{"id":18818,"date":"2024-09-26T22:13:35","date_gmt":"2024-09-26T20:13:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18818"},"modified":"2024-10-28T12:45:17","modified_gmt":"2024-10-28T10:45:17","slug":"archivive-l-immobilite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/archivive-l-immobilite\/","title":{"rendered":"Archivive &#8212; L&rsquo;IMMOBILITE"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-18839\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-2048x1152.jpg 2048w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/IMG_20240926_124357_046-850x478.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;IMMOBILITE\u00a0\u00bb disait Ponge la semaine derni\u00e8re, sous le porche de la maison de ma\u00eetre&#8230;<\/p>\n<p>Ce qui est l&rsquo;un des caract\u00e8res du v\u00e9g\u00e9tal, et l&rsquo;une de leurs forces, l&rsquo;immanence comme dit Francis Hall\u00e9, est \u00e9galement de mani\u00e8re peu intuitive un non-crit\u00e8re du vivant, tout en \u00e9tant un crit\u00e8re discriminant de ce qui ne l&rsquo;est plus, vivant : mort. Non pas m\u00eame mourant (qui est un attribut du vivant), mais mort.<\/p>\n<p>Mort bel et bien.<\/p>\n<p>Mais voil\u00e0 : je disais pr\u00e9c\u00e9demment que le pigeon mort se cache pour mourir. Ce matin, un pigeon mourant s&rsquo;est install\u00e9 devant la porte du studio. Il ne bouge quasiment plus. Il semble porter une blessure \u00e0 la poitrine.<\/p>\n<p>Tout en douceur, il essaie de ne pas g\u00eaner. Mais il g\u00eane.<\/p>\n<p>Le mourant est un poids pour le vivant. Le pigeon porte ce poids dans tout son \u00eatre, dans tout son corps de pigeon, pelotonn\u00e9 dans un coin de notre petit hall. D&rsquo;abord il voit qu&rsquo;il est vu, mais il n&rsquo;en tient pas compte. Il reste l\u00e0, c&rsquo;est tout. <em>C&rsquo;est toute sa pr\u00e9sence<\/em>, disait Char du martinet. Mais le martinet est en vol et il crie, c&rsquo;est toute sa pr\u00e9sence et, d&rsquo;ailleurs, <em>s&rsquo;il touche au sol, il se d\u00e9chire<\/em>, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n<p>Rien de tel pour ce pigeon, auquel tout \u00e0 coup on s&rsquo;identifie, satan\u00e9s humains de langage. Toute sa pr\u00e9sence \u00eatre d&rsquo;\u00eatre au sol, il a touch\u00e9 au sol, s&rsquo;est d\u00e9chir\u00e9, et il est silencieux. Il ne bouge pas, ne crie pas, il saigne peut-\u00eatre, et il se sait d\u00e9j\u00e0 mourant, mort.<\/p>\n<p>Et d&rsquo;ailleurs, le martinet, dans le ciel, <em>un mince fusil va l&rsquo;abattre<\/em>, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n<p>Rien de tel pour ce pigeon, mort-vivant. Non plus mourant-vivant, mais vie-mourant.<\/p>\n<p>Je suis sid\u00e9r\u00e9. Oliver Rohe, qui est arriv\u00e9 hier, est sid\u00e9r\u00e9. On ne sait pas quoi faire de ce pigeon, je n&rsquo;ose dire \u00ab\u00a0notre pigeon\u00a0\u00bb. C&rsquo;est notre pigeon mort, que nous avons adopt\u00e9, comme on adopte la mort \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;autre chose, puisque c&rsquo;est l\u00e0 \u00ab\u00a0toute sa pr\u00e9sence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me du mort, c&rsquo;est bel et bien qu&rsquo;elle est l\u00e0, visible aux yeux de tous. Je n&rsquo;ose \u00e9voquer cela \u00e0 Oliver, sur le champ.<\/p>\n<p>La mort c&rsquo;est \u00ab\u00a0o\u00f9 as-tu mis le corps ?\u00a0\u00bb, ce corps encombrant, cette d\u00e9faillance, dans l&rsquo;ordre du r\u00e9el, d&rsquo;une aberration qui est la vie, et qui soudain se retrouve \u00e0 s&rsquo;invaginer elle-m\u00eale, dit normalement, \u00e0 se faire des n\u0153uds. Le cadavre est une aberration puisque le corps est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui est (ce qu&rsquo;a invent\u00e9) le vivant.<\/p>\n<p>Le vivant s&rsquo;extraie de l&rsquo;inerte, pour ma part j&rsquo;appelle le vivant le <em>sollerte<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-18818-1' id='fnref-18818-1' onclick='return fdfootnote_show(18818)'>1<\/a><\/sup>, et c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 une erreur, un bogue. Le bogue c&rsquo;est un cafard, un scarab\u00e9e qui vient perturber le programme, la machine.<\/p>\n<p>Une bogue c&rsquo;est aussi une carapace, un dehors qui cache un dedans. Une armure<sup class='footnote'><a href='#fn-18818-2' id='fnref-18818-2' onclick='return fdfootnote_show(18818)'>2<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Une armure, c&rsquo;est la mort, la rigidit\u00e9 de la mort.<\/p>\n<p>Je suis sid\u00e9r\u00e9 : lorsque je sors de la maison, un peu plus tard, j&rsquo;avais oubli\u00e9 le pigeon, mais il est toujours l\u00e0. Je tombe dessus. On tombe dessus la mort. Il s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9, pour se cacher mieux, ou n&rsquo;\u00eatre pas dans le passage. Rien ne bouge. Il se tient sur une patte seulement. Que se passe-t-il alors dans le c\u0153ur du pigeon.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 la mort, la mort visible, la mort sous les yeux. Je pense \u00e0 la responsabilit\u00e9. Que dois-je faire. Je suis p\u00e9trifi\u00e9. Que dois-je faire ? L&rsquo;achever ? Mais je me dis, quelle part d&rsquo;humanisme dans ce geste ? Quelle part de sensiblerie ? Veux-je soustraire la mort \u00e0 ma vue ? S&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0, \u00e0 se tenir sur une patte, s&rsquo;il \u00e9tait mort comme le pigeon d&rsquo;hier, qui est mort, puis (mais) soustrait \u00e0 la vue, par le faucon ou le gardien,  il ne serait pas \u00e0 ce point ce corps encombrant.<\/p>\n<p>Dois-je appeler la SPA ? Mais je pense \u00e0 tous les pigeons morts qu&rsquo;on a vus cette semaine. La grippe aviaire, dit-on. Les pigeons valides qui profitent de la faiblesse des malades, et leur donnent des coups de bec. Je ne peux leur en vouloir, moi qui ne fais rien, reste p\u00e9trifi\u00e9, sid\u00e9r\u00e9, devant le spectacle de la mort.<\/p>\n<p>Je voudrais oublier la mort, ou plus justement oublier ce corps mort, ce corps qui n&rsquo;est plus un corps. Il est en quelque sorte plus facile de n\u00e9gocier avec des fant\u00f4mes, qu&rsquo;avec un corps moribond. Il g\u00eane parce qu&rsquo;il est pr\u00e9cis\u00e9ment vivant. Il est l\u00e0, il sent ma pr\u00e9sence, je ne sais s&rsquo;il peut me voir encore. Je sais qu&rsquo;il sait qu&rsquo;il va mourir. Il sait que je le sais. Il est d\u00e9sol\u00e9. Je suis p\u00e9trifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de devoir l&rsquo;achever et \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pouvoir l&rsquo;achever. Cet \u00eatre cr\u00e9e une br\u00e8che dans le r\u00e9el, du moins dans ma conscience. Je n&rsquo;ai pas de mince fusil pour l&rsquo;abattre, \u00e0 moins que le mince fusil ne soit que mon d\u00e9dain, ou la ligne d&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Je me dis que si je l&rsquo;ach\u00e8ve, j&rsquo;irai en quelque sorte contre le mouvement de la vie qui veut que ce pigeon meure. Si je l&rsquo;ach\u00e8ve il mourra, c&rsquo;est un fait, mais il ne mourra pas de sa <em>belle mort<\/em>. Je ne sais pas quoi faire de ces pens\u00e9es.<\/p>\n<p>Je pense aux plantes qu&rsquo;on pi\u00e9tine, aux plantes qu&rsquo;on arrache. Aux araign\u00e9es qu&rsquo;on aspire par phobie. Aux coquilles qu&rsquo;on \u00e9crase par distraction. Je ne pense m\u00eame pas \u00e0 la chance. Je pense au hasard qu&rsquo;est la mort. Qui vient sans pr\u00e9venir, sans crier gare.<\/p>\n<p>La mort comme une occasion.<\/p>\n<p>Je reste p\u00e9trifi\u00e9. Devant ce pigeon mort qui n&rsquo;est pas encore mort, ce pigeon vivant qui n&rsquo;est plus d\u00e9j\u00e0 vivant. Il sait que je sais. Et je sais qu&rsquo;il sait. Il est d\u00e9sol\u00e9. Il voudrai se fondre dans le mur, ne pas d\u00e9ranger, ne pas appara\u00eetre. Il est tous les pigeons morts, puis il est tous les pigeons. Il est tous les oiseaux, y compris le martinet.<\/p>\n<p>Il est immobile. Non. Il est l&rsquo;immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Un mince fusil va l&rsquo;abattre.<\/p>\n<p>Il est ce c\u0153ur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/archivive-chassez-le-naturel\/\">\u279f<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-18818'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-18818-1'> Sans allusion \u00e0 un quelconque pseudonyme. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-18818-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-18818-2'> Un insecte, un arthropode, c&rsquo;est une carapace, un exosquelette, une coquille, comme pour le mollusque gast\u00e9ropode ou bivalve. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-18818-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; \u00ab\u00a0L&rsquo;IMMOBILITE\u00a0\u00bb disait Ponge la semaine derni\u00e8re, sous le porche de la maison de ma\u00eetre&#8230; Ce qui est l&rsquo;un des caract\u00e8res du v\u00e9g\u00e9tal, et l&rsquo;une de leurs forces, l&rsquo;immanence comme dit Francis Hall\u00e9, est \u00e9galement de mani\u00e8re peu intuitive un non-crit\u00e8re du vivant, tout en \u00e9tant un crit\u00e8re discriminant de ce qui ne l&rsquo;est&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4106,851,2441],"tags":[3426,2442,597,2325,4122,444,500,4143,1006,565,948,4132],"class_list":["post-18818","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archivive","category-rencontres","category-residences","tag-animal","tag-archive","tag-francis-halle","tag-francis-ponge","tag-imec","tag-memoire","tag-mort","tag-mourant","tag-rene-char","tag-vegetal","tag-vie","tag-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18818","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18818"}],"version-history":[{"count":10,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18818\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18958,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18818\/revisions\/18958"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18818"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18818"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18818"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}