{"id":8571,"date":"2013-10-30T21:48:50","date_gmt":"2013-10-30T19:48:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8571"},"modified":"2013-12-23T10:45:31","modified_gmt":"2013-12-23T08:45:31","slug":"lasagnes-05","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-05\/","title":{"rendered":"Lasagnes \u2022 chapitre 5"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-300x168.jpg\" alt=\"offerte\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8918\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-300x168.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/P7114429.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#990000\">Chapitre 5<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>Il l\u2019aurait probablement suivie, si elle avait \u00e9t\u00e9 en mesure de lui dire : <em>Viens, on part, on se barre, on quitte tout.<\/em> Mais elle n\u2019\u00e9tait pas en mesure de le faire. Il lui semblait qu\u2019elle se battait contre elle-m\u00eame et, bien qu\u2019imperceptible, cette bataille se jouait continuellement sous la peau, avec une violence et un acharnement qu\u2019on ne pouvait soup\u00e7onner de la part de ce corps menu.<\/p>\n<p>Ne pouvant la suivre, il \u00e9rigea peu \u00e0 peu un monument \u00e0 sa gloire, une esp\u00e8ce de st\u00e8le \u00e0 sa m\u00e9moire, la m\u00e9moire d\u2019une bataille d\u00e9cisive et pourtant perdue, la m\u00e9moire du courage perdu peut-\u00eatre, car \u00e0 quoi sert-il de d\u00e9dier un monument \u00e0 une d\u00e9faite ?<\/p>\n<p>En guise de banni\u00e8res et d\u00e9corations, il ne poss\u00e9dait pas grand chose : une \u00e9toffe oubli\u00e9e dans une nuit (la premi\u00e8re, la derni\u00e8re, on ne sait plus), une ribambelle de messages insaisissables et d\u2019ailleurs le plus souvent susceptibles d\u2019\u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9s (les envois \u00e9tant perdus, on ne d\u00e9tient que les r\u00e9ponses), textes \u00e9crits dans la langue vernaculaire des amants qui esp\u00e8rent \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ordre commun du langage.<\/p>\n<p><em>Illusions ! Tout n\u2019est qu\u2019illusions ! Les mots, les corps des amants ! Rien n\u2019existe ! Rien ne sert \u00e0 rien et rien n\u2019existe<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-8571-1' id='fnref-8571-1' onclick='return fdfootnote_show(8571)'>1<\/a><\/sup>\u00a0<em>!<\/em><\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il la voyait enfin, c\u2019\u00e9tait comme s\u2019il la voyait au pass\u00e9. Elle surgissait d\u2019un r\u00eave. Elle faisait comme bon lui semblait, pouvait dispara\u00eetre des mois sans laisser de trace ou, lorsque lui n\u2019\u00e9tait pas sur place, l\u2019appeler au contraire tous les jours, plusieurs fois par jour (c\u2019\u00e9tait moins souvent). Elle d\u00e9barqu\u00e9e cern\u00e9e de souvenirs, que c&rsquo;en \u00e9tait long \u00e0 d\u00e9faire. Le hasard les avait plac\u00e9s l\u2019une sur le chemin de l\u2019autre, et ces chemins se croisaient parfois \u00e0 nouveau. Ils avan\u00e7aient attach\u00e9s \u00e0 leur pass\u00e9, ils ne parvenaient pas \u2014\u00a0ils ne voulaient pas \u2014 \u00e0 s&rsquo;y soustraire, et ils y souscrivaient, superstitieux. Ils se trimballaient une ribambelle de colifichets th\u00e9oriques plus ou moins fumeux, qui les encombraient plut\u00f4t et faisaient fleurir leur nature inqui\u00e8te.<\/p>\n<p>Essentiellement deux solitaires, aveugles, d\u00e9tach\u00e9s des pr\u00e9occupations communes de leurs semblables, ils n\u2019avaient pas de famille et n\u2019en voulaient pas, ils avaient tr\u00e8s peu d\u2019amis proches, qui d\u2019ailleurs ne se connaissaient pas, et fuyaient comme la peste tout le domestique. Elle, ballott\u00e9e par de grands vents magistraux, contradictoires ; lui toujours press\u00e9 ailleurs. Ils ne pouvaient que se croiser, ils se croisaient pourtant, ils se croisaient donc. Il leur arrivait de penser, ensemble \u00e0 d\u00e9guster du poisson de roche, ou chacun dans son intimit\u00e9 (douche, table de travail, contemplation de la mer depuis le train) qu\u2019ils n\u2019auraient pu se rencontrer sans leurs vies sans queue ni t\u00eate, leur chaos de vies \u2014 chaos avec toutefois une esth\u00e9tique et un ordre secret \u2014\u00a0que seul lui avait permis cette succession de croisements, comme les ronds dans l\u2019eau, le ballet des feuilles dans le vent ou je ne sais quoi. Pas une fatalit\u00e9, de toute fa\u00e7on, et jamais de rendez-vous.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Remonter la rue. Celle qui va de l\u2019\u00e9glise \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de ville, par en-dessous, par les lieux \u00e9troits et sordides. Ad augusta per angusta. Passer au milieu des putes qui \u00e0 cette heure sont pratiquement toutes dehors et tapent le carton aux carrefours. CF y trouve l\u2019occasion de saluer celle qui se fait appeler Leika, sans qu\u2019on sache bien ce qu\u2019elle a voulu d\u00e9signer dans ce surnom. C\u2019est l\u2019une de celles qu\u2019il a pu approcher sans rougir, c\u2019est tr\u00e8s frais dans sa t\u00eate, en octobre il y a cinq ann\u00e9es, c\u2019\u00e9tait la seule blanche de la rue, et ses yeux, grands dieux, ses yeux l\u2019ont de suite emport\u00e9 dans des romans affadis aux \u00eeles d\u00e9sertes, aux villas avec atrium ou aux routes \u00e0 motos, n\u2019importe quoi. <\/p>\n<p>\u2014\u00a0Salut petite chienne.<br \/>\n\u2014 Oh ! Futuna, tu es rentr\u00e9 ? O\u00f9 tu cours comme \u00e7a ?<br \/>\n\u2014 Affaires&#8230;<br \/>\n\u2014 Ou une femme, ne me dis pas le contraire. Tu passeras prendre le th\u00e9 un de ces quatre ? J\u2019ai un millier de choses \u00e0 te raconter.<br \/>\n\u2014 Pourquoi pas ? Les affaires, les tiennes ?<br \/>\n\u2014 Comme ci comme \u00e7a ; on va pas en gagnant.<br \/>\n\u2014 Tu me raconteras ; je dois y aller.<br \/>\n\u2014 Fais gaffe \u00e0 toi beau gosse.<br \/>\n\u2014 Salut Amour.<br \/>\n\u2014 Grand con va.<\/p>\n<p>Les autres observaient la sc\u00e8ne plus ou moins avec un sourire en coin. Ces deux-l\u00e0. Il vient jamais nous voir. Quelle pimb\u00eache. Qu\u2019elle est vulgaire, oui. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle lui trouve. Il ne les connaissait pas toutes, \u00e7a. Souvent des nouvelles. Il passe entre elles en les toisant sous les Mais quel connard Mais quel connard, et revient finalement dans les avenues pleines de bagnoles.  <\/p>\n<p>Il remonte chez lui, par la voie lente. Par l\u2019\u00e9glise Sainte Anne. Par les marches nombreuses et les muleti\u00e8res. Il faut marcher, il faut d\u00e9penser et user ce grand corps qui craque, le h\u00e2ter, le bousculer, le faire rouler dans la ville comme un tonneau, parce que sinon c\u2019est le bain chaud ou de fa\u00e7on nettement plus pragmatique la balle dans la t\u00eate ou le train en travers du thorax.<\/p>\n<p>Dans le couloir aux odeurs d\u2019urine et de min\u00e9ral qui relie de mani\u00e8re tout \u00e0 fait secr\u00e8te et singuli\u00e8re le clo\u00eetre de l\u2019\u00e9glise \u00e0 l\u2019un des ascenseurs qui le d\u00e9pose \u00e0 quelques encablures de sa porte (il faut acc\u00e9der \u00e0 la place de l\u2019\u00e9glise, puis y p\u00e9n\u00e9trer, se rendre jusqu\u2019\u00e0 la gauche de l\u2019autel o\u00f9 l\u2019on d\u00e9bouche sur un petit clo\u00eetre m\u00e9di\u00e9val, que l\u2019on contourne jusqu\u2019\u00e0 de petites pi\u00e8ces qui font antichambres et dans la derni\u00e8re desquelles se trouve un premier ascenseur \u2014\u00a0il y a un tronc d\u2019\u00e9glise pour l\u2019entretien du syst\u00e8me\u00a0\u2014 qui vous m\u00e8ne au couloir qui lui-m\u00eame conduit \u00e0 un grand ascenseur r\u00e9cemment r\u00e9nov\u00e9, ou poursuit sous la montagne vers un autre quartier). Les boyaux, encore et toujours les boyaux.<\/p>\n<p>Il sent bien la vibration de son portable dans la poche de son pantalon, mais ne visionnera le message qu\u2019une fois chez lui, d\u00e9sap\u00e9, un verre d\u2019eau aval\u00e9, une cigarette roul\u00e9e et allum\u00e9e, devant la fen\u00eatre qui surplombe la mer et le port.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-04\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lasagnes-05-v02\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-8571'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-8571-1'>\n<blockquote><p>Toute la cr\u00e9ation est fiction et illusion. La mati\u00e8re est une illusion pour la pens\u00e9e ; la pens\u00e9e est une illusion pour l&rsquo;intuition ; l&rsquo;intuition est une illusion pour l&rsquo;id\u00e9e pure\u00a0; l&rsquo;id\u00e9e pure est une illusion pour l&rsquo;\u00eatre. Dieu est le mensonge supr\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8571-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 5 Il l\u2019aurait probablement suivie, si elle avait \u00e9t\u00e9 en mesure de lui dire : Viens, on part, on se barre, on quitte tout. Mais elle n\u2019\u00e9tait pas en mesure de le faire. 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