{"id":8975,"date":"2013-12-11T22:32:13","date_gmt":"2013-12-11T20:32:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8975"},"modified":"2013-12-23T12:32:14","modified_gmt":"2013-12-23T10:32:14","slug":"lasagnes-07","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-07\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 chapitre 7"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/P7104332-168x300.jpg\" alt=\"impasse\" width=\"168\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8991\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/P7104332-168x300.jpg 168w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/P7104332-576x1024.jpg 576w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/P7104332.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 168px) 100vw, 168px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 7<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>L&rsquo;art de la sieste requiert une grande rigueur, et ce n&rsquo;est pas toujours au meilleur moment que se pr\u00e9pare ce qu&rsquo;il faut appeler l&rsquo;\u00e9mergence. Carlos Futuna sort du sommeil qui occupe la sixi\u00e8me heure avec difficult\u00e9, et toujours plus scabreuse la remont\u00e9e vers le monde des vivants. Abandonnant comme la larve l&rsquo;exuvie fr\u00eale qui lui sert de rempart, il se voit dans la glace de la salle de bain et se dit que si la vieillesse se traduit par cette immobilisation toujours plus raide et poisseuse, alors il conviendra de r\u00e9fl\u00e9chir soigneusement \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;en finir ou de porter la barbe.<\/p>\n<p>D\u00e9finitivement.<\/p>\n<p>Les persiennes tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement entrouvertes laissent \u00e0 peine fleurir les silhouettes qui se d\u00e9tachent sur le sol. Les journ\u00e9es passent trop vite et on mesure \u00e0 vue d&rsquo;\u0153il les traces que laisse la lumi\u00e8re filtr\u00e9e sur le sol \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un compas.<\/p>\n<p>Que ferait Jerry dans ces conditions \u2014\u00a0les conditions si peu circonstancielles qui font d&rsquo;un homme un apprenti tronc d&rsquo;arbre et d&rsquo;une vie un chiffon que le vent d\u00e9piaute ? Ouvrir grand, d\u00e9j\u00e0, les volets, laisser entrer le peu de reste de lumi\u00e8re qui tout assembl\u00e9 par des mains expertes ne tiendrait qu&rsquo;\u00e0 peine dans un bol de c\u00e9ramique.<\/p>\n<p>L&rsquo;eau, ensuite, est un bon moyen de tenir \u00e0 la fois la soif et la faim \u00e0 distance. La faim qui creuse tranquillement son vortex en silence, comme une chignole, et la soif qui appelle la libert\u00e9 d&rsquo;\u00eatre mastiqu\u00e9 par l&rsquo;oubli vorace. L&rsquo;oubli du monde, l&rsquo;oubli de soi, en somme comme une mort synth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Puis attendre l&rsquo;heure, l&rsquo;heure juste o\u00f9 les ombres s&rsquo;\u00e9vanouissent et risquent une sortie les b\u00eates \u00e0 peine sauvage, les pauvres types, les cam\u00e9s et les putes, et leurs grandes bouches qui parlent toujours trop. <\/p>\n<p>En attendant, \u00e9viter de regarder l&rsquo;heure, mais se replonger dans les notes traduites jusqu&rsquo;ici ; \u00e9valuer la distance de cette apn\u00e9e. Encore cent cinquante pages, un travail de disons cent cinquante divis\u00e9 par deux, soixante-quinze heures, allez, pour le premier jet. Encore une quinzaine de jours, une vingtaine tout au plus, avant la relecture globale.<\/p>\n<p>Jamais comme avec l&rsquo;histoire pourrie de Suzan et Jerry, jamais Carlos Futuna n&rsquo;avait pris conscience de l&rsquo;importance de son travail. Une chose est de traduire Rilke avec des ambitions peu communes, une autre est de produire son lot de pages alimentaires et quotidiennes. Pourtant la machine est la m\u00eame.<\/p>\n<p>Oui car traduire, n&rsquo;est-ce pas, c&rsquo;est retrouver du sens commun dans une cacophonie sonore et rythmique, ramener \u00e0 la raison ce qui affole le monde : une <em>langue \u00e9trang\u00e8re<\/em> ? Traduire, c&rsquo;est affronter, sur le ring de la langue maternelle, l&rsquo;inclinaison \u00e0 la facilit\u00e9, au lieu commun. C&rsquo;est ici que le singulier expressif, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;auteur qui sommeille en tout traducteur, a pour mission de saborder son propre travail. De scier la branche et c\u0153tera. De miner le terrain. On n&rsquo;\u00e9crit pas pour se faire plaisir, on \u00e9crit \u00e0 la dynamite. De vieux cours de rh\u00e9torique reviennent \u00e0 Carlos Futuna, et avec le mot de <em>catachr\u00e8se<\/em> il se fait un paillasson o\u00f9 il frotte vigoureusement les enveloppes fragiles de ses personnages (on dirait les d\u00e9pouilles mortelles) pour en extraire la couleur (le timbre), quoi qu&rsquo;on fasse de leur hauteur ou de leur intensit\u00e9. Dans un monde o\u00f9 surabonde le multiple, \u00e9crire (dont traduire n&rsquo;est qu&rsquo;une modalit\u00e9) revient \u00e0 un combat des singuliers. Un auteur contre un personnage, une langue face \u00e0 l&rsquo;autre, un texte \u00e0 extraire, \u00e0 sucer, d&rsquo;un autre texte.<\/p>\n<p>Jerry se remet ainsi p\u00e9niblement au travail. Heu, Carlos Futuna. Une phrase d\u00e9bile : <\/p>\n<blockquote><p>However, halfway down the alley she noticed a man, standing before the door as though he were waiting for her<\/p><\/blockquote>\n<p>peut tr\u00e8s bien \u00eatre amen\u00e9e mot \u00e0 mot dans la tienne.<\/p>\n<blockquote><p>Cependant, \u00e0 mi-chemin dans l&rsquo;all\u00e9e, elle a remarqu\u00e9 un homme, se tenant devant la porte comme s&rsquo;il l&rsquo;attendait<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle peut \u00e9galement \u00eatre dynamit\u00e9e, abus\u00e9e, violent\u00e9e.<\/p>\n<blockquote><p>Au milieu du passage, toutefois, il y a un homme et elle le voit. Il est debout, devant sa porte. Il l&rsquo;attend<\/p><\/blockquote>\n<p>Il faut faire sonner la phrase, il faut sonner la phrase \u2014\u00a0et frapper le premier.<\/p>\n<p> <center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>La nuit a embrass\u00e9 les rues, et il faut se frayer un chemin \u00e0 travers une foule \u00e9parse qui se presse aux denr\u00e9es avant la fermeture des magasins. Leika habite et exerce dans le m\u00eame lieu, situ\u00e9 au fond d&rsquo;une impasse sordide et mal \u00e9clair\u00e9e. Un vieux fauteuil de salon, qui semble avoir \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 des \u00e9tages, git, compl\u00e8tement bris\u00e9, d\u00e9soss\u00e9. Pas m\u00eame un appartement, pas vraiment un studio, une grande pi\u00e8ce difficile \u00e0 chauffer, avec des tommettes us\u00e9es au sol, une plaque \u00e9lectrique dans un coin et un point d&rsquo;eau dissimul\u00e9 derri\u00e8re un rideau de douche aux fleurs crasseuses. De multiples bougies, fich\u00e9es sur des reposoirs les plus divers, bouteilles de sirop ou canettes, coupelles de porcelaine, bo\u00eetes de conserve soigneusement rouill\u00e9es, sont dispos\u00e9es un peu partout. Une planche de contreplaqu\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement gondol\u00e9e que soutiennent deux tr\u00e9teaux font office de table. Une sur\u00e9l\u00e9vation de b\u00e9ton accueille un matelas pos\u00e9 sur un sommier sans cadre ; une niche dans le mur est le seul espace de rangement.<\/p>\n<p>La fen\u00eatre unique donne sur une cour int\u00e9rieure si \u00e9troite que la lumi\u00e8re peine \u00e0 se frayer un chemin entre les parois des murs. Diff\u00e9rents tissus, d&rsquo;inspiration orientale ou indienne, quelques tapis de coco ou de coton \u00e9pais, enfin quelques cartes postales punais\u00e9es \u00e7a et l\u00e0 (des reproductions de tableaux c\u00e9l\u00e8bres, effray\u00e9s d&rsquo;\u00eatre ici expos\u00e9s) constituent l&rsquo;essentiel de la d\u00e9coration. Dans un coin, d&rsquo;autres matelas, pli\u00e9s en accord\u00e9on, forment une esp\u00e8ce de coin-salon, o\u00f9 une pile de magazines de d\u00e9coration, de voyage ou d&rsquo;arts font un genre de table basse o\u00f9 se bousculent filtres de cigarettes, paquets de tabac vides ou presque, capsules de canettes charg\u00e9es de m\u00e9gots, quelques bibelots inutiles et saugrenus. <\/p>\n<p>On ne saurait dire pourquoi, mais l&rsquo;atmosph\u00e8re est plut\u00f4t apaisante en ces lieux. Le jeu des lueurs, l&rsquo;odeur d&rsquo;encens, obligatoire en ces lieux, et le silence relatif (la rue parvient \u2014 comme la lumi\u00e8re \u2014\u00a0en d\u00e9chirures \u00e9touff\u00e9es). <\/p>\n<p>Leika blaguait avec une coll\u00e8gue, une Rwandaise avec un cul large comme une armoire normande, si cela pouvait \u00e9voquer quelque chose \u00e0 qui que ce soit ici. Une femme aux yeux rieurs, \u00e0 qui on ne la contait pas. Elle vendait des potions et des herbes, des b\u00e2tons de racines ind\u00e9termin\u00e9es, le tout dispos\u00e9 sur un carton jet\u00e9 \u00e0 m\u00eame le pav\u00e9, et elle passait le jour sur un petit tabouret \u00e0 trois pieds, emmitoufl\u00e9e \u00e9t\u00e9 comme hiver dans d&rsquo;extravagants boubous. Elle parlait toujours fort \u00e0 sa concurrente en face, peut-\u00eatre une cousine, peut-\u00eatre une s\u0153ur de mariage, mais les versions divergent.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;elle p\u00e9n\u00e8tre finalement dans l&rsquo;impasse, l&rsquo;un des sacs de plastique g\u00e9ant qui contenait les courses qu&rsquo;elle venait de faire, l\u00e2cha, par une de ses poign\u00e9es, et elle dut ramasser les bo\u00eetes et les paquets entre un pigeon mort et des eaux us\u00e9es. Au milieu du passage, toutefois, il y a un homme et elle le voit. Il est debout, devant sa porte. Il l&rsquo;attend, ou c&rsquo;est tout comme. Ils le savent pourtant que je travaille pas le soir, grogne-t-elle, en r\u00e9cup\u00e9rant le dernier emballage de penne, macul\u00e9e de formes suspectes, et elle soupire. Lorsqu&rsquo;elle se rel\u00e8ve et s&rsquo;approche, elle reconna\u00eet Carlos Futuna, fumant, un pied contre le mur, \u00e0 regarder le vide plut\u00f4t que l&rsquo;affichette annon\u00e7ant le passage de l&rsquo;entreprise de d\u00e9ratisation. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Carlita, tu es venu me voir ! \u00bb, \u00e9clate la phrase avec un sourire du c\u0153ur.<br \/>\n\u2014 Ha ! Ma petite chienne, mais je t&rsquo;attends depuis une heure.<br \/>\n\u2014\u00a0Tu va faire fuir mes clients, tu n&rsquo;es tout de m\u00eame pas mon mac !<br \/>\n\u2014 Je jetterai mon d\u00e9volu sur des culs mieux rembourr\u00e9s, tu sais, ma ch\u00e9rie.<br \/>\n\u2014\u00a0Tu es vraiment un gros connard ! Allez, viens donc prendre un Martini, je suis s\u00fbre que tu vas vouloir me casser les oreilles.<br \/>\n\u2014 Si c&rsquo;\u00e9tait que les oreilles.<br \/>\n\u2014 Va&rsquo;. A. Fa&rsquo;. In. Culo, cretino bastardo.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-06\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-08\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 7 L&rsquo;art de la sieste requiert une grande rigueur, et ce n&rsquo;est pas toujours au meilleur moment que se pr\u00e9pare ce qu&rsquo;il faut appeler l&rsquo;\u00e9mergence. Carlos Futuna sort du sommeil qui occupe la sixi\u00e8me heure avec difficult\u00e9, et toujours plus scabreuse la remont\u00e9e vers le monde des vivants. 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