{"id":18623,"date":"2024-08-16T12:35:36","date_gmt":"2024-08-16T10:35:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18623"},"modified":"2025-08-01T09:55:47","modified_gmt":"2025-08-01T07:55:47","slug":"vorace-13","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/vorace-13\/","title":{"rendered":"Vorace \u00a743"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<br \/>\n<strong>[Le c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;ouvrage]<\/strong><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsque je r\u00e9sidais \u00e0 Viterbe, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une ann\u00e9e de s\u00e9minaire riche de d\u00e9couverte et de passion, au d\u00e9but de ma carri\u00e8re, je fis la connaissance d&rsquo;un professeur d&rsquo;Oxford, Harold Leicester, qui devint tr\u00e8s vite un ami ; nous rest\u00e2mes en contact longtemps, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin en tout cas de ce monde-ci, jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort accidentelle survenue en 1999 \u00e0 Tampa, en Floride (j\u00a0\u00bby reviendrai peut-\u00eatre). Nous \u00e9tions log\u00e9s dans une belle villa \u00e0 l&rsquo;italienne, de ces immeubles quadrangulaires simples mais efficaces, compos\u00e9e de trois \u00e9tages. Nous \u00e9tions tous les deux dans des chambres au troisi\u00e8me \u00e9tage, partageant la m\u00eame salle de bain, mais aussi une magnifique terrasse qui donnait sur les montagnes derri\u00e8re la ville, le tout en bordure du quartier m\u00e9di\u00e9val. Notre logeuse, Omerta Sciagura, que tout le monde dans le quartier appelait Lina, allez savoir pourquoi,<\/p>\n<p>Lina occupait tout le premier \u00e9tage, et disposait, elle aussi d&rsquo;une terrasse, beaucoup plus grande que la n\u00f4tre toutefois, et qui regardait la mer. Le rez-de-chauss\u00e9e comprenait une vaste cuisine, rarement utilis\u00e9e, une grande buanderie, et un immense salon orn\u00e9 d&rsquo;une belle et imposante chemin\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous n&rsquo;avons jamais su ce qu&rsquo;il y avait au deuxi\u00e8me \u00e9tage, des chambres probablement, et  nous n&rsquo;avons jamais pu passer la porte du palier depuis l&rsquo;escalier de marbre central.<\/p>\n<p>Avec les semaines, Lina nous avait enseign\u00e9 les fondements de la cuisine italienne, que nous avions assimil\u00e9s par c\u0153ur : le secret du <em>soffritto<\/em>, l&rsquo;art du <i>mantecare<\/i>, les obligations et interdictions diverses (\u00ab\u00a0pas de fromage sur le poisson\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Le matin, t\u00f4t, bien avant que le soleil ne vienne \u00e9clabousser  les murs de la ville, dans l&rsquo;\u00e9t\u00e9 rageur, Lina balayait m\u00e9ticuleusement sa terrasse. Le <i>fruscio<\/i> de son balai sur les tomettes restera \u00e0 jamais grav\u00e9 dans ma m\u00e9moire : j&rsquo;y voyais un geste humain tr\u00e8s humain, et j&rsquo;y logeais je ne sais pourquoi, une douceur et une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 pour moi essentielles ; avec la chaleur estivale, nous \u00e9tions tous r\u00e9veill\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aube, les m\u00e9sanges ayant pris le relais de l&rsquo;intr\u00e9pide rossignol, et pour ma part, je d\u00e9gustais un caf\u00e9 lyophilis\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, le son du balais de Lina comme un agr\u00e9able <i>devenir du monde<\/i>.<\/p>\n<p>Harold \u00e9tait un homme inquiet, faussement guilleret. (Je ne parle pas de moi, ici, je ne pose donc pas de comparaison avec mon inqui\u00e9tude essentielle personnelle ; inquiet je l&rsquo;\u00e9tais aussi, sans doute d&rsquo;une autre mani\u00e8re, mais ce n&rsquo;est pas le lieu ici d&rsquo;en d\u00e9battre.) Insatiable, il \u00e9tait, en r\u00e9alit\u00e9, je crois, insatisfait ; les nuits \u00e9taient toujours trop courtes ou trop longues, tout comme les jours, et, je crois, les livres. Fascin\u00e9 par tout ce qui s&rsquo;approchait du baroque, voire du burlesque, comme il convient \u00e0 un ressortissant de son absurde pays, il aurait voulu \u00eatre juif, il aurait voulu \u00eatre russe, il aurait voulu appartenir \u00e0 une communaut\u00e9 nomade mais inscrite, une communaut\u00e9 du livre, une communaut\u00e9 que d&rsquo;autres d\u00e9crivent comme celle de ceux qui n&rsquo;ont pas de communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Lui, qui \u00e9tait un pur produit de l&rsquo;anglicanisme, avait une haute id\u00e9e du texte comme du Livre, et, si je puis me permettre, avec tout le respect que je dois \u00e0 sa m\u00e9moire, \u00ab\u00a0bouffait \u00e0 tous les r\u00e2teliers\u00a0\u00bb. Il parvenait \u00e0 \u00e9tablir des correspondances d&rsquo;un genre in\u00e9dit, rassemblant dans une m\u00eame main Sei Shonagon et les Vedas, l&rsquo;abb\u00e9 Seyi\u00e8s et Lawrence Durell ! Polygraphe, tout l&rsquo;int\u00e9ressait et, en toute chose, il injectait une forme d&rsquo;humour, de d\u00e9calage qui rendait son propos comme sa recherche aussi singuli\u00e8re que passionnante.<\/p>\n<p>Harold \u00e9tait fascinait lui aussi par ce rituel du balayage de la terrasse de Lina.<\/p>\n<p>Il disait : \u00ab\u00a0Chaque jour recommence le m\u00eame labeur &#8212; cette r\u00e9p\u00e9tition est notre lot ; nous ne sommes pas des humains lorsque nous balayons, nous redevenons des animaux, soumis aux pluie set aux soleils, balanc\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9ternel retour des saisons, l&rsquo;interminable succession des jours et des nuits.\u00a0\u00bb Il disait : \u00ab\u00a0Quand tu balayes, Lina, est-ce que tu es bien certaine d&rsquo;avoir <i>tout<\/i> ramass\u00e9 ? Je ne parle m\u00eame pas de la feuille marcescente, sur le point de tomber, petite et fr\u00eale exception qui vient ruiner ton ouvrage, mais des d\u00e9bris de fleur ou de feuilles fan\u00e9es, r\u00e9duites \u00e0 z\u00e9ro, ou presque \u00e0 z\u00e9ro, et pourquoi laisses-tu celle-ci, que je vois depuis ma terrasse, je ne vois qu&rsquo;elle, je ne vois qu&rsquo;elle !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Balayer pour lui \u00e9tait devenu une m\u00e9taphore de la litt\u00e9rature. Il faisait feu de tout bois, rameutant toutes ses lectures dans chacune de ses phrases, des plus \u00e9videntes, coll\u00e8gues polygraphes comme Borges, Manganelli, Derrida, aux plus extravagantes ou insoup\u00e7onn\u00e9es, que sais-je, Emma Eckstein, Lucius Afrianus, Tod Browning !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/vorace-14\/\">Envoi<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; [Le c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;ouvrage] &nbsp; Lorsque je r\u00e9sidais \u00e0 Viterbe, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une ann\u00e9e de s\u00e9minaire riche de d\u00e9couverte et de passion, au d\u00e9but de ma carri\u00e8re, je fis la connaissance d&rsquo;un professeur d&rsquo;Oxford, Harold Leicester, qui devint tr\u00e8s vite un ami ; nous rest\u00e2mes en contact longtemps, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin en tout cas&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090,4108],"tags":[],"class_list":["post-18623","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","category-vorace"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18623","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18623"}],"version-history":[{"count":6,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18623\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19019,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18623\/revisions\/19019"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18623"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18623"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18623"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}