{"id":8201,"date":"2013-05-02T00:07:43","date_gmt":"2013-05-01T22:07:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8201"},"modified":"2013-05-10T11:09:08","modified_gmt":"2013-05-10T09:09:08","slug":"le-reel-est-au-passe","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-reel-est-au-passe\/","title":{"rendered":"Le r\u00e9el est au pass\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P5048731.jpg\" rel=\"lightbox[8201]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P5048731-576x1024.jpg\" alt=\"OLYMPUS DIGITAL CAMERA\" width=\"470\" height=\"835\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8230\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P5048731-576x1024.jpg 576w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P5048731.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 470px) 100vw, 470px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<table>\n<tr>\n<td align=\"right\"><font size=\"1\"><i>This and that, they must be the same<br \/>\nwhat is legal is just what&rsquo;s real<br \/>\nwhat I&rsquo;m given to understand<br \/>\nis exactly what I steal<\/i> <br >Magazine _ <em>Shot by both sides<\/em><\/font><\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p><br ><br \/>\nDes pois mauves sur les p\u00e9tales, t&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 voir.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<strong>1.<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est le printemps, et celui pour qui la saison a un sens, un \u00eatre du temp\u00e9r\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9merveillement. Les fleurs qui reviennent, l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre esp\u00e8ce, ruant comme un seul \u00eatre vers la fin. On ne sait pas comment dire. On passe des mois dans la grisaille et la fadeur, puis arrive la petite drave printani\u00e8re. Elle en a pour deux, trois semaines (et encore, si tu te d\u00e9places, toi, de la plaine \u00e0 la colline, de la colline \u00e0 la montagne) ? <\/p>\n<p>Elle en a pour deux, trois semaines, et puis c&rsquo;est fini. Elle a \u00e9t\u00e9 parmi les premi\u00e8res, et parmi les premi\u00e8res elle s&rsquo;efface, ne laissant sur place qu&rsquo;une hampe dess\u00e9ch\u00e9e, perfor\u00e9e, peut-\u00eatre pour une seconde g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Les autres s&rsquo;activent d\u00e9j\u00e0, l&rsquo;herbe rousse, les v\u00e9roniques, l&rsquo;hutchinsie (ah l&rsquo;hutchinsie), la clyp\u00e9ole, puis les capselles, les tabourets, les c\u00e9raistes, le myosotis&#8230;<\/p>\n<p>Le myosotis, le \u201cne-m&rsquo;oubliez-pas\u201d, comment pourrait-on l&rsquo;oublier, il est l\u00e0, toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0&#8230; Chaque semaine, une nouvelle vague arrive et remplace peu \u00e0 peu la pr\u00e9c\u00e9dente et, quand on commence \u00e0 dresser la liste des arriv\u00e9es, on se retrouve propuls\u00e9 dans un flux inexorable o\u00f9 l&rsquo;oubli, justement joue sa part. C&rsquo;est comme si chaque esp\u00e8ce nouvellement arriv\u00e9e (et encore, on dirait fleurie, on est tellement hautain avec les feuilles) \u00e9tait un signal de la nuit.<\/p>\n<p>Et puis, tout passe si vite. D\u00e9j\u00e0 les luzernes et les tr\u00e8fles, le coquelicot&#8230; puis les arbres, les ch\u00eanes prudents, les cytises exub\u00e9rants, les rosac\u00e9es enivrantes. Puis les sil\u00e8nes, les orchid\u00e9es, les prairies grasses de l&rsquo;enfance&#8230; Puis les chardons, d\u00e9j\u00e0, puis les lotiers, puis les gramin\u00e9es, puis encore les m\u00e9lilots, les armoises, les lysimaques, les grandes apiac\u00e9es, puis les ch\u00e9nopodes, les verges d&rsquo;or&#8230; et c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 la fin. Et deux, trois mois \u00e0 attendre.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<strong>2.<\/strong><\/p>\n<p>Ce flux est permanent, mais en y regardant de plus pr\u00e8s que dit-il, sinon l&rsquo;\u00e9ternel retour du m\u00eame. En r\u00e9alit\u00e9, ce qui arrive est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9.<\/p>\n<p>Un souvenir, ou pire, un vestige. Des pois mauves sur un p\u00e9tale. Je pense aux orchid\u00e9es, aux nombreuses orchid\u00e9es qui peuplent depuis des lustres nos paysages. Qu&rsquo;est-ce qui a bien pu se passer, dans la rigidit\u00e9 de ce qui poursuit sa route, dans le sillage forcen\u00e9, le pas soutenu, qu&rsquo;a-t-il bien pu se passer pour que des fleurs telles que les fleurs des orchid\u00e9es existent ?<\/p>\n<p>Un travail lent et patient, pour assembler, ressembler, mimer, se faire passer, berner, gruger, l&rsquo;insecte qui, s&rsquo;il a facult\u00e9 de se d\u00e9placer, s&rsquo;il est plus jeune dans l&rsquo;arbre de vie, se laisse ainsi prendre au pi\u00e8ge.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas une plante carnivore non, c&rsquo;est une forme \u00e9volu\u00e9e de la pr\u00e9dation : \u00e9l\u00e9gante ; intelligente. L&rsquo;insecte \u2014\u00a0et pas n&rsquo;importe quel insecte d\u00e9barqu\u00e9 d&rsquo;on ne sait o\u00f9 \u2014 bien telle esp\u00e8ce d&rsquo;insecte vient se poser sur la fleur, sur son p\u00e9tale transform\u00e9 en piste d&rsquo;atterrissage, \u00e9quip\u00e9 \u00e0 cet effet des signal\u00e9tiques appropri\u00e9es. Et croyant f\u00e9conder sa femelle, il f\u00e9conde la plante.<\/p>\n<p>Enfin, parfois. Sans compter les erreurs d&rsquo;\u00e9quilibrages, telle gu\u00eape noire trop l\u00e9g\u00e8re pour actionner les leviers du balancier qui portera les \u00e9tamines \u00e0 d\u00e9poser sur son abdomen les grains de pollen, tel bourdon jaune et noir trop lourd pour permettre de poser un pied sur ledit p\u00e9tale, sans compter tout cela nous savons \u00e0 pr\u00e9sent que bien des fleurs, de ces fleurs-ci et de bien d&rsquo;autres fleurs, bien des fleurs ne se pr\u00e9occupent plus de reproduction sexu\u00e9e. Elles pratiquent l&rsquo;autof\u00e9condation, le clonage, l&rsquo;apomixie ou la cleistogamie. La reproduction sexu\u00e9e (au moyen des organes sexuels qu&rsquo;est la fleur) est en ce cas un compl\u00e9ment.<\/p>\n<p>Ou un vestige.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<strong>3.<\/strong><\/p>\n<p>Ce que l&rsquo;on voit quand il d\u00e9file, devant nous, le paysage \u2014 qui a dit que nous d\u00e9placions, peut-\u00eatre le mouvement est-il tout \u00e0 fait inverse : en marchant, nous faisons d\u00e9filer le paysage ; n&rsquo;est-ce pas \u00e9vident dans un train, o\u00f9 nous sommes immobiles ? \u2014 ce que l&rsquo;on voit est hors du temps. Il ne tient pas un instant en place. Il est d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 (ou parti, ce qui revient au m\u00eame).<\/p>\n<p>Ce que nous voyons ce que nous touchons, ce qui bien imparfaitement transpire, <em>via<\/em> nos sens, de Tout-le-Reste jusqu&rsquo;\u00e0 Moi-Je, est un t\u00e9moignage du pass\u00e9, il est tomb\u00e9 hors du temps. Ah oui, le temps, puisque le lecteur s&rsquo;inqui\u00e8te, le temps n&rsquo;existe pas. Le temps c&rsquo;est le pr\u00e9sent. Le pr\u00e9sent est tout le temps.<\/p>\n<p>Alors tu vois cette fleur, cette magnifique orchid\u00e9es aux allures d&rsquo;hym\u00e9nopt\u00e8re, c&rsquo;est un vestige du pass\u00e9. Cette fleur ne sert plus \u00e0 rien. Cette fleur est le jadis, comme ton petit orteil, ou les \u00e9toiles au firmament un reflet d&rsquo;hier<sup class='footnote'><a href='#fn-8201-1' id='fnref-8201-1' onclick='return fdfootnote_show(8201)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Les montagnes ? Des oc\u00e9ans p\u00e9trifi\u00e9s. Les villes ? Des impressions en trois dimensions. Et toi, toi-<i>m\u00eame<\/i>, le souvenir de ton repas d&rsquo;hier, la m\u00e9moire de tes parents (et eux celle des leurs), et ton histoire d\u00e9j\u00e0 le r\u00e9cit au pass\u00e9 de quelqu&rsquo;un \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a de v\u00e9rit\u00e9 que dans l&rsquo;eau, dont la m\u00e9moire, on le sait, est permanente, dont le volume est toujours le m\u00eame et dont la capacit\u00e9 de dissolution et d&rsquo;osmose est la formule m\u00eame de la v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire du labile et de l&rsquo;oubli.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><font size=\"1\"><i>Ce texte est redevable \u00e0 une discussion avec Natacha Anna-Marie Bourgine<\/i><\/font><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-8201'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-8201-1'> Mais on peut peindre l&rsquo;ongle ou se rep\u00e9rer gr\u00e2ce \u00e0 aux \u00e9toiles (merci N). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8201-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>This and that, they must be the same what is legal is just what&rsquo;s real what I&rsquo;m given to understand is exactly what I steal Magazine _ Shot by both sides Des pois mauves sur les p\u00e9tales, t&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 voir. 1. 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