{"id":3980,"date":"2011-07-29T06:00:32","date_gmt":"2011-07-29T04:00:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=3980"},"modified":"2024-03-16T13:10:21","modified_gmt":"2024-03-16T11:10:21","slug":"farigoule-bastard-5","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/farigoule-bastard-5\/","title":{"rendered":"Farigoule Bastard"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un texte in\u00e9dit initialement \u00e9crit pour <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/publications\/farigoule-bastard\/\"><em>Farigoule Bastard<\/em><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/mallefougasse-1024x575.jpg\" alt=\"\" title=\"mallefougasse\" width=\"470\" height=\"263\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3971\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/mallefougasse-1024x575.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/mallefougasse-300x168.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 470px) 100vw, 470px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>5<\/h2>\n<p><em>Je m&rsquo;appelle Ierevan, mes amis, quand j&rsquo;en ai, m&rsquo;appellent Evgenj, et encore Zheka. J&rsquo;ai vingt-sept ans. Je suis arriv\u00e9 par la terre, ou par la mer, ou par les airs, qu&rsquo;importe. Nous sommes venus six, et cinq ont effectivement pos\u00e9 le pied sur ton sol ; nous avons exig\u00e9 des nuits qu&rsquo;elles nous portent jusqu&rsquo;\u00e0 toi ou aux tiens. Nous avons exc\u00e9d\u00e9 les limites qui nous avaient \u00e9t\u00e9 imparties. Depuis l&rsquo;enfance, nous luisions d&rsquo;une p\u00e2leur clandestine et, partant, suspecte. Nous \u00e9tions avides de cette lumi\u00e8re, nous clignotions. Nos mains s&rsquo;allongeaient, et nous perdions peu \u00e0 peu le go\u00fbt du panais ou du raifort. Nous avions soif d&rsquo;autres envergures. Nous attributs num\u00e9raux, et moi avions pass\u00e9 plus de temps dans l&rsquo;uniforme couleur taupe de notre \u00c9tat pacifi\u00e9 que nus, allong\u00e9s, la main sur la cuisse, bris\u00e9s sur la ferraille de nos matelas \u00e0 songer \u00e0 des boissons + citron, \u00e0 des caf\u00e9s, au soleil, aux cultures de fruits. A des femmes moins p\u00e9tries par les mottes de terre que par le d\u00e9sir. Moi je r\u00eavais surtout \u00e0 des femmes ; propres, aimables, affables. On avait un grand lac, et sur la suie noire de ses poissons goulus de vases passaient des bateaux, qui transbordaient je ne sais quelle marchandises pour vous autres, et nous n&rsquo;\u00e9tions pas plus mauvais chargement que les racines ou les \u00e9pices, ou tout ce qui transite par les cahutes qui se font appeler port et sur quoi ing\u00e9nument les bakchichs font office de cire sigill\u00e9e. Nos pluies transper\u00e7aient nos v\u00eatements et la faim ne les tenait plus. Alors moi, un feu jeune Fr\u00e8re, un cousin, et trois autres, nous avons charg\u00e9 une palette pleine de nous-m\u00eames, car tel \u00e9tait notre office pay\u00e9 en liasses de billets, \u00e0 croire qu&rsquo;on se nourrissait comme des rats de cette paperasse qui n&rsquo;achetait rien, et on devait encore les distiller nous-m\u00eames les bouteilles d&rsquo;alcool moisi qu&rsquo;on ne pouvait se permettre. Nous six embarqu\u00e9s par un ou deux autres, \u00e0 qui on avait promis de ramener une part de lune \u2014 pas s\u00fbr qu&rsquo;ils aient le cran ceux-l\u00e0 de sortir leurs sabots de leur glaire. On a pass\u00e9 les heures dans les cales, celles-ci ou d&rsquo;autres, dans les trains, ou les avions, accroch\u00e9s de fortune \u00e0 un essieu, un carter ou un quelconque syst\u00e8me pr\u00e9contraint fix\u00e9 par frottement. Tu connais la rouille ? On l&rsquo;a tutoy\u00e9e et traduite, on s&rsquo;est inspir\u00e9 de son art et on est devenus tels. Et par chance, et par avalanches diverses et autres cabrioles, voil\u00e0 qu&rsquo;on d\u00e9barque d&rsquo;un pays l&rsquo;autre, chaque jour plus sales, on avan\u00e7ait, on ne s&rsquo;arr\u00eaterait qu&rsquo;une fois atteinte la terre si longtemps allum\u00e9e dans nos esprits. Quand j&rsquo;\u00e9tais petit, il y avait un livre avec des oies qui portaient des enfants en Cocagne. J&rsquo;ai longuement patient\u00e9 l&rsquo;heure. Je suis rest\u00e9 assis devant le fleuve, \u00e0 voir s&rsquo;\u00e9couler l&rsquo;eau comme du sable ou un r\u00eave ; j&rsquo;ai pris l&rsquo;ombre et le soleil, j&rsquo;ai longuement piss\u00e9 dans le cr\u00e9puscule. J&rsquo;attendais le bon passage, le bon zodiaque inscrit dans le ciel \u00e0 la cartographie rapidement incrust\u00e9e dans mon c\u0153ur. Les nuages ont vogu\u00e9, dessinant des formes grotesques et tour \u00e0 tour majestueuses. Puis la corneille a cri\u00e9 une fois. Nos maigres \u00e9conomies ramass\u00e9es dans une bo\u00eete de porphyre ou de jade, planqu\u00e9es dans un pan de bordure en dentelle de la Volodga, et pass\u00e9es de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre selon un ballet savamment mesur\u00e9 (Klavdj avait \u00e9tudi\u00e9 les math\u00e9matiques statistiques) de sorte qu&rsquo;il ne soit jamais s\u00e9par\u00e9 plus longtemps d&rsquo;au moins deux de nos aff\u00fbts ; nous nous relayions en tout, et la mort de mon Fr\u00e8re a durablement d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 notre machine, Klavdj peinant \u00e0 trouver non seulement le laps pour, mais aussi les moyens physiques n\u00e9cessaires (feuille propre et stylo fonctionnel) pour combiner une nouvelle rotation \u00e0 cinq. Nous sommes arriv\u00e9s en ballottant, comme des balles de tissus ou des poup\u00e9es livr\u00e9es au march\u00e9, d\u00e9gueulasses, amaigris. En lieu et place de notre c\u0153ur, c&rsquo;\u00e9taient mille kilom\u00e8tres de privations, d&rsquo;humiliations, mais aussi le vide de suffisance et de morgue, alors comme un seul corps, on s&rsquo;est lev\u00e9 bien vite le genou qui par l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 passag\u00e8re, ou distraction, s&rsquo;\u00e9tait pos\u00e9 sur ce qui allait devenir notre nouvelle maison possible, et on s&rsquo;est mis debout&#8230;<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte in\u00e9dit initialement \u00e9crit pour Farigoule Bastard. &nbsp; &nbsp; 5 Je m&rsquo;appelle Ierevan, mes amis, quand j&rsquo;en ai, m&rsquo;appellent Evgenj, et encore Zheka. J&rsquo;ai vingt-sept ans. Je suis arriv\u00e9 par la terre, ou par la mer, ou par les airs, qu&rsquo;importe. 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