{"id":3198,"date":"2007-10-05T04:26:13","date_gmt":"2007-10-05T02:26:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=3198"},"modified":"2023-04-24T09:09:48","modified_gmt":"2023-04-24T07:09:48","slug":"les-presque-morts-lettre-a-s-hommage-a-l","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/les-presque-morts-lettre-a-s-hommage-a-l\/","title":{"rendered":"Les presque-morts (lettre \u00e0 S.) (hommage \u00e0 L.)"},"content":{"rendered":"<p>[&#8230;] Je crois qu&rsquo;en r\u00e9sum\u00e9, tu es mort, et tu ne le sais pas.<\/p>\n<p>Le travail, la t\u00e9l\u00e9vision, l&rsquo;ambiance g\u00e9n\u00e9rale, ont patiemment accompli leur \u0153uvre ; le sport, l&rsquo;argent, le sexe, lentement, ont taraud\u00e9 le muscle m\u00eame de ton \u00e2me : tu es mort, tu ne le savais m\u00eame pas.<\/p>\n<p>Qui pourrait te le dire, te l&rsquo;avouer ? Le silence, le m\u00e9pris ou l&rsquo;indiff\u00e9rence, l&rsquo;amour m\u00eame, aveuglent le petit de toi, coupable innocent, dans l&rsquo;ar\u00e8ne de ton mis\u00e9rable et routinier transit. Tu ach\u00e8tes, tu mendies, tu empruntes, tu prends, mais tu ne vis pas. Tu lis, \u00e9coutes de la musique, si tu as de la chance, tu voyages&#8230; tu passes de train en train, d&rsquo;\u00e9mission en \u00e9mission, de fille en fille, tu zappes.<\/p>\n<p>Parce que le sang a disparu, parce que le r\u00e9cit a disparu, parce que l&rsquo;image m\u00eame, l&rsquo;image qui devrait t&rsquo;\u00e9pouvanter, te sid\u00e9rer ou te fasciner, l&rsquo;image qui aurait pu m\u00eame instiller son venin de r\u00e9volte s&rsquo;est fan\u00e9e.<\/p>\n<p>Observe dix ann\u00e9es derri\u00e8re toi : ces dix ann\u00e9es sont pass\u00e9es, fini ! termin\u00e9 ! comme un sable grignot\u00e9 par le vent.<\/p>\n<p>Je ne dis pas cela pour blesser, ni pour corrompre, simplement pour secouer. Y compris-moi m\u00eame. Qui me dis que je ne suis pas mort ? Tu raques aux crochets de l&rsquo;Etat que tu conspues, tu avilis jusqu&rsquo;au fa\u00eete de ta m\u00e9moire, qui s&rsquo;estompe.<\/p>\n<p>Tu es mort : cela signifie : tu n&rsquo;as rien \u00e0 dire. La mort est connue, connue pour son silence.<\/p>\n<p>Les \u00e9pines de la vie ont bouff\u00e9 le champ terraqu\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de solstice \u00e0 tes racines. Il n&rsquo;y a plus de braise \u00e0 ton fournil. Les antennes de la peste s&rsquo;insinuent jusque dans nos fils et dans nos filles, dans les \u00e9coles, les mairies. Mais tu n&rsquo;es pas coupable, \u00e7a non ! Ce n&rsquo;est pas toi qui chasse le manchot de sa banquise. Ce n&rsquo;est certes pas toi qui a tu\u00e9 le dernier dauphin d&rsquo;eau douce. Tu pr\u00e9f\u00e8res trafiquer du cuivre, travailler au noir, comme on va au bordel quand sa femme est trop pensive.<\/p>\n<p>Les allumettes, dans tes yeux, sont poussi\u00e8re et d\u00e9dain. Elle ne s&rsquo;enflamment plus. Toi qui crois sentir le souffre, tu n&rsquo;es qu&rsquo;un p\u00e9tard mouill\u00e9. Un caramel mou.<\/p>\n<p>Pourquoi ne pas vivre comme un artiste ? Pourquoi ne pas simplement vivre ? Pourquoi vivre ?<\/p>\n<p>J&rsquo;ai mal lorsque tu c\u00e8des \u00e0 la f\u00eate facile. J&rsquo;ironise mais j&rsquo;ai mal ; car je ne suis pas invit\u00e9 et j&rsquo;aimerais aussi perdre l&rsquo;aplomb de mes a\u00efeux.<\/p>\n<blockquote><p>Alors tout a commenc\u00e9 \u00e0 me faire horreur, tout, les passants, les trottoirs d&rsquo;\u00e9cole primaire, et les phrases l\u00e9g\u00e8res de ceux dont j&rsquo;observais le corps oxyg\u00e9n\u00e9 et triomphant: ma g\u00e9n\u00e9ration qui restait vaseusement jeune jeune jeune.<\/p>\n<p>Ils disaient \u00ab\u00a0tranquille\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0\u00e0 la cool\u00a0\u00bb, ils disaient ciao ciao en votant \u00e0 gauche, achetaient aux \u00e9piciers arabes des poign\u00e9es de bonbons verts en plastique, ils s&rsquo;exclamaient \u00ab\u00a0je prends aussi les nounours, monsieur\u00a0\u00bb et leur rire transpirait la certitude tr\u00e8s juste qu&rsquo;ils avaient d&rsquo;\u00eatre en train de crever quand m\u00eame. Ma g\u00e9n\u00e9ration remplissait consciencieusement les papiers des imp\u00f4ts, et avalait calmement les codes-barres et des brunches. Puis elle rotait de la tequila le week-end et se r\u00e9veillait tard.<\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9tais entour\u00e9e de Presque Morts affol\u00e9s d&rsquo;\u00eatre encore vivants et ils s&#8217;employaient \u00e0 amenuiser cette sensation qui les tenaillait.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais moi-m\u00eame des acc\u00e8s de mort comme des \u00e9vanouissements \u00e0 mon \u00e9tat de vie.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;allais quand m\u00eame pas vieillir avec eux. J&rsquo;\u00e9tais en train de vieillir avec eux.<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, je me doutais qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des Presque Morts on trouverait parfois un vivant. Je les sentais les pr\u00e9sences contraintes et muettes. Mais si peu se montraient. O\u00f9 \u00e9taient-ils r\u00e9unis, comment les reconna\u00eetre ? J&rsquo;\u00e9tais apr\u00e8s tout, moi aussi anonyme dans mon d\u00e9go\u00fbt, cach\u00e9e sous une Presque Morte, comme eux. On se fr\u00f4lait sans se chercher. <\/p>\n<p>Lola Lafon, <a>De \u00e7a je me console<\/a>, 2007, 9-11.\n<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] Je crois qu&rsquo;en r\u00e9sum\u00e9, tu es mort, et tu ne le sais pas. Le travail, la t\u00e9l\u00e9vision, l&rsquo;ambiance g\u00e9n\u00e9rale, ont patiemment accompli leur \u0153uvre ; le sport, l&rsquo;argent, le sexe, lentement, ont taraud\u00e9 le muscle m\u00eame de ton \u00e2me : tu es mort, tu ne le savais m\u00eame pas. 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