{"id":19246,"date":"2025-06-04T18:43:25","date_gmt":"2025-06-04T16:43:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=19246"},"modified":"2026-04-08T10:42:50","modified_gmt":"2026-04-08T08:42:50","slug":"lattrait-des-larmes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lattrait-des-larmes\/","title":{"rendered":"L&rsquo;attrait des larmes"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<br \/>\nTexte lu le 28 mai en Cariche, \u00e0 Septmoncel-Les Molunes, dans le cadre du festival de musique baroque du Haut-Jura. Les extraits musicaux sont des respirations. Lors de la cr\u00e9ation, ils ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9s et interpr\u00e9t\u00e9s par Florence Bolton et Benjamin Perrot, de l&rsquo;ensemble baroque <a href=\"https:\/\/ensemblelareveuse.com\/\" target=\"_blank\">La R\u00eaveuse<\/a>.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-19250\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-2048x1152.jpg 2048w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20250529_120540-850x478.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<font color=red>Pr\u00e9lude Marais r\u00e9 m 1er livre<\/font><br \/>\nDans tous les chants et les airs un tant soit peu inspir\u00e9s, toujours quelques larmes passent.<br \/>\nCe qui inspire n\u2019est pas l\u2019air, l\u2019air n\u2019est que le vecteur d\u2019une entit\u00e9 plus large, plus ancienne, et cette entit\u00e9 pourrait bien \u00eatre l\u2019eau. Du moins \u00e9tait-ce ce que mon r\u00eave disait.<br \/>\nCe souffle que l\u2019on per\u00e7oit \u00e0 la naissance tr\u00e8s pr\u00e9cieuse d\u2019une note, ou \u00e0 sa tr\u00e8s sensible extinction, ce n\u2019est pas un souffle, c\u2019est une larme. Je r\u00eavais qu\u2019on f\u00eet de la musique avec l\u2019eau, plut\u00f4t qu\u2019avec le chant des oiseaux.<br \/>\nIl faut dire que je n\u2019entends rien \u00e0 la musique. Pas plus qu\u2019\u00e0 l\u2019hydraulique ou \u00e0 l\u2019ornithologie. Ni aux r\u00eaves, d\u2019ailleurs \u2013 seulement, je m\u2019y laisse porter, je me laisse aller, et lui conf\u00e8re toute confiance.<br \/>\nAller au concert parfois peut effrayer. Sans confiance, sans l\u2019abandon, on ne saurait en sortir, ni vivant, ni heureux, ni du tout.<br \/>\nAinsi comme on se laisse aller \u2013 avec quelle difficult\u00e9\u00a0! \u2013 aux pleurs, il s\u2019agit parfois de s\u2019en remettre aux larmes.<br \/>\nVoici un \u00e9change, ou plut\u00f4t un ensemble de lettres comment\u00e9es par elle dans le journal de la destinataire, apprentie musicienne vivant \u00e0 Benevento, envoy\u00e9es par l\u2019un de ses ma\u00eetres\u00a0; lui-m\u00eame est en voyage d\u2019\u00e9tude d\u2019abord en France puis en Allemagne, aux Pays-Bas, enfin en Italie, d\u2019o\u00f9 les lettres arrivent.<\/p>\n<p><em>Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, \u00e0 Mme de N.<br \/>\n\u2026et c\u2019est pour cela que l\u2019on joue et \u00e9coute jouer de la musique. Cette inlassable r\u00e9p\u00e9tition est l\u2019illusion que la mort n\u2019est pas de mise. Refaire, rejouer, c\u2019est \u00eatre inexorablement vivant\u2026<\/em><br \/>\n<font color=red>Gavotte de De Machy<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>J\u2019ai enfourn\u00e9 la tarte dans le four. Bient\u00f4t le fromage fr\u00e9mira et cuira lui-m\u00eame les l\u00e9gumes qui y sont pos\u00e9s\u00a0; il les engloutira bient\u00f4t.<br \/>\nLa pluie ne sait ce qu\u2019elle veut. Elle h\u00e9site. Des ond\u00e9es l\u00e9g\u00e8res qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, la terre exhale son dedans. Les vaches sont sous le pommier. La flouve d\u00e9gage son parfum de coumarine. Les cr\u00e9telles et les orges dansent dans le vent. L\u2019averse approche, mais ne se d\u00e9cide pas.<br \/>\nDans la cour, une eau noire serpente, rel\u00e2ch\u00e9e par le tas de fumier, et rejoint le foss\u00e9 dont les propres relents empestent. Deux gros touradons de la\u00eeches, indiff\u00e9rentes, cachent \u00e0 la vue un petit monde de renoncules batraciennes et de lentilles d\u2019eau.<br \/>\nL\u2019averse approche. Au loin, sur les collines, on peut voir l\u2019effondrement des gris sur les prairies.<\/p>\n<p><font color=red>Le th\u00e9orbe improvise sur le th\u00e8me de la sarabande en sol m de Sainte Colombe<\/font><br \/>\n<em>Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, \u00e0 Mme de N.<br \/>\nJe me souviens de Rome prise aux larmes, de Rome triste. Triste exil\u00e9, souffrant de la distance alors que je l\u2019avais pos\u00e9e moi-m\u00eame, au milieu des paradis que j\u2019avais moi-m\u00eame choisis et d\u00e9sir\u00e9s, j\u2019\u00e9tais en proie au stade ult\u00e9rieur de la m\u00e9lancolie, et qui est \u00e0 fuir, \u00e0 \u00e9viter. Une nostalgie nous attache, un languissement nous revient, romantique, qui n\u2019a que peu de rapport avec la noblesse de la m\u00e9lancolie, sa retenue en un sens, et qui, loin de s\u2019\u00e9mouvoir, est plut\u00f4t l\u2019image accueillie d\u2019une m\u00e9moire qui ne fatigue pas.<\/em><br \/>\n<font color=red>Sarabande de Sainte Colombe en sol m viole et th\u00e9orbe<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Il faudrait pr\u00e9ciser la nature des larmes.<br \/>\nLes larmes n\u2019appellent pas n\u00e9cessairement les pleurs. Mais la col\u00e8re, l\u2019abattement, la tristesse. Parfois m\u00eame le rire, le plaisir, l\u2019\u00e9motion soudain invasive.<br \/>\nJe ne parle pas de ces larmes-l\u00e0. Je parle des larmes qui sont des notes de musique ou de petites gouttes de pluie. Toute la retenue de ces larmes est leur honneur.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Dans ce m\u00eame monde, sous ce m\u00eame ciel et sur cette m\u00eame terre, la fleur du myosotis c\u00f4toie le mouvement de la sangsue. Il y a les corneilles, il y a le gr\u00e9sil, il y a les brioches tremp\u00e9es dans le vin, et il y a la guerre et la torture.<br \/>\nJe ne sais plus trouver le laid laid, ni le beau beau. Je ne sais plus trouver rien qui m\u2019\u00e9tonne. Mais parfois un chien, dans son regard lige \u00e0 son ma\u00eetre, m\u2019arrache des larmes des tr\u00e9fonds de mon \u00e2me. Je ne sais me l\u2019expliquer.<br \/>\nLes larmes que je recueille ou cherche \u00e0 recueillir, aucun calice ne les contient. Elles ne sont pas celles du d\u00e9sespoir ou de la tristesse, de la d\u00e9r\u00e9liction ou de l\u2019\u00e9c\u0153urement. Ce sont celles de la m\u00e9lancolie. Quand la musique sonne ou r\u00e9sonne, un portail est ouvert vers un monde parall\u00e8le, l\u2019arri\u00e8re-monde, l\u2019outback, ou la cinqui\u00e8me saison.<\/p>\n<p><font color=red>Th\u00e9orbe commence le rondeau en sol m de Marais 1er livre pendant la lettre<\/font><br \/>\n<em>Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, \u00e0 Mme de N.<br \/>\nOui la m\u00e9lancolie peut \u00eatre co\u00fbteuse, et m\u00eame \u00e9reintante. Mais elle ne triche pas, tout du moins. Elle est en quelque sorte le squelette de notre destin. Et tout le monde n\u2019est pas physioth\u00e9rapeute.<\/em><br \/>\n<font color=red>Rondeau 1er livre Marais<\/font><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>C\u2019est dr\u00f4le comme les lettres que je re\u00e7ois font \u00e9cho au paysage qui m\u2019entoure. Des essarts, du m\u00e9nil, j\u2019entends tant\u00f4t le vent agiter les bouleaux et les trembles, tant\u00f4t les chiens aboyer derri\u00e8re un cerf. Devant moi coule la petite rivi\u00e8re de sable, il y a une cascade \u00e0 la petite \u00e9cluse, subitement derri\u00e8re le lavoir. De grands iris penchent dans la ros\u00e9e, sur les aches et les b\u00e9rules, et \u00e0 l\u2019aube, c\u2019est pieds nus que je me laisse envahir par la lame musicale et roide de l\u2019eau.<\/p>\n<p><em>Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, \u00e0 Mme de N.<br \/>\nOui, c\u2019est bien \u00e7a. La m\u00e9lancolie est comme un n\u00e9gatif, une empreinte toujours visible d\u2019une m\u00e9moire, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un destin archiv\u00e9.<br \/>\nUn peu comme un livre. Ou un air de chanson. Comme un ayre.<\/em><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Je re\u00e7ois les lettres d\u2019un vieil homme, dont j\u2019appr\u00e9hende aujourd\u2019hui la pr\u00e9sence. Il va jouer pour nous ce soir. Il nous fait cet honneur.<br \/>\nJ\u2019ai re\u00e7u ce matin m\u00eame sa derni\u00e8re lettre, partie il y a plus d\u2019un mois d\u00e9j\u00e0 d\u2019Italie.<\/p>\n<p><font color=red>Passacaille en r\u00e9 m de Kapsperger<\/font><\/p>\n<p><em>Extrait de lettre de John D., vieux musicien anglais, \u00e0 Mme de N.<br \/>\nEh bien dans Rome, ses quartiers les plus \u00e9tranges, Flaminia ou Tor [illisible], je ressassais comme un moteur la corde par laquelle j\u2019\u00e9tais li\u00e9, reli\u00e9 \u00e0 la vie, au monde, \u00e0 mon histoire dans le monde. Les Choses romaines, cette \u00ab\u00a0marche\u00a0\u00bb ent\u00e9e sur le pas, justement.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un ayre, une chanson.<\/em><br \/>\n<font color=red>Taaa, ta-da-da<\/font><br \/>\n<em>J\u2019esp\u00e8re \u00eatre en mesure de la vous faire sentir autrement que par des mots trop pr\u00e9cis et trop raides pour traduire le silence des larmes.<\/em><\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Lorsqu\u2019elle entend le vieil homme, madame de N. ferme les yeux. \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas de paupi\u00e8res aux oreilles\u00a0\u00bb, soit. Il faut donc \u00e9couter.<br \/>\n<font color=red>Taaa, ta-da-da\u2026 Ta, ta\u00a0; ta, da-daaa. Taaa, ta-daa, daa, daa\u2026<\/font><br \/>\nLorsqu\u2019elle entend le vieil homme, elle entend ses larmes. Et elle respire. Elle revit. Soudain. Celle qui \u00e9tait une autre, qui \u00e9tait le pass\u00e9, qui \u00e9tait l\u2019ailleurs, s\u2019incarne dans la maisonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle \u00e9crira plus tard\u00a0:<br \/>\n<em>Mai avrei creduto che sofferenza e dolcezza potessero cos\u00ec intimamente congiungersi, appartenersi, costituendo quasi i due lati di una medesima cosa. Il loro legame \u00e8 tanto sottile, tanto delicati e impercettibili sono i trapassi, che \u00e8 impossibile capire dove finisca l\u2019una e dove l\u2019altra abbia inizio.<br \/>\nJamais je n&rsquo;aurais cru que la souffrance et la douceur pouvaient \u00eatre si intimement li\u00e9es, s&rsquo;appartenir l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, constituer presque les deux faces d&rsquo;une m\u00eame chose. Leur lien est si subtil, les passages sont si d\u00e9licats et imperceptibles, qu&rsquo;il est impossible de comprendre o\u00f9 finit l&rsquo;une et o\u00f9 commence l&rsquo;autre.<br \/>\nContinuo a risentire nella mente ogni proposizione di quel discorso enigmatico, che non ha oggetto eppure lo designa con un&rsquo;esattezza che non \u00e8 concessa a nessun altro linguaggio, e mi sembra di essermi accostato al libro sacro di una paradossale religione, dove sia declinato in tutti i modi possibili il nome ignoto di un dio assente<sup class='footnote'><a href='#fn-19246-1' id='fnref-19246-1' onclick='return fdfootnote_show(19246)'>1<\/a><\/sup>.<br \/>\nJe repasse dans mon esprit chaque proposition de ce discours \u00e9nigmatique, qui n&rsquo;a pas d&rsquo;objet et le d\u00e9signe pourtant avec une exactitude qui n&rsquo;est accord\u00e9e \u00e0 aucun autre langage, et il me semble que j&rsquo;ai abord\u00e9 le livre sacr\u00e9 d&rsquo;une religion paradoxale, o\u00f9 le nom inconnu d&rsquo;un dieu absent est d\u00e9clin\u00e9 de toutes les mani\u00e8res possibles.<\/em><\/p>\n<p>Elle \u00e9crit enfin:<br \/>\n<em>Ces larmes que je re\u00e7ois sont comme ces lettres du pass\u00e9, comme le scintillement des \u00e9toiles. Un t\u00e9moignage du r\u00e9volu, une promesse de qui vient. Elles inondent la pi\u00e8ce de joie : l\u2019aube, les saisons, les fleurs, le chat qui s\u2019\u00e9tire \u00e0 l\u2019abri de l\u2019\u00e2tre. Ces larmes comme la musique font de nous un groupe, soude notre communaut\u00e9 de vivants, fonde enfin, une fois et toutes les fois, nos mythes, c\u2019est-\u00e0-dire notre destin, c\u2019est-\u00e0-dire notre histoire.<\/em><br \/>\n<font color=red>Fantaisie en rondeau de Sainte Colombe le fils<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-19246'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-19246-1'> Paola Capriolo, \u00ab\u00a0Il gigante\u00a0\u00bb, <em>La grande Eulalia<\/em>, Milano, 1992, 92. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-19246-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Texte lu le 28 mai en Cariche, \u00e0 Septmoncel-Les Molunes, dans le cadre du festival de musique baroque du Haut-Jura. Les extraits musicaux sont des respirations. 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