{"id":9032,"date":"2013-12-30T15:24:19","date_gmt":"2013-12-30T13:24:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9032"},"modified":"2013-12-30T15:24:19","modified_gmt":"2013-12-30T13:24:19","slug":"a-raiba-0-1","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/a-raiba-0-1\/","title":{"rendered":"A Raib\u00e0 \u2022 0.1"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/PC230059.jpg\" rel=\"lightbox[9032]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/PC230059-300x168.jpg\" alt=\"OLYMPUS DIGITAL CAMERA\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-9033\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/PC230059-300x168.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/PC230059-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/PC230059.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><em>Aaah, petit caf\u00e9 fait du bien \u00e0 la t\u00eate la t\u00eate elle dit il est o\u00f9 petit caf\u00e9 ? et quand elle l\u2019a petit caf\u00e9 la t\u00eate, elle peut travailler. Travailler est important aujourd\u2019hui travailler tient debout. Et aussi le reste. Alors comme \u00e7a aujourd\u2019hui c\u2019est la pluie qu\u2019on nous sert, ah b\u00e9, nous on prend, on prend ce qu\u2019il y a on prend ce qui nous est servi, on n\u2019est pas difficile, il ne faut pas baisser la t\u00eate et ses oreilles il faut, il les faut, et il les faut ouvertes, grand\u2019ouvertes. Aaah mais demain est dimanche et nous voil\u00e0 encore sur terre c\u2019est une bonne chose on est chanceux quand on n\u2019a pas de t\u00eate on a des jambes mais toi tu as la t\u00eate plus que les jambes, ah b\u00e9, c\u2019est comme \u00e7a, nous on prend.<\/em><\/p>\n<p>Nello Siono fut ainsi re\u00e7u alors qu\u2019il venait de commander un caf\u00e9 dans un baretto des avenues grises aux voitures nombreuses. Il revenait du travail \u00e0 pied, et regagnait le centre.<\/p>\n<p>Il n\u2019aimait pas ce quartier, mais le connaissait peu. Il venait de terminer un chantier dans l\u2019une des nombreuses villas bourgeoises qui le constituent, s\u00e9par\u00e9es les unes des autres par d\u2019antiques jardins aux arbres sempervirents, et des couvents et congr\u00e9gations amass\u00e9s comme des corneilles autour d\u2019un arbre mort, avec leurs \u00e9coles priv\u00e9es et leurs d\u00e9pendances ceintes de murs immenses ; cet \u00eelot hupp\u00e9 et arbor\u00e9, qui d\u00e9note avec le reste de la ville, est d\u2019un ennui compass\u00e9, simplement lac\u00e9r\u00e9 par des art\u00e8res indiff\u00e9rentes, la plupart du temps bond\u00e9es.<\/p>\n<p><em>Aaah mais. Aaah mais on n\u2019est pas grand chose moi j\u2019ai deux mains qu\u2019est-ce que tu fais avec deux mains ? tu travailles, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien quand on travaille on est encore l\u00e0 il faut bien r\u00e9veiller la t\u00eate petit caf\u00e9 t\u2019aidera, aaah mais. Puis qui est l\u00e0 \u00e0 nous attendre sous terre les petits vers, les petits vers ils nous attendent eux il faut bien travailler. Un homme avis\u00e9 est \u00e0 moiti\u00e9 sauv\u00e9. Remplis la t\u00eate et utilise les deux mains moi oh ! j\u2019ai deux mains, petit caf\u00e9 t\u2019y aidera.<\/em><\/p>\n<p>Il n\u2019y avait personne dans le minuscule bouiboui qui n\u2019avait sans doute pas boug\u00e9 depuis la derni\u00e8re guerre. Le comptoir \u00e9tait d\u2019inox brillant, lustr\u00e9 par les milliers de mains et de coudes, de coups d\u2019\u00e9ponge, de sous-tasses, de journaux et de sacs pass\u00e9s dessus. La lumi\u00e8re \u00e9tait rare et ne permettait pas de distinguer toutes les provisions dispos\u00e9es \u00e7a et l\u00e0 sur des \u00e9tag\u00e8res de bois vernis devenu terne. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue, il n\u2019y avait pas de n\u00e9goces ; de grandes murailles de pierre grise, soutenant la colline qui ici d\u00e9butait, entravaient l\u2019acc\u00e8s aux rayons du soleil. Au fond de la pi\u00e8ce, il y avait un demi-\u00e9tage o\u00f9 se trouvaient les jeux d\u2019argent, et ce qui ressemblait vu d\u2019en bas \u00e0 une table de billard.<\/p>\n<p>Nello avait command\u00e9 son caf\u00e9 et tout de suite la vieille femme avait commenc\u00e9 \u00e0 lui tenir ce discours, d\u2019une voix claire et haut perch\u00e9e. Petite, elle \u00e9tait impeccablement v\u00eatue d\u2019une blouse et d\u2019une charlotte aux initiales du bar, OO, pour Onesta Orsini, et il se dit que ce devait \u00eatre son nom. Il ne savait pas si elle le regardait quand elle lui parlait, car ses yeux \u00e9taient comme fum\u00e9s, dissimul\u00e9s derri\u00e8res d\u2019\u00e9pais verres sombres qui lui mangeaient le visage. Elle portait d\u2019\u00e9tranges bijoux qui la rendaient aussi \u00e9l\u00e9gante qu\u2019inqui\u00e9tante. <\/p>\n<p><em>Aaah, mais.<\/em><\/p>\n<p>Nello riait int\u00e9rieurement et engagea lui aussi la discussion, encourageant la vieille qui repartait de plus belle dans sa logorrh\u00e9e. <\/p>\n<p>Et oui il faut travailler parce que quand on a pay\u00e9 le loyer, la lumi\u00e8re, le gaz, l\u2019eau, les habits, les m\u00e9dicaments, les assurances, les taxes, il faut encore manger un petit peu. Ils nous saignent on est cuits. On est cuits ils    viennent encore nous sucer comme des tiques les beaux messieurs. On est des robots, les gros messieurs les patrons avec des cravates ils nous font devenir des robots. Les gros messieurs d\u00e9cident c\u2019est comme \u00e7a. Ceux qui d\u00e9cident ce sont les gros messieurs. Ceux qui d\u00e9cident c\u2019est les gros messieurs eux aussi ils aiment petit caf\u00e9, mais ils aiment aussi les homards et les cigares. nous on est chanceux on est sur terre c\u2019est pas toujours c\u2019est pas pour toujours petits messieurs ou gros messieurs \u00e0 la fin. Les gros messieurs avec leurs cravates ils croient qu\u2019ils d\u00e9cident mais gr\u00e2ce aux dieux c\u2019est pas eux qui d\u00e9cident les gros messieurs. Mais ceux qui d\u00e9cident ce ne sont pas les gros messieurs. Ceux qui d\u00e9cident sont tout petits. ceux qui d\u00e9cident ce sont eux les petits vers les petits vers adorent d\u00e9cider pour nous c\u2019est eux qui d\u00e9cident. Ceux qui d\u00e9cident nous attendent ils sont l\u00e0 ils attendent on leur marche dessus on ne les voit pas ils attendent, ils nous attendent. Nous on est chanceux on est sur la terre. Mais \u00e0 la fin c\u2019est toujours pareil et c\u2019est sous la terre que \u00e7a se d\u00e9cide, gros messieurs ou petits messieurs c\u2019est les petits vers qui d\u00e9cident. Les petits vers ils ne boivent pas le caf\u00e9, \u00e7a non, \u00e7a leur fait mal comme les cravates \u00e7a leur fait mal mais dis-moi avec ta cravate tu fais quoi sous la terre ? Les petits vers ils savent eux, ils travaillent bien bien, bien comme il faut. Toi tu es de la t\u00eate je veux dire j\u2019ai deux mains, petit caf\u00e9 va te r\u00e9veiller, il faut de tout pour faire un monde des hommes des robots et des petits vers, tu veux du lait chaud dans petit caf\u00e9 ?<\/p>\n<p>Ce qui \u00e9tait terriblement amusant dans les propos de la petite vieille,  c\u2019\u00e9tait de voir son visage demeurer totalement immobile, et ne d\u00e9gageant aucune expression particuli\u00e8re sinon une esp\u00e8ce de rictus fig\u00e9 qu\u2019on ne pouvait qualifier ni de sarcastique ni de joyeux ni d\u2019ironique.  Une fois le caf\u00e9 servi, elle retourna s\u2019assoir sur un tabouret de bar qui se trouvait derri\u00e8re son comptoir, \u00e0 proximit\u00e9 de la caisse. Elle \u00e9tait ainsi l\u00e9g\u00e8rement plus haute que le client debout, ceci \u00e0 cause du plateau interne du bar, et cela lui donnait l\u2019aspect d\u2019une statue bouddhique envelopp\u00e9e dans des couches de tissus synth\u00e9tiques, et on aurait dit un gros perroquet, avec son air arrogant de je-sais-tout.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il quitta les lieux elle le salua en pla\u00e7ant ses mains ouvertes devant elle, comme si elle voulait caresser l\u2019air ou les apposer sur une surface sacr\u00e9e, en disant On se reverra vite, petit caf\u00e9.<\/p>\n<p>Cette vieille folle l\u2019avait bien amus\u00e9 et il reprit sa route avec entrain vers la ville basse. Il riait, dedans. Il n\u2019avait pas fait un kilom\u00e8tre qu\u2019il se rendit compte qu\u2019il avait laiss\u00e9 son sac \u00e0 dos au pied du comptoir, et il rebroussa chemin en maugr\u00e9ant. Il p\u00e9n\u00e9tra \u00e0 nouveau dans le bar et la petite vieille, tout en descendant de son tabouret et regardant par en-dessous ses lunettes reprit tout de suite son num\u00e9ro, sans sembler le reconna\u00eetre.<\/p>\n<p><em>Aaah je vous sers un petit caf\u00e9 <\/em>(Pourquoi pas ?)<em> Petit caf\u00e9 fait du bien \u00e0 la t\u00eate qu\u2019est-ce qu\u2019on est nous peut-\u00eatre, aaah mais. Pas grand chose si on ne travaille pas comment on se tient debout il faut travailler. Oh moi j\u2019ai cette main et cette main <\/em>(montrant l\u2019une avec l\u2019autre)<em> et puis apr\u00e8s le r\u00e9sultat est le m\u00eame qui se l\u00e8ve t\u00f4t vit longtemps et ceux qui n\u2019aiment pas le pain je les tue.<\/em><\/p>\n<p>Intrigu\u00e9, cette fois, Nello commanda tout de suite un autre caf\u00e9, un caf\u00e9 allong\u00e9. Il s\u2019avisa de la pr\u00e9sence de son sac et le pla\u00e7a entre ses jambes devant le comptoir.<\/p>\n<p><em>Aaah caf\u00e9 long car longue est la journ\u00e9e, on ne s\u2019assied pas deux fois dans la m\u00eame eau, les mouettes nous le disent le chemin de notre vie, elles le dessinent dans le ciel&#8230; Eh oui. Qu\u2019est-ce qu\u2019il nous ont mis comme temps de toute fa\u00e7on les patrons d\u00e9cident les cur\u00e9s et les patrons de la salle engeance tout \u00e7a mais nous \u2014\u00a0pauvres de nous \u2014\u00a0 qu\u2019est-ce que tu veux qu\u2019on fasse. Aujourd\u2019hui c\u2019est dimanche et le dimanche est toujours le dimanche. Passera personne.<\/em><\/p>\n<p>Ainsi \u00e9tait-elle folle. Elle avait d\u00fb passer des ann\u00e9es et des ann\u00e9es derri\u00e8re ce comptoir, sacrifier son \u00e2ge dans un bar de p\u00e9riph\u00e9rie trop petit ou trop \u00e9loign\u00e9 de l\u00e0 o\u00f9 se passent les choses. La vieille ressassait sans cesse les phrases de sa vie, m\u00e2ch\u00e9es et rem\u00e2ch\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9c\u0153urement \u2014\u00a0enfin jusqu\u2019au d\u00e9lire, dans ce cas pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Bien qu\u2019il \u00e9tait distrayant de l\u2019entendre d\u00e9blat\u00e9rer ses discours sans queue ni t\u00eate, quelque chose retenait Nello dans un domaine plus inquiet, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce sa bouche, peut-\u00eatre le contenu de certaines phrases. Contraint par le temps, il dut finalement quitter la vieille folle en se promettant de revenir la voir.<\/p>\n<p><em>Tout le ciel sur nos t\u00eates il faut bien quelque chose pour les calmer. J\u2019\u00e9tais mari\u00e9e \u00e0 un homme, j\u2019avais deux mains, qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire, on se marie, on fait des enfants, \u00e7a recommence, et on travaille nous les petits vers \u00e7a travaille \u00e7a travaille. Aaah mais. C\u2019\u00e9tait le fils d\u2019un voisin, \u00e0 cette \u00e9poque et l\u00e0-bas, on faisait \u00e7a tout le temps, celui qui ronfle dans sa maison, il ronfle tout pareil dans la maison des voisins, c\u2019est tout pareil et comme \u00e7a tout est bien. Oh ! J\u2019ai deux mains, si celle-ci ne r\u00e9pond plus alors celle-l\u00e0 qu\u2019est-ce qu\u2019elle ferait ? elle ne saurait plus quoi faire, il faut travailler. Travailler fatigue et tout est bien rang\u00e9, aujourd&rsquo;hui les gens sont d\u00e9sordonn\u00e9s il fallait travailler oh ! j&rsquo;avais deux mains. La fatigue c&rsquo;est bon pour \u00e9loigner les vers les petits vers sont allergiques \u00e0 la fatigue parce que la fatigue respire. Un b\u0153uf un chien la fatigue c&rsquo;est bon pour \u00e9loigner les vers les petits vers sont allergiques \u00e0 la fatigue parce que la fatigue respire. Un b\u0153uf un chien. Un b\u0153uf un chien qui dort tu les vois pas bouff\u00e9s par les vers. Pareil pour un ouvrier jamais les ouvriers n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 bouff\u00e9s par les vers apr\u00e8s oui mais pas pendant qu&rsquo;ils travaillent, il faut travailler. Travailler fatigue et fatiguer est bon. Toi tu vas fatiguer. Ah b\u00e9. Personne passera. Aujourd\u2019hui c\u2019est dimanche et dimanche sera toujours dimanche. Cur\u00e9s et patrons je les tuerais tous.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aaah, petit caf\u00e9 fait du bien \u00e0 la t\u00eate la t\u00eate elle dit il est o\u00f9 petit caf\u00e9 ? et quand elle l\u2019a petit caf\u00e9 la t\u00eate, elle peut travailler. Travailler est important aujourd\u2019hui travailler tient debout. Et aussi le reste. 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