{"id":5610,"date":"2012-03-01T07:41:27","date_gmt":"2012-03-01T05:41:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=5610"},"modified":"2024-10-29T12:45:03","modified_gmt":"2024-10-29T10:45:03","slug":"le-magasin-02","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-magasin-02\/","title":{"rendered":"Le Magasin (2)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/magasin-2.jpg\" rel=\"lightbox[5610]\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/magasin-2.jpg\" alt=\"\" title=\"magasin-2\" width=\"100%\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>J&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 une nuit du <strong>Magasin<\/strong>. Un monde en soi, un contenu. Comment cela est agenc\u00e9. Ce qu&rsquo;il s&rsquo;y passe. A quoi \u00e7a sert. Des phrases simples, des situations d&rsquo;autant. Cartographier le lieu ne suffit plus : ici questionner l&rsquo;habiter.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>L&rsquo;espace ne posait pas de r\u00e9el probl\u00e8me, bien que tous savaient que malgr\u00e9 sa vastitude, le Magasin \u00e9tait clos.<\/p>\n<p>Pourtant la nuit nous portait les uns vers les autres, maladroitement, de mani\u00e8re hasardeuse, sans raison, sans fin. La nuit nous portait sans fin les uns vers les autres.<\/p>\n<p>Il faut dire que les all\u00e9es, les couloirs, les pi\u00e8ces, les entrep\u00f4ts, les terrains vagues, nombreux endroits divers de forme et de nature, tous \u00e9taient encombr\u00e9s par le Mat\u00e9riel, qui malgr\u00e9 les progr\u00e8s de la technique, n\u00e9cessitait toujours plus de maintenance et de zones r\u00e9serv\u00e9es, comme un creusement d&rsquo;arri\u00e8re-boutique, des \u00e9tag\u00e8res \u00e0 n&rsquo;en plus finir, un stock.<\/p>\n<p>On disait que certains avaient assembl\u00e9 divers objets, des tissus des cartons, on disait, et fabriqu\u00e9 ce qu&rsquo;on appelait terriers ou tani\u00e8res. Ils se glissaient l\u00e0-dedans comme dans des couvertures, entre les blocs de mat\u00e9riel, et parait-il encore, il y avait des excavations aussi vastes que des rues ou des immeubles : tout ceci \u00e9tait insu. Tous les mythes sont l&rsquo;insu. Et ils vivraient l\u00e0-dedans, ville dans la ville, habitant dans l&rsquo;habitant, bouche dans la bouche, et sans doute leur vie serait mis\u00e9rable et \u00e9perdue.<\/p>\n<p>Nous, quant \u00e0 nous, c&rsquo;est la nuit, elle nous portait les uns vers les autres, inlassablement.<\/p>\n<p>Comme il y avait couvre-feu, on se pr\u00e9cipitait. Jusque l\u00e0 on vaquait \u00e0 nos affaires, totalement insouciants, comme si on avait compl\u00e8tement perdu le sens des r\u00e9alit\u00e9s \u2014\u00a0la r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est la nuit , ou bien on la repoussait de toutes nos forces, avec des activit\u00e9s et des rendez-vous, des t\u00e2ches \u00e0 accomplir, des d\u00e9vouements et des ali\u00e9nations, tout ceci se pressait en fin de journ\u00e9e \u2014\u00a0avec ce qu&rsquo;on mesurait nocturne, on n&rsquo;\u00e9tait pas des l\u00e8ve-t\u00f4t, il faut bien l&rsquo;avouer \u2014 et tout \u00e0 coup c&rsquo;\u00e9tait la Nuit, le couvre-feu, elle arrivait, elle arriverait, il fallait absolument trouver une loge.<\/p>\n<p>Nous dormions dans des loges. Certaines maisons \u00e9taient constitu\u00e9es de loges, qui \u00e9taient comme des chambres, mais ouvertes aux vents et aux gens. Qui arrivait un peu trop tard ne voyait plus rien, et malheureusement, la pr\u00e9cipitation causait des retards et des queues, et rares \u00e9taient ceux qui parvenaient \u00e0 choisir leur position ou leur couche.<\/p>\n<p>On se glissait ainsi de nuit, sur les corps des autres assomm\u00e9s par la fatigue et embrassant le sommeil, satisfaits de le pouvoir. A peine allong\u00e9s, ils disparaissaient, engloutis par lui ; l\u00e0 encore oublieux de tout le jour pass\u00e9, d\u00e9v\u00eatus du jour comme d&rsquo;une salet\u00e9, d&rsquo;un encombrant, d&rsquo;une faute.<\/p>\n<p>On se faufilait dans les alc\u00f4ves des loges dont le sol \u00e9tait tout entier occup\u00e9 d&rsquo;un matelas de mousse peu am\u00e8ne, et on devait t\u00e2tonner, trouver une place, v\u00e9rifier chaque corps, inspecter aveugle.<\/p>\n<p>Le balais des mains sur vous qui aviez trouv\u00e9 un lieu durait tard, parfois toute la nuit, mais rarement, ceux qui d\u00e9cid\u00e9ment ne parvenaient pas \u00e0 trouver leur endroit finiraient recroquevill\u00e9s sur les seuils, les yeux hagards, renvers\u00e9s dedans.<\/p>\n<p>Rares ceux qui sortaient indemnes de la nuit dehors. Ils \u00e9taient vite rattrap\u00e9s par les esprits. Rares en r\u00e9chappaient, \u00e0 moins de passer la nuit \u00e0 dormir au fond de l&rsquo;eau dans une mare ou un \u00e9gout, avec une paille dans la bouche et surtout : la garder bien droite, ridiculeusement droite, effront\u00e9ment droite, m\u00eame assoupi.<\/p>\n<p>Il fallait oublier de le faire, oublier d&rsquo;ailleurs, que \u00e7a devienne r\u00e9flexe, habitude, membre naturel justement cr\u00fb dans le grand cirque de l&rsquo;\u00e9volution, mais la plupart du temps c&rsquo;est l&rsquo;eau qui d\u00e9formait les visages et ces aventuriers \u00e9taient exhum\u00e9s gonfl\u00e9s, d&rsquo;une \u00e9trange couleur bleuissant qui rappelait plus le color\u00e9 qu&rsquo;une couleur pr\u00e9cise. Leur paille bien raide plant\u00e9e dans la bouche, qu&rsquo;ils ne l\u00e2cheraient plus jamais.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><font size=\"1\">LE MAGASIN : <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-magasin-01\"><em>pr\u00e9c\u00e9dent<\/em><\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-magasin-03\/\"><em>suivant<\/em><\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 une nuit du Magasin. Un monde en soi, un contenu. Comment cela est agenc\u00e9. Ce qu&rsquo;il s&rsquo;y passe. A quoi \u00e7a sert. Des phrases simples, des situations d&rsquo;autant. Cartographier le lieu ne suffit plus : ici questionner l&rsquo;habiter. 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