{"id":18422,"date":"2024-06-09T16:52:27","date_gmt":"2024-06-09T14:52:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18422"},"modified":"2025-04-16T06:47:46","modified_gmt":"2025-04-16T04:47:46","slug":"litiere-de-fortune","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/litiere-de-fortune\/","title":{"rendered":"Liti\u00e8re de fortune [Pays d&rsquo;Aix]"},"content":{"rendered":"<p>Pour le boulot, je sillonne les routes et me gare n&rsquo;importe o\u00f9, et les d\u00e9vale et remonte comme saumons les rivi\u00e8res.<\/p>\n<p>Ce jour, entre Luynes et Gardanne, je me gare dans un recoin de poussi\u00e8re. Il a plu longtemps, mais c&rsquo;est comme une \u00e9ponge : d\u00e9j\u00e0 tout est volatile, les essences comme les esprits.<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 je trouve \u00e0 me poster, il y a une fille, jeune, probablement de l&rsquo;Est. Comme je me pr\u00e9pare \u00e0 sortir, elle s&rsquo;est avanc\u00e9e vers moi, je la vois dans le r\u00e9troviseur, l&rsquo;ai inquiet. Elle est curieuse et suppliante, je lui fais un geste du menton pour dire, non c\u2019est pas pour \u00e7a, je suis pas l\u00e0 pour \u00e7a, et elle d\u00e9canille fissa. Le temps de rassembler mon mat\u00e9riel pour mes inspections de route, et de sortir du v\u00e9hicule, elle n&rsquo;est plus l\u00e0, il n&rsquo;y a plus personne.<\/p>\n<p>Un quatre-quatre est pass\u00e9, en effet, venu de la combe au nord, qui sait ?<\/p>\n<p>Je dois patienter pas mal pour traverser \u00e0 pied la route, il y a un trafic de dingue. Je parviens \u00e0 traverser. Je vais v\u00e9rifier l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 d&rsquo;un gourd qui vient se jeter dans le foss\u00e9 longeant la d\u00e9partementale. Je dois v\u00e9rifier les niveaux du ru. Il y a en deux, parall\u00e8les, extr\u00eamement courts \u00e0 ce qu&rsquo;il semble, mais pleins d&rsquo;eau. C&rsquo;est une v\u00e9ritable for\u00eat humide qui s&rsquo;est install\u00e9e, for\u00eat de fraisses piquet\u00e9e de piboules. Bien qu&rsquo;il fasse extr\u00eamement beau et chaud, de gros lombards s\u2019amoncellent sur l\u2019\u00c9toile et ils annoncent des orages violents. Faut se grouiller, \u00e7a tourne vite dans ces humeurs.<\/p>\n<p>Un peu avant j&rsquo;ai vu la Luynes au pavillon de chasse du bon roi Ren\u00e9, qui est n\u00e9 comme moi \u00e0 Angers et qui est mort comme moi peut-\u00eatre \u00e0 Aix. Il y avait des coureurs et des familles avec des poussettes, des enfants, des chiens. Je suis remont\u00e9 en travers du talus o\u00f9 j&rsquo;ai surpris un noir qui pissait dans un fourr\u00e9. Il ne m&rsquo;a pas du tout vu et comme je posai le pied sur l&rsquo;asphalte il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 remont\u00e9 dans son camion de travaux publics vers de nouvelles aventures dans le monde du vrd.<\/p>\n<p>Je pensais \u00e0 \u00e7a lorsque je parvins, apr\u00e8s un champ de bl\u00e9 qui paraissait abandonn\u00e9, plein de bleuets et de coquelicots, \u00e0 une or\u00e9e de ma petite for\u00eat. Il y a avait des arbres sur bien cinq ou six rangs des deux c\u00f4t\u00e9s, ce qui pouvait indiquer une nappe assez riche et peu profonde. Juste apr\u00e8s l&rsquo;or\u00e9e, la main humaine avait fa\u00e7onn\u00e9 une esp\u00e8ce de cabane v\u00e9g\u00e9tale, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on avait couch\u00e9 les herbes comme pour faire une paillasse sur une aire ronde de deux ou trois m\u00e8tres de diam\u00e8tre. C&rsquo;\u00e9tait doux et accueillant. La fille peut-\u00eatre ? Une autre fille ? Il y avait un ou deux sacs plastiques accroch\u00e9s \u00e0 des branches, je crevais d&rsquo;envie de regarder dedans. Mais je n&rsquo;avais pas le temps.<\/p>\n<p>Je fis ce que j&rsquo;avais \u00e0 faire et me dirigeai, par la route, en contournant l&rsquo;exutoire et le foss\u00e9, vers l&rsquo;autre fraiss\u00e9e. L\u00e0 il n&rsquo;y a avait pas de trace humaine, \u00e0 part les essarts du champs et les habituels d\u00e9chets transport\u00e9s par magie, ou les gravats descendus par gravit\u00e9. Je finis et longeai \u00e0 nouveau la route en direction de la voiture, en qu\u00eate d&rsquo;une pause du trafic pour pouvoir retraverser. J&rsquo;attendis encore longtemps. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, je passai devant le lieu, au pied d&rsquo;un pyl\u00f4ne, o\u00f9 se tenait la fille, l\u00e9g\u00e8rement en retrait de la d\u00e9partementale. Il y avait l\u00e0 un tas de galets cens\u00e9 faire si\u00e8ge et, cach\u00e9s derri\u00e8re, deux sacs, un en plastique, un autre de sport de pi\u00e8tre qualit\u00e9. Je r\u00e9ussis une fois encore \u00e0 ne pas fouiller dedans, et je repris la voiture, d\u00e9marrai, fis demi-tour, patientai un long moment de pouvoir m&rsquo;ins\u00e9rer dans ce foutu trafic.<\/p>\n<p>Je fis quelques centaines de m\u00e8tres et me garai maladroitement sur un petit chemin qui \u00e9tait de suite barr\u00e9 par de gros blocs de b\u00e9tons bariol\u00e9s. Cette fois je rep\u00e9rai un autre de ces boisements de fraisse, mais celui-ci sans aucune trace de cours d&rsquo;eau, m\u00eame temporaire. C&rsquo;\u00e9tait une for\u00eat humide qui occupait une grande surface (les for\u00eats de cours d&rsquo;eau sont logiquement plut\u00f4t lin\u00e9aires), et l\u00e0 encore je devais relever des \u00e9l\u00e9ments li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;eau. Le chemin poursuivait sur une vingtaine de m\u00e8tres, puis s&rsquo;arr\u00eatait net devant une esp\u00e8ce de prairie tr\u00e8s tr\u00e8s vaste, indiscernable depuis la route. C&rsquo;\u00e9tait une prairie humide, ou mieux, c&rsquo;\u00e9tait pratiquement un petit marais, sans eau apparente, sans arbre non plus, mais cern\u00e9 de fr\u00eanes et o\u00f9 dominaient les la\u00eeches, ces plantes des eaux. Je fis mes relev\u00e9s. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 aussi doux et frais. Agr\u00e9able, comme le soleil tapait.<\/p>\n<p>Puis je me d\u00e9cidais \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer la for\u00eat, ce qui est toujours un peu enquiquinant \u00e0 cause des ronces, des moustiques \u00e9ventuellement, et de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 du sol.<\/p>\n<p>Pour le coup, il n&rsquo;y avait pas tant de ronces (je honnissais les ronces), mais le lierre couvrait tout, et on discernait comme des tumulus, de terre ou de galets ? qui rendaient le parcours bizarre et d\u00e9sorientant. Dans la for\u00eat, pass\u00e9e sa lisi\u00e8re, il n&rsquo;y avait plus beaucoup de fraisses, mais de tr\u00e8s grosses et probablement tr\u00e8s \u00e2g\u00e9es piboules, \u00e9lev\u00e9es, les plus hautes que j&rsquo;ai pu voir jusqu&rsquo;ici, une bonne vingtaine de m\u00e8tres. C&rsquo;est un arbre noble, la piboule, il me pla\u00eet. Il me rassure.<\/p>\n<p>Il y avait pas mal de gramin\u00e9es aussi, et quelques orchid\u00e9es, des pentec\u00f4tes ou penterotes comme on les appelle, \u00e0 ce qu&rsquo;il semble ; les fleurs \u00e9taient en fruit, mais \u00e7a y ressemblait.<\/p>\n<p>Des d\u00e9chets il y en avait pas mal aussi, bouteilles, machines \u00e0 laver, gravats un peu partout. On entendait le trafic, et comment ! mais c\u2019\u00e9tait comme si on en \u00e9tait s\u00e9par\u00e9 ind\u00e9finiment par cette barri\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale ou plut\u00f4t par cette atmosph\u00e8re foresti\u00e8re, quasi tropicale. Les for\u00eats humides du sud sont exub\u00e9rantes, mais noires et fra\u00eeches comme jamais.<\/p>\n<p>Cheminant ainsi, avec mes gros v\u00eatements, mes grosses galoches, tout mon attirail, j&rsquo;avais l&rsquo;air d&rsquo;un \u00e9pouvantail en m\u00eame temps que d&rsquo;un explorateur. Mais je go\u00fbtais surtout pour l\u2019am\u00e9nit\u00e9 du bois (le bon roi Ren\u00e9 aurait sans doute \u00e9t\u00e9 d&rsquo;accord avec moi).<\/p>\n<p>Je cheminais malcommod\u00e9ment quand je d\u00e9couvris comme une esp\u00e8ce de clairi\u00e8re, enfin, les peupliers surplombait toujours, mais quelqu&rsquo;un avait taill\u00e9 (avec un outil, \u00e0 en juger) les nombreux arbustes, \u00e9pines blanches, fusains, pour d\u00e9limiter l\u00e0 encore un espace de repos (ou de travail) \u00e0 l&rsquo;abri des regards. De nombreuses herbes s\u00e8ches, les carex s\u00fbrement, tapissaient le sol. Il y avait des sacs accroch\u00e9s, mais aussi un ou deux meubles rapetass\u00e9s \u00e0 qui mieux-mieux, et une couette, pli\u00e9e dans l&rsquo;un deux. La fille ?<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>La fille : elle se tenait devant moi, son sac de sport \u00e0 la main, et elle dit : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce vous faire ici ?\u00a0\u00bb Probablement je m&rsquo;\u00e9tais assoupi, apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre assis fumer une cigarette. Le foin de la\u00eeche sentait bon le soleil de printemps, et la vo\u00fbte chuintante des piboules ber\u00e7aient. Je me relevai, confus. \u00ab\u00a0Pardon, je vous laisse, j&rsquo;ai du travail.<br \/>\n&#8212; Moi aussi travaille. Tu sucer ?<br \/>\n&#8212; Hein ?<br \/>\n&#8212; Tu sucer, 50, ken 100. Et elle laissa tomber son sac, se dirigea vers moi et commen\u00e7a \u00e0 d\u00e9grafer sa robe.<br \/>\n&#8212; Non, non , c&rsquo;est une erreur, je ne veux pas, je dois filer !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle se renfrogna. Elle siffla un mot comme \u00ab\u00a0Connard !\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Porc !\u00a0\u00bb J&rsquo;\u00e9tais rouge de honte. Je voulais la prendre dans mes bras. Je lui dis : \u00ab\u00a0Comment tu t&rsquo;appelles ?<br \/>\n&#8212; Maria.<br \/>\n&#8212; Est ?<br \/>\n&#8212; Slava.<br \/>\n&#8212; Quel \u00e2ge ? mais elle ne r\u00e9pondit pas. Elle s&rsquo;assit par terre. \u00ab\u00a0Tu cigarette ?\u00a0\u00bb Je lui tendis mon paquet. \u00ab\u00a0Toi pas dire police, je peux pas travaille ici.<br \/>\n&#8212; T&rsquo;inqui\u00e8te, Maria.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Heureusement que c&rsquo;\u00e9tait la fin de l&rsquo;apr\u00e8s-midi (et mon dernier contr\u00f4le de la journ\u00e9e), j&rsquo;aurais plus pu travailler apr\u00e8s \u00e7a. Je ne repasserai plus jamais dans ce coin. Je ne la reverrai plus jamais. Je ne sais plus si j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 ou pas ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9 apr\u00e8s. Ne me revient en t\u00eate que la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des peupliers blancs, qu&rsquo;on appelle aussi \u00ab\u00a0aubes\u00a0\u00bb chez nous, et le lit des herbes, qui sentait bon, je sais pas, la coumarine, pourquoi pas. Je me suis demand\u00e9 plus tard si on avait enlev\u00e9 les inflorescences de toutes ces herbes. Il n&rsquo;y avait plus que \u00e7a \u00e0 quoi me raccrocher. Comment c&rsquo;\u00e9tait aussi frais que doux, cette fichue liti\u00e8re de fortune.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>texte retrouv\u00e9 :<br \/>\nPour le boulot, je dois quitter mes quartiers commodes, mon chien, ma mobylette, mes champs, mes canisses, mes roubines et le mistral pour aller \u00e0 la ville. Depuis des ann\u00e9es que je la c\u00f4toie, que nous regardons en chiens de fa\u00efence, \u00e7a n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi difficile.<\/p>\n<p>Je dois passer par mes petites routes, mais plus on s&rsquo;approche, plus c&rsquo;est p\u00e9rilleux. Ils ont construit partout, dans tous les sens et tout se ressembl,e je n&rsquo;arrive jamais \u00e0 trouver mon chemin facilement. Surtout, il y a trop de voitures partout. On est toujours arr\u00eat\u00e9. Si j&rsquo;ai le malheur, et j&rsquo;en ai souvent le malheur, de croiser par heure de pointe, ce sont des heures et des heures inutilement perdues, que je ferais mieux de consacrer \u00e0 mes champs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour le boulot, je sillonne les routes et me gare n&rsquo;importe o\u00f9, et les d\u00e9vale et remonte comme saumons les rivi\u00e8res. Ce jour, entre Luynes et Gardanne, je me gare dans un recoin de poussi\u00e8re. Il a plu longtemps, mais c&rsquo;est comme une \u00e9ponge : d\u00e9j\u00e0 tout est volatile, les essences comme les esprits. 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