{"id":9052,"date":"2014-01-13T09:40:53","date_gmt":"2014-01-13T07:40:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9052"},"modified":"2021-05-13T18:06:15","modified_gmt":"2021-05-13T16:06:15","slug":"stefano-darrigo-horcynus-orca-l-orque","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/stefano-darrigo-horcynus-orca-l-orque\/","title":{"rendered":"Stefano D&rsquo;Arrigo \u2022 Horcynus Orca \u2022 L&rsquo;Orque"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2013-05-10-a\u0300-09.04.31.png\" rel=\"lightbox[9052]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2013-05-10-a\u0300-09.04.31.png\" alt=\"Capture d\u2019e\u0301cran 2013-05-10 a\u0300 09.04.31\" width=\"146\" height=\"221\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8261\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote><p>Dans le cadre d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9criture de haute vol\u00e9e, <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/feroce\/\">F\u00e9roce<\/a>, foment\u00e9 avec quelque \u00e9diteur o\u00f9 l&rsquo;herbe ne repousse pas, je me lance \u00e0 corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l&rsquo;h\u00e9naurme livre de Stefano d&rsquo;Arrigo, <em>Horcynus orca<\/em> (1975).<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>Apr\u00e8s le retour de &lsquo;Ndrja Cambr\u00eca en Sicile, aupr\u00e8s de son p\u00e8re finalement d\u00e9c\u00e9d\u00e9, on d\u00e9couvre l&rsquo;Orque, engin de mort, qui vient de s&rsquo;installer dans le d\u00e9troit de Messine, entre Charybde et Scylla.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;orque, celle qui donne la mort, et qu&rsquo;on dit immortelle : elle, la Mort marine, qu&rsquo;on pourrait appeler la Mort, en un seul mot.<\/p>\n<p>Orque, pour l&rsquo;appeler par le nom, et l&rsquo;habitude de donner la mort et de ne pas mourir, nom avec lequel elle \u00e9tait mentionn\u00e9e dans le fameux livre illustr\u00e9 du D\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de Plage<sup class='footnote'><a href='#fn-9052-1' id='fnref-9052-1' onclick='return fdfootnote_show(9052)'>1<\/a><\/sup> ; <em>orcoriace<\/em>, sinon, comme on l&rsquo;appelle dans les mers autour de la Sicile, \u00e0 cause du fait curieux, extr\u00eamement myst\u00e9rieux, d&rsquo;avoir en commun avec la f\u00e8re<sup class='footnote'><a href='#fn-9052-2' id='fnref-9052-2' onclick='return fdfootnote_show(9052)'>2<\/a><\/sup> sa queue, la queue plate et non tranchante, la queue et si on excepte le danger d&rsquo;un calibre autre, rien d&rsquo;autre. La queue plate, qui lui donne une nage presque humaine, \u00e0 la Bacigalupo<sup class='footnote'><a href='#fn-9052-3' id='fnref-9052-3' onclick='return fdfootnote_show(9052)'>3<\/a><\/sup>, avec cette incroyable vitesse qu&rsquo;elle peut d\u00e9velopper, oc\u00e9an et mer, seules les f\u00e8res et l&rsquo;orcaf\u00e9roce en ont une : et c&rsquo;est sous l&rsquo;impression de cet arcane que l&rsquo;Orque est appel\u00e9e orcaf\u00e9roce \u00e0 partir du nom de la tristement c\u00e9l\u00e8bre f\u00e8re, et ce dans les mers de Sicile qui touchent l&rsquo;Afrique, Gibraltar et l&rsquo;Espagne. Ce sont des mers o\u00f9 elle appara\u00eet une fois au moins dans la vie d&rsquo;un p\u00e9cheur : une seule fois, mais les cons\u00e9quences de son passage durent longtemps apr\u00e8s, tr\u00e8s tr\u00e8s longtemps, comme celles de la variole sur le tissu jauni du visage.<\/p>\n<p>Son apparition est aussi rapide que catastrophique. D\u00e9routant de l&rsquo;oc\u00e9an \u00e0 la mer, qui sait \u00e0 cause de quel destin, elle passe par Gibraltar quand se l\u00e8ve le soleil, elle fait un tour entier de l&rsquo;\u00eele et quand elle sent \u00e0 nouveau le froid de son oc\u00e9an, le soleil est encore haut et chaud dans le ciel, l\u00e0, \u00e0 l&rsquo;est, comme s&rsquo;il la suivait, elle. Sans jamais s&rsquo;arr\u00eater, passant de carnage en carnage, d\u00e9crasant et d\u00e9peuplant les eaux durant des miles et des miles, le grosanimal a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui des mers de ruines : de filets, de barques et de pauvres p\u00eacheurs qui tombent sur le vide, des mers de poissons massacr\u00e9s ou fuis de terreur devant elle, et si l&rsquo;on parle de thons, la terreur que leur inspire l&rsquo;Orque, cent fois plus grande que celle que leur inspirent les f\u00e8res, les fait se rabattre vers les terres o\u00f9 ils sautent en bancs entiers sur la rive, et meurent asphyxi\u00e9s. Le long de tout le bordemer, en route toujours, de Capo Lilibeo \u00e0 Capo Peloro, des villages et des villages de p\u00e9cheurs, comme renvers\u00e9s d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre par la contagion et condamn\u00e9s \u00e0 la mis\u00e8re marine la plus noire, demeurent coinc\u00e9s dans cet immense cordon d&rsquo;eaux bouillantes de sang, rev\u00eaches et puantes de la puanteur de charognes tortur\u00e9es.<\/p>\n<p>Mald\u00e9esse mald\u00e9esse : sur tout le bordemer, depuis la rive, la vie des mers n&rsquo;est que ruine et ruine, il n&rsquo;y a que ruine, interminable mald\u00e9esse. Sur les places marines, on voit des files de femmes les mains dans les cheveux qui se battent la coulpe comme si elles \u00e9taient devenues les statues de leurs douleurs, avec cette seule parole en bouche : mald\u00e9esse, qui est tout ce qui reste de la mis\u00e9ricorde, d\u00e9esse, et la d\u00e9esse, se repr\u00e9senter cette d\u00e9esse, c&rsquo;\u00e9tait elle, la Mort terrestre, la Faucheuse, tout ce qui reste, qui reste sur les l\u00e8vres quand, d\u00e9mang\u00e9e par le besoin de le dire le plus vite possible, elle signifiait l&rsquo;extermination la plus grande de chr\u00e9tiens ou de choses, tout ce qui, en fait, tout ce pour quoi dans le m\u00eame instant, on suppliait la d\u00e9esse barbare d&rsquo;avoir subitement mis\u00e9ricorde.<\/p>\n<p>La mald\u00e9esse c&rsquo;est l&rsquo;Orque comme la Faucheuse, mais m\u00eame en mieux, car lorsque celle-l\u00e0, la Faucheuse, n&rsquo;est pas un \u00eatre de chair et d&rsquo;os, mais une copie de la mort, l&rsquo;Orque, en revanche, \u00e0 travers son r\u00e8gne infini, son antir\u00e8gne marin, c&rsquo;est la Mort vivante, en vrai, un \u00eatre vivant dont on n&rsquo;a d&rsquo;autre connaissance que celle-ci, qu&rsquo;elle est l&rsquo;\u00eatre, l&rsquo;\u00eatre qui tue, qui extermine, que celle-ci, qu&rsquo;elle est l&rsquo;\u00eatre de la mort, qu&rsquo;elle sinon est l&rsquo;\u00eatre par lequel passe la Mort.<\/p>\n<p>Solitaire, terrifiante coureuse des oc\u00e9ans et des mers : elle pue, \u00e0 plus d&rsquo;un mile, la terreur la pr\u00e9c\u00e8de, et la suit un d\u00e9sert de d\u00e9vastation. Tous les autres \u00eatres, quelle que soit leur f\u00e9rocit\u00e9, ne peuvent lutter et palissent devant elle : et m\u00eame, et m\u00eame la toute-premi\u00e8re, la pire-de-tous, la g\u00e9ante des mers, la baleine, est destin\u00e9e \u00e0 mourir parmi tous les grands martyrs de sa main \u00e0 elle, et pas, ou pas seulement, parce que l&rsquo;Orque est celle qui donne la mort, mais aussi parce que, pour le malheur de la baleine, l&rsquo;Orque est extr\u00eamement friande de sa langue. Pour cette bouch\u00e9e \u00e0 son go\u00fbt, l&rsquo;Orque attaque la g\u00e9ante, la lac\u00e8re, la d\u00e9vore, l&rsquo;\u00e9cart\u00e8le et l&rsquo;exsangue, quarts de quarts de tonnes de lard, jusqu&rsquo;\u00e0 mettre \u00e0 nu le squelette et puis quand cette colossale \u00e9dent\u00e9e s&rsquo;essouffle, d\u00e9fon\u00e7ant l&rsquo;ouverture en tunnel avec les rang\u00e9es d&rsquo;os qui s&rsquo;ouvrent comme des rayons des deux c\u00f4t\u00e9s, l&rsquo;Orque se pr\u00e9sente devant elle et comme en un baiser, lui arrache la langue, tout net, qui ne p\u00e8sera certainement pas des tonnes, mais quelques quintaux \u00e7a oui.<\/p>\n<p>Et ceci est, pour ainsi dire, sa faiblesse, son unique vice, l&rsquo;unique fois o\u00f9 tuer n&rsquo;est pas pour l&rsquo;Orque un but en soi, mais c&rsquo;est l&rsquo;exception qui confirme cette r\u00e8gle noire, car pour ce qui est du reste, l&rsquo;Orque n&rsquo;a ni fantaisie, ni caprice, ni \u00e9tranget\u00e9 ni originalit\u00e9, ni changement ni d\u00e9viation de caract\u00e8re, ni d\u00e9gradation ni am\u00e9lioration d&rsquo;humeur : comme si elle n&rsquo;\u00e9tait pas de chair et d&rsquo;os, elle est sourde et aveugle et r\u00e9fractaire \u00e0 tout, sauf \u00e0 trucider. Elle vit pour donner la mort, elle fut cr\u00e9\u00e9e justement pour cela ; et comme son invisible dedans, son visible dehors r\u00e9pond exactement \u00e0 cet objectif. C&rsquo;est celle qui tue, qui extermine, et cela ressort de sa morphologie au premier coup d&rsquo;\u0153il, comme il r\u00e9sulte qu&rsquo;un cuirass\u00e9 ou un submersible sont comme il sont, pour d\u00e9truire et donner la mort.<\/p>\n<p>Un corps colossal, long d&rsquo;une quinzaine de m\u00e8tres, pesant plusieurs tonnes, de peau grasse, fumante comme la lave qui refroidit, transpirant de telle puanteur qu&rsquo;on dirait que toutes ses fonctions deviennent sueur qu&rsquo;exhalent les pores de sa peau ; la forme du corps comme une gigantesque torpille, d&rsquo;une t\u00e9n\u00e9brosit\u00e9 effrayante, terrorisante : une forme ferm\u00e9e, imp\u00e9n\u00e9trable, d&rsquo;une couleur fun\u00e8bre, d&rsquo;un noir chaud et luisant, la t\u00eate, son cr\u00e2ne avec les deux orifices qui crachent le geyser, l\u00e0 o\u00f9 devrait se trouver le cou, la t\u00eate incorpor\u00e9e au reste \u00e0 la toutennun, un ensemble fait en forme de fuseau de fus\u00e9e, alarmante et ind\u00e9chiffrable et qui donne des frisons, quelque chose qu&rsquo;\u00e0 distance on pourrait prendre pour un myst\u00e9rieux engin de mort, comme une esp\u00e8ce de missile vivant, divagant \u00e9ternellement.<\/p>\n<p>Elle nage \u00e0 la surface de l&rsquo;eau, avec son ainsi noire, alarmante, ainsi myst\u00e9rieuse, catastrophique silhouette en transparence. L&rsquo;immense corps enti\u00e8rement invisible, avec la seule exception de la nageoire du dessus qui \u00e9merge de quelques m\u00e8tres comme un fun\u00e8bre drapeau de pirate, avec la forme terrible d&rsquo;une hache, signe de ses pr\u00e9rogatives, quelque chose comme la faux de sa coll\u00e8gue terrestre, mont\u00e9e sur le cheval squelettique. Presque totalement sous l&rsquo;eau, elle garde les yeux, qu&rsquo;elle a de chien battu, avec peu de cils et la larme qui lui pend, comme qui souffre un peu de strabisme, et la bouche, qui est son essentiel, et quand on la voit de dehors, on ne peut y croire, on dirait une petite et pacifique bouche de vieillard redevenu enfant, d\u00e9sormais sans plus de dents, avec la l\u00e8vre sup\u00e9rieure ratatin\u00e9e sur la l\u00e8vre inf\u00e9rieure. Au contraire, tout de suite derri\u00e8re ces petites l\u00e8vres de vieux d\u00e9bile, celle qui donne la mort a les fers de son sale m\u00e9tier, de grandes dents burin\u00e9es comme de blancs rochers, de v\u00e9ritables coins, per\u00e7antes et \u00e9clat\u00e9es par l&rsquo;\u00e2ge.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait l\u00e0 log\u00e9e, depuis quatre jours. Elle \u00e9tait apparue proche du coucher du soleil, comme il convient pour les grands voyageurs. Le soleil avait tourn\u00e9 depuis peu, la lumi\u00e8re \u00e9tait encore vive, et dessus dessous, \u00e0 travers le scyll&#038; charybde silencieux et vid\u00e9 de bateaux, il y avait une grande clart\u00e9 : de l&rsquo;air, et du chaud qu&rsquo;il y avait eu ce jour m\u00eame, on aurait dit qu&rsquo;on \u00e9tait, en octobre, en plein milieu de l&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-9052'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-9052-1'> L&rsquo;un des personnages rencontr\u00e9s par &lsquo;Ndrja peu auparavant. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-9052-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-9052-2'> Les dauphins, mal aim\u00e9s par les p\u00eacheurs. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-9052-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-9052-3'> Footballeur italien des ann\u00e9es 40. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-9052-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9criture de haute vol\u00e9e, F\u00e9roce, foment\u00e9 avec quelque \u00e9diteur o\u00f9 l&rsquo;herbe ne repousse pas, je me lance \u00e0 corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l&rsquo;h\u00e9naurme livre de Stefano d&rsquo;Arrigo, Horcynus orca (1975). Apr\u00e8s le retour de &lsquo;Ndrja Cambr\u00eca en Sicile, aupr\u00e8s de son p\u00e8re finalement d\u00e9c\u00e9d\u00e9,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,2010],"tags":[2437,627,500,2575,1213],"class_list":["post-9052","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-traduire","tag-horcynus-orca","tag-mer","tag-mort","tag-orque","tag-stefano-darrigo"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9052","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9052"}],"version-history":[{"count":15,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9052\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15581,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9052\/revisions\/15581"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9052"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9052"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9052"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}