{"id":8601,"date":"2013-11-13T17:06:05","date_gmt":"2013-11-13T15:06:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8601"},"modified":"2013-12-23T10:47:42","modified_gmt":"2013-12-23T08:47:42","slug":"lasagnes-05-v02","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-05-v02\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 chapitre 5, version 2"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-300x168.jpg\" alt=\"offerte\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8918\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-300x168.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><br \/>\n<br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 5, seconde version<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>Elle n\u2019\u00e9tait pas en mesure de lui parler, et de lui dire les paroles qui \u00e9meuvent jusqu&rsquo;aux larmes. Elle \u00e9tait faite de mots, pourtant, oui, mais de mots qui d\u00e9signaient peu, ou ne d\u00e9signaient rien. Ces fl\u00e8ches d\u00e9coch\u00e9es dans le vide, ils les avaient pourtant bien re\u00e7ues, il le jurerait. Mais lorsqu&rsquo;il rentrait de nuit sur les routes et qu&rsquo;il chantait pour elle des chansons dument choisies, il se surprenait \u00e0 caresser le si\u00e8ge du passager, du passager absent. Pour qui chantait-il ?<\/p>\n<p>Il avait \u00e9rig\u00e9, petit \u00e0 petit, une image id\u00e9ale car \u2014\u00a0il faut l&rsquo;avouer \u2014 plusieurs mois pouvaient s&rsquo;\u00e9couler avant qu&rsquo;il ne la voie. Elle \u00e9tait une figure puissante de m\u00e9moire, une m\u00e9moire tr\u00e8s concr\u00e8te, une m\u00e9moire tr\u00e8s pr\u00e9sente, mais une m\u00e9moire. Comme un fant\u00f4me. Ses traits d&rsquo;ailleurs peu \u00e0 peu s&rsquo;effa\u00e7aient, ainsi que l&rsquo;impose le fil des jours, et le r\u00e9sultat vide, cette m\u00e9moire envahissante, \u00e9tait une r\u00e9ponse \u00e0 sa propre aversion du monde, au sentiment de vanit\u00e9, \u00e0 la m\u00e9lancolie qui le saisissait, \u00e0 la plong\u00e9e du soir ou devant les t\u00e2ches quotidiennes.<\/p>\n<p>Il avait ainsi substitu\u00e9 au n\u00e9ant (ou \u00e0 l&rsquo;illusion) du r\u00e9el, une m\u00e9moire de femme avec une place \u00e9minente. Elle n&rsquo;existait que dans le souvenir devenu lointain et quelques phrases \u00e9chang\u00e9es de-ci de-l\u00e0. Des choses informes. <\/p>\n<p>En parcourant ces messages, qu&rsquo;il connut bient\u00f4t par c\u0153ur, il ne parvenait plus \u00e0 savoir qui lui avait \u00e9crit ; il n&rsquo;y avait plus de preuve, dans son esprit, de la r\u00e9alit\u00e9 de leur rencontre. En guise de preuve, il ne poss\u00e9dait rien d&rsquo;autres que des mots : elle n&rsquo;avait \u2014\u00a0contrairement \u00e0 lui, jamais post\u00e9 de (vraie) lettre. Les livres qu&rsquo;elles lui avait offerts, elle n&rsquo;avait rien inscrit dessus. Elle n&rsquo;avait jamais oubli\u00e9 de v\u00eatement chez lui, contrairement \u00e0 ce qui se raconte. Il n&rsquo;en avait jamais oubli\u00e9 chez elle, du reste.<\/p>\n<blockquote><p>Toute la cr\u00e9ation est fiction et illusion. La mati\u00e8re est une illusion pour la pens\u00e9e ; la pens\u00e9e est une illusion pour l&rsquo;intuition ; l&rsquo;intuition est une illusion pour l&rsquo;id\u00e9e pure ; l&rsquo;id\u00e9e pure est une illusion pour l&rsquo;\u00eatre. Dieu est le mensonge supr\u00eame.<sup class='footnote'><a href='#fn-8601-1' id='fnref-8601-1' onclick='return fdfootnote_show(8601)'>1<\/a><\/sup><\/p><\/blockquote>\n<p>Ils s&rsquo;\u00e9taient vu, dans la VH, oui, il le savait, on ne pouvait en douter. Mais il n&rsquo;y avait pas de t\u00e9moin. Toujours seuls, pratiquement toujours nuitamment, il r\u00e9alisa qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient jamais crois\u00e9 personne d&rsquo;autre dans la VH, qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait jamais vue avec d&rsquo;autres personnes, parents ou amis. Quelques commer\u00e7ants peut-\u00eatre \u2014\u00a0le plus souvent les serveurs anonymes de restaurants.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, ils ne faisaient rien ; mais ils ne voulaient rien faire, ils se laissent porter par leur hasard, le vent ou la mer, et l&rsquo;infinie noria de leurs messages \u00e9chang\u00e9s. Il n&rsquo;en \u00e9prouvait pas de douleur particuli\u00e8re, sinon que cette pr\u00e9sence labile, fl\u00fbt\u00e9e, nourissait \u00e0 grandes eaux sales sa m\u00e9lancolie. Il subissait aussi de violents acc\u00e8s de d\u00e9pit, allant jusqu&rsquo;\u00e0 penser qu&rsquo;elle se jouait de lui.<\/p>\n<p>D&rsquo;elle, on ne sait rien. On ne sait pas ce qu&rsquo;elle pensait ou ressentait. Il croyait qu&rsquo;elle avait men\u00e9 une partie de cette histoire, et avec brio, mais m\u00eame cela, parfois, il ne parvenait pas \u00e0 savoir si c&rsquo;\u00e9tait fond\u00e9 ou si ce n&rsquo;\u00e9tait pas tout simplement le fruit de son interpr\u00e9tation, interpr\u00e9tation d\u00e9faillante, comme on sait, \u00e0 rechercher l&rsquo;objectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Essentiellement solitaire, aveugle, d\u00e9tach\u00e9 des pr\u00e9occupations communes de ses semblables, il n\u2019avait pas de famille et n\u2019en voulait pas, peu d\u2019amis proches, aucun d\u00e9sir de maison. <\/p>\n<p>Il se demandait parfois s&rsquo;il n&rsquo;avais pas mont\u00e9 ce canular de toutes pi\u00e8ces, au travers d&rsquo;un d\u00e9lire d\u00fb \u00e0 une surcharge de travail, ses personnages faisant irruption dans sa propre vie.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<blockquote><p>Remonter la rue. Celle qui va de l\u2019\u00e9glise \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de ville, par en-dessous, par des lieux \u00e9troits et sordides. <em>Ad augusta per angusta<\/em>. Passer au milieu des putes qui \u00e0 cette heure sont nombreuses dehors et tapent le carton aux carrefours. Jerry trouve l\u2019occasion de saluer celle qui se fait appeler Leika, sans qu\u2019on sache bien d&rsquo;o\u00f9 lui vient ce surnom. C\u2019est l\u2019une de celles qu\u2019il peut approcher sans rougir, c\u2019est tr\u00e8s frais dans sa t\u00eate, en octobre il y a cinq ann\u00e9es, c\u2019\u00e9tait la seule blanche, et ses yeux, Seigneur, ses yeux l\u2019ont de suite emport\u00e9 dans des romans affadis aux villas sur des collines, aux longues routes parcourues avec le Dodge, aux motels. Longtemps de \u00e7a. Utah. <\/p>\n<p>\u2014 Salut petite chienne.<br \/>\n\u2014 Hey Sanders ! O\u00f9 tu cours comme \u00e7a ?<br \/>\n\u2014 Affaires&#8230;<br \/>\n\u2014 Ou une femme, ne me dis pas le contraire. Tu n&rsquo;as pas cinq minutes, bel \u0153il ?<br \/>\n\u2014 Non. Et toi ?<br \/>\n\u2014 Comme ci comme \u00e7a ; on va pas en gagnant.<br \/>\n\u2014 Tu me raconteras ; je dois y aller.<br \/>\n\u2014 Fais gaffe \u00e0 toi beau gosse.<br \/>\n\u2014 Salut Beaut\u00e9.<br \/>\n\u2014 Connard.<\/p>\n<p>Jerry descend quatre \u00e0 quatre les marches jusqu&rsquo;au troisi\u00e8me sous-sol pour retrouver le Dodge.<\/p>\n<p>Dans le couloir aux odeurs de gazole et de min\u00e9ral, il ne sent pas vibrer son portable dont il avait coup\u00e9 la sonnerie pour la conf\u00e9rence. Il perd ainsi l&rsquo;appel de celle qui, pas plus tard qu&rsquo;hier soir, \u00e9tait dans son lit. Elle aurait regrett\u00e9 d&rsquo;\u00eatre partie si vite, elle aurait expliqu\u00e9 pour la culotte, elle aurait expliqu\u00e9 pour Troy, elle aurait pleur\u00e9 et elle aurait aussi fait son cin\u00e9ma pour le revoir une derni\u00e8re fois. Mais elle s&rsquo;\u00e9tait aussi jur\u00e9 que, s&rsquo;il ne r\u00e9pondait pas sur le champ \u2014\u00a0qu&rsquo;il ait termin\u00e9 ou non ses singeries \u00e0 l&rsquo;Institut \u2014 elle effacerait de la liste le num\u00e9ro ; elle descendrait les marches de la villa ; elle monterait dans sa voiture et, ses valises boucl\u00e9es, elle courrait \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport prendre le vol pour le New-Hampshire o\u00f9 elle se fondrait, telle une chose sans plus de volont\u00e9, dans la voie convoit\u00e9e par ses parents et sa s\u0153ur, une vie saine, responsable et socialement \u00e9quilibr\u00e9e. <\/p>\n<p>Si <del datetime=\"2013-09-21T14:39:27+00:00\">toutefois<\/del> du moins elle atteignait l&rsquo;a\u00e9roport.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu\u2019une fois chez lui, affal\u00e9 dans le canap\u00e9 un verre de bourbon dans la main et un cigare retrouv\u00e9 par hasard dans une vieille veste abandonn\u00e9e pour l&rsquo;\u00e9t\u00e9, devant la fen\u00eatre que surplombent les collines qui peu \u00e0 peu s&rsquo;allument, qu&rsquo;il recevra le texto de la s\u0153ur de Suzan lui demandant de l&rsquo;appeler urgemment.<\/p>\n<p><em>Absurde, pourquoi ne m&rsquo;appelle-t-elle pas directement ?<\/em> surgit avant le premier <del datetime=\"2013-09-21T14:39:27+00:00\"><em>Que-se passe-t-il<\/em><\/del> <em>C&rsquo;est quoi ce bordel, putain ?<\/em> attendu.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-05\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-06\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-8601'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-8601-1'> <em>Illusions ! Tout n\u2019est qu\u2019illusions ! Les mots, les corps et les amants ! Rien n\u2019existe ! Rien ne sert \u00e0 rien et rien n\u2019existe !<\/em> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8601-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 5, seconde version Elle n\u2019\u00e9tait pas en mesure de lui parler, et de lui dire les paroles qui \u00e9meuvent jusqu&rsquo;aux larmes. Elle \u00e9tait faite de mots, pourtant, oui, mais de mots qui d\u00e9signaient peu, ou ne d\u00e9signaient rien. Ces fl\u00e8ches d\u00e9coch\u00e9es dans le vide, ils les avaient pourtant bien re\u00e7ues, il le jurerait. 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