{"id":9169,"date":"2014-03-10T12:45:59","date_gmt":"2014-03-10T10:45:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9169"},"modified":"2014-04-14T10:12:03","modified_gmt":"2014-04-14T08:12:03","slug":"lasagnes-11","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-11\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 Chapitre 11"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/DSCN1142.jpg\" rel=\"lightbox[9169]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/DSCN1142-225x300.jpg\" alt=\"DSCN1142\" width=\"225\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9186\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/DSCN1142-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/DSCN1142-768x1024.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/DSCN1142.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 11<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mon p\u00e8re, \u00e0 un certain moment de sa vie, se trouva si d\u00e9pourvu de moyens qu&rsquo;il se retrouva dans un studio v\u00e9tuste du centre historique qu&rsquo;on lui avait pr\u00eat\u00e9 et qu&rsquo;il vivait de toutes sortes de petits trafics.<\/p>\n<p>Quand j&rsquo;\u00e9tais chez lui, je restais seul et lisais des livres que certains de ses amis lui apportaient. Des romans, pour la plupart, des livres \u00e9corn\u00e9s, au dos cass\u00e9s, tach\u00e9s et auxquels il manquait souvent des dizaines de pages.<\/p>\n<p>J&rsquo;attendais qu&rsquo;il revienne, et j&rsquo;avais toujours le sentiment qu&rsquo;il pouvait ne jamais revenir. \u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><font face=\"century gothic\">Les villes au bord de la mer. Le matin, quand on ne sait pas encore s&rsquo;il fera beau, ou si ce gris sera une condition du ciel. Quand on ne sait pas encore trouver le trait qui s\u00e9pare la mer du ciel. <\/p>\n<p>Le fil qui d\u00e9chire la mer du ciel. <\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est comme \u00e7a que j&rsquo;ai pass\u00e9 la plus grande partie de mon temps et avec mon p\u00e8re et dans cette ville. Tu comprends pourquoi je suis revenu ? Exorciser les d\u00e9mons. Chasser les images noires et crucifier ces types qui ont sali mon nom et le nom de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, la pauvre femme, s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e en France, son pays d&rsquo;origine, et vivait de petits boulots qui ne lui permettaient pas toujours de s&rsquo;occuper de moi. C&rsquo;est pourquoi je venais ici. Ils se retrouvaient \u00e0 mi-chemin, l\u00e0 aussi il y avait la mer, mais une mer civilis\u00e9e, une mer bien rang\u00e9e, par ce ramassis d&rsquo;ordures, de souvenirs bris\u00e9s et de silences pleins d&rsquo;inqui\u00e9tude et de remords comme ici.<\/p>\n<p>L&rsquo;enfance est un tas d&rsquo;ennuis et de mains contrari\u00e9es. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;une h\u00e2te, enfant : ne plus l&rsquo;\u00eatre, grandir, grandir et me plonger dans les fronts rid\u00e9s des adultes, qui me semblaient toujours moins effroyables que le chemin de croix que je vivais alors. La suite me prouva que je n&rsquo;avais pas tout \u00e0 fait tort. \u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><font face=\"century gothic\">On se laisse distraire par une vague, par une vague, m\u00eame modeste, m\u00eame ridicule, on croit s&rsquo;\u00e9chapper de la rugosit\u00e9 des choses et des gens.<\/p>\n<p>Par le chas d&rsquo;une vague, un \u0153il dans la mer, on s&rsquo;\u00e9coule, siphon dor\u00e9, solitude.<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>T. regardait Carlos Futuna et \u00e0 son tour \u00e9tait prise d&rsquo;une douloureuse compassion. Ce que remuait Carlos Futuna dans leurs \u00e9changes nocturnes, sans image, allong\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans son lit, venait l&rsquo;\u00e9clabousser et la poissait comme une mati\u00e8re vivante et nuisible.<\/p>\n<p>Ce qu&rsquo;il remuait r\u00e9sonnait en elle, et tout ce qu&rsquo;il disait lui \u00e9voquait d&rsquo;autres souvenirs, les siens, pas moins tristes, mais pas mieux garnis, \u00e9th\u00e9r\u00e9s parce qu&rsquo;occult\u00e9s et piquants \u2014\u00a0abandonn\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Sa solitude l&#8217;embrassait. <\/p>\n<p>Leurs solitudes s&rsquo;\u00e9treignent.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><font face=\"century gothic\">La jambe est bris\u00e9e, doit \u00eatre en morceaux, cette douleur, jamais vue, \u00e9lectrique, filiforme, tungst\u00e8ne.<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cet appartement, si on peut l&rsquo;appeler comme \u00e7a, je ne le supportais pas. Sombre, glauque, humide, il \u00e9tait pour moi comme une cage. On ne pouvait en sortir : mon p\u00e8re m&rsquo;interdisait de tra\u00eener seul dans les ruelles sordides du vieux centre, et je m&rsquo;ennuyais fermement.<\/p>\n<p>Quand j&rsquo;ai pu d\u00e9m\u00e9nager au soleil, dans ces grandes constructions de <em>graniglia<\/em> et de b\u00e9ton, avec la mer dans une corn\u00e9e de fen\u00eatre, toujours, j&rsquo;ai enfin ressusciter. <\/p>\n<p>C&rsquo;est comme si j&rsquo;\u00e9tais pass\u00e9 de la cale au pont. Mon p\u00e8re \u00e9tait mort, port\u00e9 disparu. Ma m\u00e8re, une petite vieille coinc\u00e9e sur un fauteuil roulant. Moi : une vie \u00e0 construire enfin. \u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Carlos Futuna n&rsquo;est pas sp\u00e9cialement attach\u00e9, mais il n&rsquo;est pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans la capacit\u00e9 de s&rsquo;\u00e9chapper. Le type qui lui a ferm\u00e9 la porte sur la jambe est l\u00e0, il fume une cigarette en bras de chemise. Il le regarde. La pi\u00e8ce est \u00e9clair\u00e9e par une simple ampoule ; on entend rien, sinon les oiseaux dehors. Ce doit \u00eatre une ferme, une maison \u00e0 la campagne : le sol est de terre battue, l&rsquo;unique fen\u00eatre a ses volets ferm\u00e9s ; les murs sont sales, parfois comme encoll\u00e9s de journaux, isolation d&rsquo;antan, on distingue peut-\u00eatre la photographie d&rsquo;un homme devant le drapeau am\u00e9ricain, Kennedy ? Carter ? Johnson peut-\u00eatre. <\/p>\n<p>Le type fume et observe. Quand il se r\u00e9veille, Carlos Futuna est sur un lit, les mains li\u00e9es dans son dos. Il a un b\u00e2illon, tremp\u00e9 de sa propre impuissance.<\/p>\n<p>Le type approche sa chaise et lui dit : \u00ab\u00a0Tu as compris qu&rsquo;il ne faut pas aller plus loin. On n&rsquo;a pas envie d&#8217;emmerdeurs journalistes. C&rsquo;est bien compris ? Tu es dans un endroit isol\u00e9. Personne ne te trouveras ou ne t&rsquo;entendras ici. Je suis dispos\u00e9 \u00e0 te ramener en ville, sans bobos. <\/p>\n<p>Mais tu dois m&rsquo;assurer de ta bonne volont\u00e9. De ta coop\u00e9ration. Tu ne devras rien dire. Jamais. Et nous laisser tranquilles maintenant. D&rsquo;accord ? Tu fermes ta gueule. Et tu disparais.<\/p>\n<p>On ne veut pas d&rsquo;ennuis. C\u2019est pourquoi je ne te ferai pas de mal. Mais tu dois nous oublier, ok ? \u00bb<\/p>\n<p>Carlos Futuna acquiesce tout en pensant le contraire et quand il entend la porte s&rsquo;ouvrir et devine une jambe de femme entrer dans la pi\u00e8ce, un nouveau coup le replonge dans le chaudron de noir.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><font face=\"century gothic\">Les villes du bord de mer ont cette ambiance compass\u00e9e qu&rsquo;a d\u00fb accentuer les embruns et les sels. Peut-\u00eatre que ceux qui y naissent ne s&rsquo;en aper\u00e7oivent pas ; mais ceux qui s&rsquo;y installent ne tiennent pas longtemps, comme les ferrailles, ou alors ils s&rsquo;adonnent \u00e0 la rouille.<\/p>\n<p>Les souvenirs sont des mati\u00e8res incertaines&#8230;<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Une fougasse, un verre de blanc, un beignet de crustac\u00e9, quelques blettes m\u00eal\u00e9es d&rsquo;\u00e9pinards, il n&rsquo;en faut pas beaucoup plus pour enchanter le monde. Il n&rsquo;y a pas que les gens normaux qui sont heureux. Les monstres aussi ont droit \u00e0 l&rsquo;illusion.<\/p>\n<p>Les monstres aussi sont fatigu\u00e9s.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-10\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-12\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 11 \u00ab\u00a0Mon p\u00e8re, \u00e0 un certain moment de sa vie, se trouva si d\u00e9pourvu de moyens qu&rsquo;il se retrouva dans un studio v\u00e9tuste du centre historique qu&rsquo;on lui avait pr\u00eat\u00e9 et qu&rsquo;il vivait de toutes sortes de petits trafics. 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