{"id":9147,"date":"2014-02-28T00:47:49","date_gmt":"2014-02-27T22:47:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9147"},"modified":"2014-07-21T18:49:42","modified_gmt":"2014-07-21T16:49:42","slug":"lasagnes-10","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-10\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 Chapitre 10"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/PC240087.jpg\" rel=\"lightbox[9147]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/PC240087-300x168.jpg\" alt=\"OLYMPUS DIGITAL CAMERA\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9154\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/PC240087-300x168.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/PC240087-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/PC240087.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 10<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p><em>C&rsquo;est un enfant dans la ville, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un enfant dans une ville ? Qui tient la main d&rsquo;un adulte. Homme, femme ? un adulte. A la pilosit\u00e9 noire qui vient glisser jusque m\u00eame sur les doigts, on pense plut\u00f4t \u00e0 un homme, sans que la taille fine, l&rsquo;attache noueuse du poignet, la longueur agile des doigts ne le laisse pr\u00e9sager tout d&rsquo;abord.<\/p>\n<p>L&rsquo;enfant court, plut\u00f4t qu&rsquo;il ne marche, pour se rendre l\u00e0 o\u00f9 quelque chose d&rsquo;extraordinaire va se passer, un \u00e9v\u00e8nement consid\u00e9rable, un sacr\u00e9 truc, lui dit-on \u2014\u00a0mais se rappeler quoi ici et maintenant est impossible \u2014\u00a0les petits pas touchent \u00e0 peine le sol, la main le fait voler et c&rsquo;est rigolo.<\/p>\n<p>Il pleut, et on voit aussi plus tard des lumi\u00e8res orange et vertes et rouges diffract\u00e9es par les gouttes qui s&rsquo;\u00e9crasent sur la vitre. Allong\u00e9e derri\u00e8re, on va ailleurs, mais on ne rigole plus. Quelque chose s&rsquo;est pass\u00e9, quelque chose s&rsquo;est bien pass\u00e9, mais quelque chose ne s&rsquo;est pas pass\u00e9 bien. On crie, on pleure, on entend n&rsquo;importe quoi.<\/p>\n<p>Il y a aussi une image, une photographie en noir et blanc o\u00f9 deux silhouettes \u2014 mais elle est trop loin ! impossible de distinguer les visages \u2014 semblent se tenir la main, tout en \u00e9vitant de regarder l&rsquo;objectif. Une femme, un homme. Tous les deux ont les cheveux longs, mais on ne peut distinguer \u2014\u00a0vu d&rsquo;ici ! \u2014 qui est l&rsquo;homme et qui la femme. <\/p>\n<p>Cette photo est associ\u00e9e \u00e0 une bo\u00eete, une belle bo\u00eete marquet\u00e9e, sertie de petits coins de laiton. Dans cette bo\u00eete, c&rsquo;est tous les secrets d&rsquo;une vie, c&rsquo;est tout le d\u00e9sespoir \u00e0 venir, c&rsquo;est toute la tristesse bue qu&rsquo;on a rang\u00e9s. Cette bo\u00eete \u2014\u00a0tiens o\u00f9 est-elle cette bo\u00eete ? o\u00f9 est-ce que j&rsquo;ai bien pu la fourrer ? \u2014 contient une dent de lait, quelques photos, une paire de d\u00e9s, un petit fossile de trilobite, une lettre, une bague, autant de petits bibelots sans valeurs, des colifichets qu&rsquo;on a re\u00e7u des exp\u00e9riences et des rencontres de la petite vie en \u00e9change d&rsquo;un silence \u00e0 jamais. Ne jamais dire que \u00e7a coince, l\u00e0, dans la gueule, qu&rsquo;on n&rsquo;avale pas, qu&rsquo;on n&rsquo;en veut pas, de tout ce qui tombe est tomb\u00e9 dessus, qu&rsquo;on aspire \u00e0 d&rsquo;autres choses, d&rsquo;autres mondes d&rsquo;autres mots, mais avec la conviction intime \u2014\u00a0l&rsquo;intuition n&rsquo;est jamais qu&rsquo;un savoir innomm\u00e9 \u2014 que tout cela et le reste est inutile, que cette poix est plus collante, plus addictive que la nuit.<\/p>\n<p>La vitre, les pas, la photo, se m\u00e9langent dans la bo\u00eete. Qui sont ces gens, <i>d\u00e9j\u00e0<\/i> ?<\/p>\n<p>Les grottes du sommeil dans lesquelles se propagent les gaz de l&rsquo;esprit sont nombreuses, mal \u00e9clair\u00e9es, souvent lugubres. On n&rsquo;en a pas la carte. Dans l&rsquo;une ou l&rsquo;autre, de petits th\u00e9\u00e2tres d&rsquo;ombre se succ\u00e8dent, et tournent \u00e0 vide, sans spectateurs. Sans autre spectateur que soi, qui joue \u00e9galement tous les r\u00f4les. C&rsquo;est une triste farce chaque nuit recommenc\u00e9e qui n&rsquo;a de signification que celle que les chiens d\u00e9signent.<\/p>\n<p>Dans ces grottes parfois on \u00e9touffe, parfois on tr\u00e9buche, parfois on tombe dans un trou, parfois on se cogne au plafond. Il n&rsquo;y a pas de lieu plus hostile et contondant. C&rsquo;est ici qu&rsquo;on passe pourtant un tiers de notre vie, \u00e0 grelotter de froid et d&rsquo;angoisse, et \u00e0 regretter les heures s\u00e8ches du jour.<\/p>\n<p>On se passera donc de dormir, puisque telle est notre volont\u00e9 et on se b\u00e2tira une forteresse imprenable, qu&rsquo;on baptisera, selon l&rsquo;occasion, la saison ou l&rsquo;\u00e2ge, alcool, \u00e9criture, corps, ou drogue. On se jettera confiant au monde, on cherchera par tous les moyens \u00e0 fuir la grotte, les pas, la photo et la vitre.<\/p>\n<p>On vivra moins vieux, c&rsquo;est ce que dit l&rsquo;histoire, mais on passera comme \u00e7a de tunnel en tunnel sans jamais se retourner vers le petit \u00eatre malingre que chaque goutte de pluie transperce et \u00e9c\u0153ure.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Rage de dents \u2014\u00a0plus exactement une rage de gencives \u2014\u00a0et l&rsquo;impression que les dents vont se d\u00e9chausser et tomber naturellement, et avec toujours ce vernis poisseux qui ne cesse de revenir sur elle, sur le palais et sur la partie post\u00e9rieure de la langue&#8230; qu&rsquo;il a \u00e9touff\u00e9e dans un d\u00e9sert de cortico\u00efdes.<\/p>\n<p>Ainsi affubl\u00e9 de son costume de funambule, il jaillit du lit comme une arme blanche et se cogne aux portes en grommelant. Assis sur la cuvette, il rel\u00e2che alors le liquide qu&rsquo;avec peine retenait son ventre aigri. Effet des m\u00e9dicaments. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre essuy\u00e9 et lorsqu&rsquo;il se l\u00e8ve, c&rsquo;est pour constater un bain de sang o\u00f9 ne se distingue aucune selle. La mort a donc pos\u00e9 un pied sur moi, pense-t-il, mais chasse vite toute la sc\u00e8ne qu&rsquo;il parviendra, par un effort mental \u00e0 raccrocher \u00e0 l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des cauchemars sourds qui le retournent toute la nuit \u00e0 son insu. <\/p>\n<p>Tout ce sang tout ce sang.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>C&rsquo;est pour ne pas penser. Carlos Futuna regarde Leika dormir, son petit visage au nez porcin. Son petit visage menu. Parfois ce n&rsquo;est pas Leika, mais la plupart du temps c&rsquo;est bien elle. Elle avec tout son corps. <\/p>\n<p>Parfois, ce corps c&rsquo;est la ville, la seule ville humide qui l&rsquo;a accueilli [on n&rsquo;en a pas vu tant que \u00e7a des villes !], et la premi\u00e8re personne dans cette ville [avant T. !] \u00e0 qui il a parl\u00e9, enfin parl\u00e9 vraiment, avec des mots et des r\u00e9ponses \u00e0 ses mots.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pour oublier. Dans la p\u00e9nombre, oublier ce qui fait le corps, ce ramassis de fi\u00e8vres, douleurs et blessures, se racrapoter dans son \u0153il, \u00e0 d\u00e9faut de la main, et se concentrer tout entier dans le regard et la vision. Leika, Leika, que serais-je sans toi. Leika Leika j&rsquo;ai envie de ta chatte. Leika Leika est-ce que tu imagines que tu m&rsquo;as sauv\u00e9 ?<\/p>\n<p>La ville sale, la ville humide, la ville labyrinthe t&rsquo;a pos\u00e9 pris enlev\u00e9 repos\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9 \u00e9gar\u00e9 dans ses ruelles humides et sales, mais l\u00e0 c&rsquo;est <\/em>Quand la pluie \u00e9talant ses immenses tra\u00een\u00e9es D&rsquo;une vaste prison imite les barreaux, Et qu&rsquo;un peuple muet d&rsquo;inf\u00e2mes araign\u00e9es Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux<em>, \u00e0 quoi je m&rsquo;accroche sinon cette boule de poils et de peaux et de nervosit\u00e9 v\u00e9nale ?<\/p>\n<p>La pluie bat aussi dehors, ici la pluie se marie \u00e0 la mer, et c&rsquo;est la pluie qui te rappelle qu&rsquo;il y a la mer, sinon la mer, tu ne la suspecterais pas, ou \u00e0 peine, un vol de mouette, un plat d&rsquo;anguille, rien de tr\u00e8s solide tout \u00e7a, mais toi, toi l\u00e0, qui m&rsquo;as pris dans tes bras, erreur num\u00e9ro une, et m&rsquo;as ouvert \u00e0 ton monde au-del\u00e0 de la prestation qui nous a faits rejoindre.<\/p>\n<p>Leika Leika tu m&rsquo;as port\u00e9 en pesanteur l\u00e0 o\u00f9 la ville ne parvenait pas \u00e0 me forcer \u00e0 atteindre. Leika Leika, tu as pr\u00e9par\u00e9 le terrain pour T., tu m&rsquo;as permis de descendre dans la grotte o\u00f9 j&rsquo;allais bient\u00f4t m&rsquo;ensevelir, petit ombilic de merde, petit ver inf\u00e2me, petite larve sans descendance.<\/p>\n<p>Leika Leika comment pourrais-je te sauver de ta condition ?<\/em><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Pourquoi la jambe me fait-elle soudain d\u00e9faut ?<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-09\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-11\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 10 C&rsquo;est un enfant dans la ville, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un enfant dans une ville ? Qui tient la main d&rsquo;un adulte. Homme, femme ? un adulte. 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