{"id":5244,"date":"2012-02-03T01:01:51","date_gmt":"2012-02-02T23:01:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=5244"},"modified":"2023-04-24T09:10:38","modified_gmt":"2023-04-24T07:10:38","slug":"francois-bon-italie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/francois-bon-italie\/","title":{"rendered":"Fran\u00e7ois Bon \u2022 Une Italie [Les vases communicants]"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>C&rsquo;est un grand honneur \u00e9videmment, pour moi, d&rsquo;accueillir Fran\u00e7ois Bon (<a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\">Tiers Livre<\/a> et <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/tag\/francois-bon\/\">mot-cl\u00e9<\/a>, si j&rsquo;ose dire, plus que r\u00e9gulier), que je suis depuis que j&rsquo;ai du net \u00e0 la maison, pour ce rendez-vous de f\u00e9vrier des <em>Vases communicants<\/em>. Et salut \u00e0 la bande des musiciens qui l&rsquo;entourent. Mon texte, chez lui, <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article2714\">Le verbe du bout du monde<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p align=\"right\"><font size=\"1\">\u00e0 Michele Rabbia<\/font><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3.jpg\" rel=\"lightbox[5244]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3-300x300.jpg\" alt=\"\" title=\"fb3\" width=\"300\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-5277\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3-59x59.jpg 59w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb3.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>\u2014 J\u2019appelle cela Italie, dit-il, c\u2019est une ville.<br \/>\nEt d\u2019ajouter :<br \/>\n\u2014 L\u2019Italie est ce que nous portons chacun de ville.<br \/>\nEt puis :<br \/>\n\u2014 Je ne vais plus en Italie, je n\u2019y trouve plus mes villes. Il y a dit-on de fausses Italie \u00e0 Shanga\u00ef et Duba\u00ef et Vegas, l\u2019Italie int\u00e9rieure il faudrait la chercher en quel point de la terre ?<br \/>\nPuis :<br \/>\n\u2014 En Italie tu la trouves parfois, l\u2019Italie. Tu t\u2019arr\u00eates dans un village d\u00e9sert des Abruzzes, il y a ce silence particulier de la place, et l\u2019ombre aux rues minuscules qui escaladent la cr\u00eate o\u00f9 s\u2019accroche la ville, tu entres en \u00e9cartant le rideau de plastique dans la minuscule boutique et tu le sais, la voil\u00e0, ton Italie. Apr\u00e8s tout, ils avaient bien le droit d\u2019en souhaiter une autre que celle de nos souvenirs.<br \/>\nEnfin :<br \/>\n\u2014 Mais c\u2019est une ville, seulement une ville. C\u2019\u00e9tait il y a tr\u00e8s longtemps. Tu vois, on fait ces erreurs-l\u00e0, on croit qu\u2019on se souviendra toujours du nom, de l\u2019endroit. J\u2019ai beaucoup arpent\u00e9 l\u2019Italie. Je connais les grandes villes, celles o\u00f9 on s\u2019enfonce, celles avec les odeurs et le bruit. Je ne sais m\u00eame pas, alors, le mot Italie, je connais seulement le nom des villes, et Palerme, et G\u00eanes, et Naples, et Rome trop nettoy\u00e9e maintenant, et Turin (on a des surprises \u00e0 Turin). Mais toutes les autres, comment j\u2019aurais retenu. On a en soi des litanies de noms, chacun correspondant \u00e0 une cr\u00eate o\u00f9 une ville s\u2019accroche, \u00e0 une cr\u00eate que la ville en d\u00f4me surplombe.<br \/>\nApr\u00e8s un moment :<br \/>\n\u2014 On sortait de la gare par une place en h\u00e9micycle, avec des autocars et des palmiers aussi \u2013 je revois ces palmiers malades. Puis on longeait trois rues horizontales et sans int\u00e9r\u00eat, grossistes, entrep\u00f4ts, on traversait une rue encombr\u00e9e de circulations aux fa\u00e7ades noircies, et d\u2019un coup commen\u00e7ait et l\u2019escalade, et la vieille ville. Il faisait frais, les odeurs \u00e9taient fines, les voix aussi avaient une saveur, les rues s\u2019enroulaient et se croisaient, tu regardais les ex-voto, les enfoncements noirs, les faire-parts avec les d\u00e9c\u00e8s, le linge qui pendait dans le ciel. Tu \u00e9tais dans la ville, tu avais ton Italie. Puis soudain cette place presque vide, o\u00f9 les maisons s\u2019appariaient \u00e0 la fa\u00e7ade tr\u00e8s discr\u00e8te de l\u2019\u00e9glise. Tu avais lu des choses \u00e0 propos de tout \u00e7a dans les guides, mais comment savoir si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 ?<br \/>\nUne pause.<br \/>\n\u2014 On se perd, en Italie. On aime ces villes parce qu\u2019elles savent nous perdre, du moins le savaient. On recherche dans la moindre ville l\u2019h\u00e9sitation au carrefour, ou telle place, ou dans l\u2019ombre d\u2019une ruelle, qui vous donnerait encore cette illusion qu\u2019on s\u2019y perd. Il y a une limite, tu comprends : tu connais trop Venise pour y perdre tes rep\u00e8res. Tu les perds dans les banlieues nord de Rome : mais ce n\u2019est pas l\u2019Italie que tu cherches. Tu les perds dans tel quartier de Rome parce que tu sais toujours t\u2019y \u00eatre perdu et tu en soignes pr\u00e9cautionneusement le possible, \u00e0 marcher sans rien retenir, \u00e0 d\u00e9river plut\u00f4t.<br \/>\nUne pause.<br \/>\n\u2014 Et donc, quand tu arrivais sur le haut de cette petite ville, mais pas \u00e0 la place principale qui en faisait le sommet (et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 un versant plus abrupt de roches ocre, o\u00f9 de ville il n\u2019y en avait plus), cette place o\u00f9 j\u2019\u00e9tais entr\u00e9 un instant dans l\u2019\u00e9glise. J\u2019ai vite su que c\u2019\u00e9tait celle dont parlaient les guides : une suite de peintures \u00e0 fresque, non pas monochrome, mais quoi, trois pigments, des dorures. Un bleu : oui, le bleu \u00e9tait ce qui donnait et leur splendeur et leur renomm\u00e9e aux veilles fresques. Puis tu vois, j\u2019ai oubli\u00e9 le nom du peintre. Non pas Giotto, non pas Piero, mais venu de ce lieu-l\u00e0 du temps, et venu des m\u00eames collines dess\u00e9ch\u00e9es par lesquelles ces hommes surgissaient, leur mat\u00e9riel dans un baluchon, et le secret des pigments, et la poudre pour les ors, et s\u2019installaient pour des ann\u00e9es dans tel couvent, repartant quand la figure \u00e9tait faite, disparaissant sans plus de trace sur d\u2019autres chemins entre oliviers et cypr\u00e8s. Une Italie de carte postale, tu me dis : mais le pass\u00e9 lointain est pour chacun la premi\u00e8re carte postale (du temps qu\u2019on se souvenait de ce qu\u2019\u00e9tait une carte postale).<br \/>\nEt dans l\u2019\u00e9glise, j\u2019ai demand\u00e9.<br \/>\n\u2014 Un mort, il r\u00e9pondit.<br \/>\nPuis silence. Mais encore, j\u2019ai demand\u00e9.<br \/>\n\u2014 C\u2019\u00e9tait l\u2019heure de la sieste, enfin le moment dans l\u2019apr\u00e8s-midi avant qu\u2019ils se mettent tous \u00e0 sortir, \u00e0 parler, \u00e0 marcher, \u00e0 courir, \u00e0 acheter. L\u00e0 j\u2019\u00e9tais seul dans l\u2019\u00e9glise avec les fresques et le mort. Des bougies. Le couvercle pos\u00e9 au pied du cercueil, pr\u00eat \u00e0 le recouvrir. Ancienne fa\u00e7on tu vois. Je l\u2019ai regard\u00e9 un moment. Respectueusement. Ce n\u2019\u00e9tait pas un mort m\u00e9chant. Rien d\u2019effrayant. Un mort \u00e0 la place o\u00f9 on met les morts, dans le processus ordinaire qu\u2019on r\u00e9serve aux morts lorsqu\u2019on les honore, et que lui-m\u00eame, le mort, avait d\u00fb pratiquer bien souvent pour d\u2019autres au m\u00eame lieu. Je suis retourn\u00e9 voir les peintures.<br \/>\nUne pause.<br \/>\n\u2014 C\u2019\u00e9tait \u00e9trange. On disait que ces peintures, dans leur reconstruction polyphonique d\u2019une vie, chaque fresque rassemblant quatre figures, comme simultan\u00e9es, d\u2019une m\u00eame sc\u00e8ne dont on pouvait alors en d\u00e9rouler la s\u00e9quence, cherchait \u00e0 reconstruire cette id\u00e9e de la vie qui \u00e9tait la leur. Tout vous \u00e9tait offert : mais comment traverser le dedans de leur t\u00eate et l\u2019arri\u00e8re de leurs yeux pour venir ici au myst\u00e8re ? Tu sais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un myst\u00e8re, mais tu n\u2019as pas les cl\u00e9s qui te le pr\u00e9senteraient non plus comme peinture, mais comme myst\u00e8re.<br \/>\nUne pause.<br \/>\n\u2014 Un moment, j\u2019ai cru que le mort avait ronfl\u00e9. Non, c\u2019\u00e9tait juste un chat, qui passait.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait d\u00e9tourn\u00e9.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai cru que j\u2019y arrivais. Des gens sont entr\u00e9s dans l\u2019\u00e9glise. Ils avaient \u00e0 la main ce m\u00eame guide, que je n\u2019avais pas avec moi mais dont je me souvenais, et qui avait provoqu\u00e9 mon arr\u00eat dans cette ville. Une l\u00e9gende veut qu\u2019\u00e0 rester seul longtemps devant ces fresques, ici dans cette \u00e9glise, avec ce peintre qui n\u2019est pas Giotto ni Piero mais a \u00e0 peine laiss\u00e9 une marque ult\u00e9rieure d\u2019identification, tu sais&#8230; le ma\u00eetre de&#8230; avec le nom d\u2019une ville, mais pas celle-ci, ou d\u2019une peinture, mais pas celles-ci. Le myst\u00e8re on finit par le palper. Non pas des mains, non pas de la pens\u00e9e. Juste c\u2019est un \u00e9tat. J\u2019y \u00e9tais presque. Il y avait le mort, mais un mort \u00e7a ne compte pas. Et puis ces gens sont entr\u00e9s.<br \/>\nIl me regardait droit dans les yeux, avec un rien d\u2019affectation.<br \/>\n\u2014 On a dit, m\u00eame r\u00e9cemment, en ce si\u00e8cle-ci, que certaines des personnes qu\u2019on avait laiss\u00e9 seules longtemps devant ces fresques, ne redescendaient jamais vers la gare, ou vers le parking de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des voies, o\u00f9 on peut laisser sa voiture. On a dit que certaines des personnes disparaissaient alors dans la ville, ou dans d\u2019autres villes et peu importe, ou dans la folie, ou dans la d\u00e9pression et la maladie, en tout cas que de ce myst\u00e8re compris il n\u2019y avait pas \u00e0 reprendre sa place d\u2019homme initiale. Tu y crois ? J\u2019y \u00e9tais presque. Tout ce que je voulais c\u2019\u00e9tait savoir. Le chat, le mort, les bleus y contribuaient. Et puis sont venus ces gens, qui parlaient haut, avec leur guide \u00e0 la main.<br \/>\nUne tape sur l\u2019\u00e9paule, et nous avions repris \u00e0 marcher, soudain plus vite.<br \/>\n\u2014 Ce que j\u2019ai manqu\u00e9, je me le demande. Ce qui me serait arriv\u00e9, j\u2019aurais voulu savoir. On n\u2019a plus tant de ces frissons, non, plus tant. Et j\u2019ai manqu\u00e9 \u00e7a, je l\u2019ai manqu\u00e9. Et cette fichue ville, o\u00f9 \u00e7a, en Italie ? Et la retrouver, comment, c\u2019\u00e9tait il y a si longtemps. Voil\u00e0, mon Italie.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb_5.jpg\" rel=\"lightbox[5244]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb_5-225x300.jpg\" alt=\"\" title=\"fb_5\" width=\"225\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-5279\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb_5-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb_5-768x1024.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/fb_5.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Tous les Vases communicants de f\u00e9vrier : <a href=\"http:\/\/rendezvousdesvases.blogspot.com\/2012\/01\/liste-de-fevrier-2012.html\">http:\/\/rendezvousdesvases.blogspot.com\/2012\/01\/liste-de-fevrier-2012.html<\/a>. Merci Brigitte !<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est un grand honneur \u00e9videmment, pour moi, d&rsquo;accueillir Fran\u00e7ois Bon (Tiers Livre et mot-cl\u00e9, si j&rsquo;ose dire, plus que r\u00e9gulier), que je suis depuis que j&rsquo;ai du net \u00e0 la maison, pour ce rendez-vous de f\u00e9vrier des Vases communicants. Et salut \u00e0 la bande des musiciens qui l&rsquo;entourent. 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