{"id":9757,"date":"1997-12-11T00:00:03","date_gmt":"1997-12-10T22:00:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9757"},"modified":"2024-09-29T22:14:50","modified_gmt":"2024-09-29T20:14:50","slug":"s-il-suivait","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/s-il-suivait\/","title":{"rendered":"S&rsquo;il suivait"},"content":{"rendered":"<p>Les traces qu&rsquo;il suivait n&rsquo;\u00e9taient pas diff\u00e9rentes. Longues, stri\u00e9es, la terre les recueillait, les absorbait, ou les avait recueillies, absorb\u00e9es, comme un parchemin. On pouvait m\u00eame voir plus loin d&rsquo;autres traces, le point de vue piqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;horizon d&rsquo;un soleil froid laissait voir d&rsquo;autres traces.<\/p>\n<p>Il marchait lentement, attentif aux traces, \u00e0 l&rsquo;espace, immacul\u00e9 qui les s\u00e9parait et qu&rsquo;elles encadraient. Il marchait depuis plusieurs heures, mais les traces, il venait de les remarquer. Comme si elles venaient de nulle part. <\/p>\n<p>Elles venaient pourtant bien d&rsquo;un lieu pr\u00e9cis, on pouvait ais\u00e9ment concevoir qu&rsquo;elles provenaient d&rsquo;un endroit pr\u00e9cis, non quelconque, de droite ou de gauche, qu&rsquo;elles avaient chang\u00e9 de direction \u00e0 un certain point, de sorte qu&rsquo;il parvienne \u00e0 les suivre, lui qui suivait le m\u00eame itin\u00e9raire depuis des heures. Lui suivait le m\u00eame point, et c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;horizon rougi.<\/p>\n<p>Il avait travers\u00e9 une route, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce de l\u00e0 que venaient les traces, mais en ce cas il ne les avait pas remarqu\u00e9es tout de suite. Cette piste, \u00e0 peine goudronn\u00e9e &#8212; disons que si elle avait \u00e9t\u00e9 goudronn\u00e9e, c\u2019\u00e9tait il y a de cela des lustres, et l&rsquo;asphalte avait \u00e9t\u00e9 bouscul\u00e9, englouti par une esp\u00e8ce de sable, sable qui portait les callunes de la m\u00e9moire ; si des morceaux entiers de piste avaient \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9s, c&rsquo;\u00e9tait par qui, pourquoi, et o\u00f9 avaient-ils pu finir ? &#8212; , \u00e9tait droite et longue (elle avait deux horizons elle aussi), comme son chemin \u00e0 lui, comme les traces, et certainement elle venait d&rsquo;une ville, menait \u00e0 une autre ville. Aussi loin qu&rsquo;il avait pu projeter son regard, \u00e0 droite, il avait pu apercevoir deux ombres fr\u00eales et tremblantes, qui semblaient deux panneaux indicateurs, et qu&rsquo;il n&rsquo;avait pu lire compte tenu de la distance. Il pouvait tout aussi bien s&rsquo;agir d&rsquo;arbres, de piquets, ou m\u00eame de voyageurs, ou d&rsquo;animaux sauvages, rien ne permettait d&rsquo;en \u00eatre s\u00fbr. Puis il avait travers\u00e9.<\/p>\n<p>La piste est nettement de sable, je veux dire que c&rsquo;est bien le sable qui composait son fil, et c\u2019\u00e9tait \u00e9trange d&rsquo;apr\u00e8s la conformation des alentours, certes recouverts de lande et piquet\u00e9s d&rsquo;arbres gr\u00eales, des pins peut-\u00eatre, qui proposaient au regard quelques blocs erratiques de gr\u00e8s, \u00e9pars&#8230; tout ce sable semblait exag\u00e9r\u00e9. Mais march\u00e9 dedans \u00e9tait agr\u00e9able, et si sans doute cela ralentissait l&rsquo;allant (tout en for\u00e7ant indistinctement la fatigue &#8212; ce qui sera pay\u00e9 ult\u00e9rieurement certainement), cela semblait porter, comme un min\u00e9ral coussin, cela faisait avancer, poursuivre.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment pr\u00e9cis de ses pens\u00e9es, il entendit un moteur au loin, \u00e0 la mani\u00e8re des voitures qui dans le calme vrombissent un moment puis r\u00e9sonnent ind\u00e9finiment jusqu&rsquo;\u00e0 se fondre au paysage. Mais comme il ne vit rien devant lui, et qu&rsquo;il ne se d\u00e9tourna pas de son chemin, il ne per\u00e7ut rien d&rsquo;autre que ce signe, qui aurait tout aussi bien pu \u00eatre une variation du paysage. Il d\u00e9duisit en apart\u00e9 que la voiture pouvait \u00eatre sur une autre route \u2014\u00a0ce qui indiquait la pr\u00e9sence d&rsquo;une autre route que la route travers\u00e9e \u2014 et qu&rsquo;elle avait pu passer de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre route, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il y eut, en un certain point de l&rsquo;horizon une intersection. Il chassa ces pens\u00e9es au moment o\u00f9 le ronflement eut totalement disparu. Il se remit attentivement \u00e0 suivre les traces.<\/p>\n<p>De toute mani\u00e8re, il avait le temps, et il pouvait se permettre de suivre les traces jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elles m\u00e8nent \u00e0 autre chose : elles m\u00e8neraient forc\u00e9ment \u00e0 autre chose. Il avait le temps et s&rsquo;il n&rsquo;aimait rien moins que le grondement sourd indiquant le possible passage de v\u00e9hicules, qui brisaient la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de cet espace, et d\u00e9coupaient d&rsquo;une certaine mani\u00e8re l&rsquo;espace en lui-m\u00eame, il appr\u00e9ciait marcher sans contrainte, sans v\u00e9ritable but se rendre chez quelqu&rsquo;un, faire des achats, aller travailler&#8230;) Simplement errer.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent le soleil dispara\u00eet derri\u00e8re son chemin, et la nuit s&rsquo;\u00e9tablit. La lune se voit mieux ; elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, mais \u00e0 pr\u00e9sent elle s&rsquo;affirme. \u00ab\u00a0Cela signifie-t-il la fin de mon parcours ? \u00bb se demandait-il. Mais les traces n\u2019avaient men\u00e9 \u00e0 rien, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent. \u00ab\u00a0Dois-je pers\u00e9v\u00e9rer ou m&rsquo;asseoir et attendre que la lumi\u00e8re reparaisse ? Non, absurde. Je ne c\u00e9derai pas si pr\u00e8s du but \u2014\u00a0je le sens. D&rsquo;ailleurs ce mouvement de perles que je vois l\u00e0-bas indique une implantation, et ces lumi\u00e8res trembl\u00e9es sans dote une fum\u00e9e. Une habitation la produit. \u00bb Et il regarda au sol les traces, qu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent il discernait plus mal. Il lui fallait aller plus lentement, pour ne pas s&rsquo;\u00e9garer. Mais il lui fallait \u00e9galement h\u00e2ter le pas, pour ne pas finir perdu dans la nuit noire. Il marcha, instable, le nez au sol.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain point les traces disparurent \u2014\u00a0et il s&rsquo;en voulut beaucoup.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain point, elles r\u00e9apparurent, et il en fut soulag\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain point elles se multipli\u00e8rent au point qu&rsquo;il devint impossible d&rsquo;\u00eatre certain de suivre les bonnes, les bonnes traces, <i>ses<\/i> traces.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain point, comme une \u00e9closion de roses, elles partirent de tous c\u00f4t\u00e9s, mais alors on distingua une maison. Une petite cabane comme un g\u00eete, au toit de chaume ou d&rsquo;ardoise, rustique en tout cas, s\u2019\u00e9levait \u00e0 main droite, un peu en retrait. Des voitures \u00e9taient l\u00e0, de biais, en arri\u00e8res, \u00e0 peine visibles, noires \u2014\u00a0rien n&rsquo;indiquait qu&rsquo;elles fussent fonctionnelles ou qu&rsquo;elles furent utilis\u00e9es r\u00e9cemment.<\/p>\n<p>La route qui les portait devait \u00eatre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 (les voitures, la libert\u00e9 ! sauf \u00e0 disposer d&rsquo;une route !)<\/p>\n<p>Une musique des bruits de vaisselle qu&rsquo;on entrechoque, des rires, des voix s\u2019\u00e9chappaient de l\u00e0-dedans et il eut soudain l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre un voleur. Il traversa tout droit l&rsquo;espace plus ouvert devant la maison et retrouva subitement la paire de traces solitaire, solitaire, d\u00e9barrass\u00e9e de tout le brouillage qui l&rsquo;avait g\u00ean\u00e9e aux alentours de la maison.<\/p>\n<p>Il r\u00e9sonna ainsi : \u00ab\u00a0Si j&rsquo;entre et jovialement me pr\u00e9sente te m&rsquo;installe parmi les convives, j&rsquo;aurais l&rsquo;air d&rsquo;attendre quelque chose, d&rsquo;\u00eatre pay\u00e9 en retour, d&rsquo;\u00eatre venu chercher quelque chose. Et comme je n&rsquo;ai pas fait de bruit en approchant, qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 avertis de ma pr\u00e9sence (bruit de moteur, de pas, de voix, claquement de porte, courrier, coup de t\u00e9l\u00e9phone) ils pourraient effectivement me prendre pour un intrus ; et je comprendrais bien leur r\u00e9action. \u00bb<\/p>\n<p>Il r\u00e9sonna \u00e9galement ainsi : \u00ab\u00a0Je vais suivre encore les traces et si elles se perdent dans la nuit, je rebrousserai chemin et \u00e0 la lumi\u00e8re de cette bicoque j&rsquo;aviserai. Mais je vais poursuivre tout droit et dans la m\u00eame direction. Si ces traces m\u00e8nent \u00e0 quelque chose, elles n&rsquo;auraient su \u00eatre distraites par ce brouhaha et ces \u00e9blouissements. \u00bb<\/p>\n<p>La lune avait maintenant une belle couleur ocre, elle \u00e9clairait doucement les traces, qui se voyaient mieux \u00e0 pr\u00e9sent que d&rsquo;une part la nuit avait fondu les \u00e9carts et que les arbres dessinaient une esp\u00e8ce de sentier autour d&rsquo;elles, sentier par ailleurs illumin\u00e9 par l&rsquo;astre. C&rsquo;\u00e9tait fr\u00eale signe mais c&rsquo;\u00e9tait toujours quelque chose.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Au loin il vit une lumi\u00e8re jaun\u00e2tre, ou orang\u00e9e plus exactement, mais il ne la distinguait pas bien car le brouillard \u00e9tait tomb\u00e9 qui mangeait et calfeutrait chaque saillie, chaque accroc, chaque caillou. Le brouillard bavait sur tout. Il avait du mal \u00e0 marcher, aussi, parce que le sentier devint plus rocailleux et en pente. Il n&rsquo;entendait rien (il aurait voulu pr\u00e9ciser sa vision d&rsquo;une autre mani\u00e8re). Il \u00e9tait loin de la lumi\u00e8re, finalement, car il marcha ce qui devait \u00eatre une bonne vingtaine de minutes avant que celle-ci ne se d\u00e9cide enfin \u00e0 s&rsquo;approcher de lui. La lumi\u00e8re ! Disons plus justement une id\u00e9e de lumi\u00e8re, une \u00ab\u00a0envie de lumi\u00e8re\u00bb\u00a0comme justement il avait lu quelques jours auparavant.<\/p>\n<p>La lumi\u00e8re \u00e9tait floue, \u00e0 mesure qu&rsquo;il approchait, \u00e0 gauche comme les panneaux plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e. Il se dit qu&rsquo;il devait \u00eatre tard, dans les huit heures du soir, et qu&rsquo;il marchait au moins depuis trois heures. Mais il n&rsquo;\u00e9tait pas fatigu\u00e9, et m\u00eame au contraire plein d&rsquo;une vivacit\u00e9 renouvel\u00e9e, presque joyeuse.<\/p>\n<p>La lumi\u00e8re \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de main, ou presque. Il d\u00e9cida de ne pas d\u00e9vier sa trajectoire, et continua tout droit. La preuve qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas loin, qu&rsquo;il \u00e9tait presque rendu (la preuve en tout cas qu&rsquo;il cherchait) n&rsquo;\u00e9tait-elle pas justement cette lumi\u00e8re, qu&rsquo;il d\u00e9passa et laissa  derri\u00e8re lui, ainsi que la \u201cfor\u00eat\u201d qui s&rsquo;\u00e9tait form\u00e9e et qui elle aussi resta bient\u00f4t derri\u00e8re lui.<\/p>\n<p>Il rencontra en effet peu apr\u00e8s une route, une piste \u00e0 peine goudronn\u00e9e, droite et longue de part et d&rsquo;autre, qui sectionnait perpendiculairement son chemin. Il traversa la route et retrouva les traces. Il vit alors qu&rsquo;elles \u00e9taient deux, comme si l&rsquo;une poursuivait l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les traces qu&rsquo;il suivait n&rsquo;\u00e9taient pas diff\u00e9rentes. 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