb, \u00ab\u00a0gentil\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0attentionn\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un peu d\u00e9boussol\u00e9 \u00bb, puis \u00ab\u00a0nerveux\u00a0\u00bb \u00e0 nouveau, \u00ab\u00a0tr\u00e8s nerveux\u00a0\u00bb m\u00eame. Assur\u00e9ment parle-t-elle de quelqu&rsquo;un qu&rsquo;elle conna\u00eet bien et qu&rsquo;elle c\u00f4toie, elle parle de sa maison, depuis l&rsquo;int\u00e9rieur de sa maison, elle parle presque de son lit. Qui conna\u00eet mieux qu&rsquo;elle sa maison, sa table, son lit ?<\/p>\n<p>Une nouvelle phrase se d\u00e9tache encore, comme venue remuer expr\u00e8s une ancienne cicatrice. Soc impr\u00e9cis mais implacable. \u00ab\u00a0L. (\u00e0 la limite de la supplication), arr\u00eate s&rsquo;il-te-pla\u00eet (et ces mots sont allong\u00e9s, allong\u00e9s, une telle attention, pourquoi). tu ne peux pas dire \u00e7a. Ecoute, \u00e9coute-moi. Tu ne le connais pas. Tu ne peux pas comprendre. \u00bb<\/p>\n<p>Il veut hurler : \u00ab\u00a0ET QUE SAIS-TU, TOI, DE MOI ?\u00a0\u00bb, il veut hurler, la ramener aupr\u00e8s de lui, ici et maintenant, la projeter vers lui-m\u00eame, ici dans l&#8217;embrasure, o\u00f9 l&rsquo;on est plus confortable et assur\u00e9 de dominer la situation.<\/p>\n<p>Il fait maintenant tout fait nuit. Les \u00e9clats persistent dehors, \u00e7a et l\u00e0, mais ils ne parviennent plus \u00e0 d\u00e9range le silence ouat\u00e9 qu&rsquo;elle dirige d&rsquo;une main de ma\u00eetre de quelques phrases orn\u00e9es de belles pauses. Silence contraignant alors que le siphon du fil de t\u00e9l\u00e9phone emporterait, sans elle camp\u00e9e comme elle l&rsquo;est, emporterait le salon, ses occupants, et peut-\u00eatre la rue m\u00eame, la ville, et quelque clameur laborieuse que ce soit.<\/p>\n<p>Ses doutes sont plus pr\u00e9cis concernant une v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;il d\u00e9tient, qu&rsquo;il croyait tol\u00e9rer jusque l\u00e0, qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 il n&rsquo;envisage plus seulement mais qu&rsquo;il affectionne et qu&rsquo;il choie, puisqu&rsquo;elle seule est en mesure de lui conf\u00e9rer une occasion sensible de para\u00eetre. Il dit qu&rsquo;il n&rsquo;est pas jaloux, en fait, mais contrari\u00e9, ou plut\u00f4t g\u00ean\u00e9, et que celui qui appelle n&rsquo;est pas un intrus, mais un revenant. De ces absents qui demeurent lov\u00e9s dans les r\u00eaves plut\u00f4t que dans les draps.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;assoie par terre. Quelques mots encore. Puis ce sera la fin. Il est ruin\u00e9, moins par la succession des faits, mais par ces fatigants voyages vers ses contr\u00e9es de lui-m\u00eame, o\u00f9 il se trouve seul, seul avec des fant\u00f4mes, et des fant\u00f4mes m\u00e9ticuleux, tatillons. Il s&rsquo;assoie par terre. Quelques mots encore. Il reste quelques mots, quelques bribes, peut-\u00eatre m\u00eame pas de quoi faire une phrase. La communication s&rsquo;est essouffl\u00e9e, elle s&rsquo;est vid\u00e9, vidang\u00e9e compl\u00e8tement. Il s&rsquo;assoie par terre. Quelques mots encore. Il y eut une flamme, il a dans\u00e9 sur elle. Il ferme \u00e0 pr\u00e9sent ses yeux sur cette flamme, flamme mouvante, qu&rsquo;on ne peut cerner ou saisir, qu&rsquo;on ne peut confiner ou reclure, flamme sans borne ni boussole.<\/p>\n<p>Ni borne, ni boussole pour ces chemins sans pas qu&rsquo;il a fallu pourtant lire.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;elle passera la porte \u00e0 nouveau, il ne sera pas l\u00e0. On aura eu raison de la patience. Ce fut une manifestation intime, une manifestation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Mais les manifestants y croyaient-ils encore ?<\/p>\n<p>Pour manifester, encore faut-il descendre dans la rue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il se tient calmement un pas avant l&#8217;embrasure de la porte, de mani\u00e8re \u00e0 ne pas se faire voir ni entendre par celle qui a pris la communication apr\u00e8s qu&rsquo;il a d\u00e9croch\u00e9. 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