{"id":17829,"date":"2023-07-04T13:55:31","date_gmt":"2023-07-04T11:55:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=17829"},"modified":"2024-02-04T13:55:54","modified_gmt":"2024-02-04T11:55:54","slug":"le-livre-de-sara","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-livre-de-sara\/","title":{"rendered":"Le livre de Sara"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<br \/>\n<img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/lot.jpeg\" alt=\"\" width=\"400\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-17176\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/lot.jpeg 418w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/lot-206x300.jpeg 206w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/lot-300x438.jpeg 300w\" sizes=\"(max-width: 418px) 100vw, 418px\" \/><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0661<\/h2>\n<p>Telle est telle, telle, telle, l\u2019histoire de Sarah, la maln\u00e9e, la malmen\u00e9e. Telle est l\u2019histoire si tu veux l\u2019entendre, \u00f4 \u00e9tranger, alors l\u2019\u00e9coute, la chante, la donne \u00e0 voler.<br \/>\nLa chante, la donne \u00e0 voler\u2026<br \/>\nN\u00e9e mal, mauvais lieu mauvais temps, sur les terres d\u00e9chir\u00e9es, les terres arrach\u00e9es \u00e0 la terre\u2026 les terres bariol\u00e9es, les terres bigarr\u00e9es\u2026 les terres br\u00fbl\u00e9es, les terres barbel\u00e9es\u2026 Petit matin dor\u00e9 de janvier.<br \/>\nSarah est n\u00e9e dans la malfamille, malfam\u00e9e \u2013 une ni\u00e8me histoire de fronti\u00e8re contrari\u00e9e\u00a0; enfant trouv\u00e9e, enfant retrouv\u00e9e, apr\u00e8s un bombardement, une excavation, un remplacement \u2013 modeste.<br \/>\nLes bombes ont parl\u00e9, dans l\u2019\u00e9clatante d\u00e9flagration, dans leur silence, elles ont parl\u00e9. La ville est atterr\u00e9e. Tout un quartier enterr\u00e9.<br \/>\nLes secours, leurs sir\u00e8nes hurlent, les femmes hurlent avec, il y a la poussi\u00e8re, la merde, la confusion. Il y a des morts, beaucoup de morts.<br \/>\nLa guerre frappe n\u2019importe o\u00f9, et la ville, qui cachait l\u2019ennemi et, disait-on, secr\u00e8tement le nourrissait, le nourrissait de haine et de ranc\u0153ur, la ville a \u00e9t\u00e9 ray\u00e9e de la carte. Du moins certains de ses quartiers. Ce quartier. Amput\u00e9.<br \/>\nLa guerre est la guerre contre tout, contre le vent, contre la poussi\u00e8re et m\u00eame le ciel. Ne suffisent plus aucune arm\u00e9e, prenons les villes, prenons les familles, prenons les animaux, les bouquets qui d\u00e9corent les nappes charg\u00e9es d\u2019argent, les familles qui se retrouvent pour prier.<br \/>\nLa guerre est venue et elle a pris.<br \/>\nQui\u00a0? Qui\u00a0? On ne sait pas. On ne sait pas.<br \/>\nOn ne sait pas qui fait la guerre. On ne sait pas \u00e0 qui la guerre fait. Elle fait et d\u00e9fait et c\u2019est toute sa puissance, non, pas sa puissance, son existence. La guerre est lasse et plate et pleine d\u2019ennui, elle fait comme elle op\u00e8re et d\u00e9sop\u00e8re, comme elle agit et d\u00e9sagit, comme elle travaille.<br \/>\nTravaille, remet sur le m\u00e9tier, effiloche et trame, d\u00e9chire et tricote, la guerre, P\u00e9n\u00e9lope noire, Sh\u00e9h\u00e9razade impitoyable, la guerre conte l\u2019histoire de Sarah, la guerre est toujours l\u2019histoire de Sarah, arrach\u00e9e \u00e0 sa terre arrach\u00e9e, s\u00e9par\u00e9e \u00e0 sa terre s\u00e9par\u00e9e, et pour cela coupable, inconsciente coupable, responsable c\u2019est-\u00e0-dire auteur. C\u2019est-\u00e0-dire la guerre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0662<\/h2>\n<p>Telle est telle, telle, telle, l\u2019histoire de Sarah, la maln\u00e9e, la malmen\u00e9e, la malfamille, la malfam\u00e9e. La mala\u00een\u00e9e, la malaim\u00e9e.<br \/>\nAvait-elle, Sarah, des fr\u00e8res\u00a0? Nul ne sait, mais les langues se d\u00e9lient\u2026 Ses fr\u00e8res \u00e9taient-ils ses fr\u00e8res\u00a0? Les langues, les langues des bouches qui ne savent se tenir, les langues se d\u00e9lient mais ne se remuent point jamais assez (c\u2019est-\u00e0-dire sept fois) \u00e0 travers les courbes du pinceau, de la plume sur le papier (cette ordonnance du secret), les langues se d\u00e9cha\u00eenent dans la fureur excessive de la guerre.<br \/>\nOn a trouv\u00e9 Sarah l\u2019enfant dans les ruines de la maison.<br \/>\nLe ma\u00eetre a parl\u00e9 et \u00e9voquant le miracle, l\u2019accueille en sa famille comme sa fille. Elle aura des fr\u00e8res, qui d\u00e9couvrent cette fille, belle \u00e0 sept ans tout comme \u00e0 vingt tout comme \u00e0 cent.<br \/>\nElle sera une bouche en plus et les bouches parlent.<br \/>\nElle n\u2019a pas de langue, d\u00e9j\u00e0, sans doute souffl\u00e9e, la parole, par le souffle de la bombe.<br \/>\nEn cela vou\u00e9e au silence, ou au secret du texte int\u00e9rieur. Pas de revendications. Pas de plaintes. Jamais. Pas de bavardage.<br \/>\nPas de protestation. Non plus.<br \/>\nLa fille \u00e0 la bombe ne peut jamais dire son m\u00e9contentement, son d\u00e9saccord ni m\u00eame sa peine, le chagrin qu\u2019elle a et qui ne part pas, que la bombe, par effet, lui a d\u00e9gueul\u00e9 dessus. La bombe a parl\u00e9 et l\u2019a souill\u00e9e.<br \/>\nLa parole de la bombe, d\u00e9li\u00e9e, d\u00e9cha\u00een\u00e9e, l\u2019a \u2013 \u00e0 jamais \u2013 encha\u00een\u00e9e et enli\u00e9e, elle, au silence qui vaut tacite reconduction, au silence de l\u2019approbation, au silence sans auteur, sans responsabilit\u00e9.<br \/>\nEnfant elle est, enfant, d\u00e9nu\u00e9e de parole, nue dans le silence, elle restera.<br \/>\nPas de babil pour son \u00e2ge, pas de berceuse pour sa nuit.<br \/>\nPas de tr\u00eave, pas de tr\u00eave, jamais, pour l\u2019enfant \u00e0 la bombe, l\u2019enfant de la guerre, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019enfant, c\u2019est-\u00e0-dire la guerre.<\/p>\n<h2>\u0663<\/h2>\n<p>Mars, la guerre, c\u2019est le printemps aussi, et la petite Sarah embellit, encotonn\u00e9e dans son chagrin. C\u2019est l\u2019\u00e9cole et l\u2019\u00e9cole c\u2019est les autres. C\u2019est l\u2019extension du domaine de la d\u00e9fense. Les autres. Les mains, les regards, les rires, et les paroles, qui arrivent en rondes, en cantil\u00e8nes, en jeux plus ou moins na\u00effs.<br \/>\nSarah ne chante pas encore mais elle ne parle toujours pas. Elle est sans voix, elle est h\u00e9b\u00e9t\u00e9e. Ab\u00eatie par la bombe. C\u2019est une maladie qui dure, passe les saisons et les ann\u00e9es.<br \/>\nLes siens, ceux qui l\u2019ont recueillie, ceux qui l\u2019\u00e9duquent et l\u2019\u00e9l\u00e8vent et la nourrissent, l\u2019envoient finalement \u00e0 l\u2019\u00e9cole o\u00f9 elle puisse enfin \u00e9laborer un langage articul\u00e9. Elle reste coite, mais non qui\u00e8te.<br \/>\nPar une circonstance alambiqu\u00e9e qui associe une \u201cs\u0153ur\u201d compatissante, un livre d\u2019image et malgr\u00e9 tout le maigre labeur des bancs scolaires, Sarah parvient \u00e0 dessiner des formes, sur une belle page de v\u00e9lin, la belle page de v\u00e9lin sur laquelle des formes se dessinent est immacul\u00e9e, elle est vierge et l\u2019auteur est confort\u00e9 par ce cotonneux marchepied nival.<br \/>\nParce que la page blanche immacul\u00e9e, dans le monde de ruines, de poussi\u00e8res et de crasse qui est le monde qu\u2019a connu Sarah jusqu\u2019aux pus loin que puisse atteindre son souvenir, au creux de cette niche salvatrice dans laquelle l\u2019a bouscul\u00e9e le destin, dans cette salvation qui est devenu sa croix, son malheureux destin.<br \/>\nC\u2019est triste \u00e0 dire, c\u2019est triste \u00e0 \u00e9crire, mais c\u2019est comme \u00e7a, on n\u2019y peut rien, la petite Sarah est depuis ce jour claustr\u00e9e, enferm\u00e9e dans cette seconde o\u00f9 elle se retrouve \u00e0 la fronti\u00e8re, o\u00f9 elle a vu la mort qui l\u2019a d\u00e9daign\u00e9e, o\u00f9 elle a perdu tout le reste, les siens, sa vie, son p\u00e8re, ses fr\u00e8res et s\u0153urs, et sa m\u00e8re, et sa croix est son retour, son enfer chaque jour repav\u00e9, chaque jour repass\u00e9, et ce trist\u00e0dire, ce trist\u00e0\u00e9crire, \u00e9coute la voix qui le porte et cette voix qui le porte elle se d\u00e9duit des \u00e9crits tristes et dits tristes pos\u00e9s sur cette nouvelle vie qui s\u2019appelle la page. Et Sarah va \u00e9crire, \u00e9crire sur ce nouveau support, cette table rase, souffl\u00e9e par la bombe\u00a0? mise \u00e0 nu, d\u00e9nud\u00e9e, et la responsabilit\u00e9 lui revient, cette responsabilit\u00e9 de tout-dire \u2013 chose qui sans doute \u2013 le tout \u2013 fera d\u00e9faut \u00e0 tous ceux qui se soumettent au contraire \u00e0 la loi \u2013 fera d\u2019elle l\u2019auteur, l\u2019auteur sans limite du texte sans borne, ce salamalec interminable, mille et deuxi\u00e8me nuit qui jamais ne cesse, jamais ne trouve d\u2019exutoire car d\u2019exutoire il n\u2019y a pas, il n\u2019y a que le texte, le d\u00e9bit, le d\u00e9lire\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0664<\/h2>\n<p>Sarah commence par \u00e9crire des po\u00e8mes, o\u00f9 des monstres sanguinaires pi\u00e9tinent des bouquets \u00e9ventr\u00e9s, o\u00f9 des foules s\u2019enfuient \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019un seul nom, o\u00f9 des eaux rares mais col\u00e9riques fomentent des trombes qui d\u00e9ferlent sur des ports mis\u00e9rables, plein de rats et de luxure et de cuisine trop grasse.<br \/>\nMais bient\u00f4t, le d\u00e9sir de t\u00e9moigner la saisit et la po\u00e9sie ne suffit plus. Elle a lu les po\u00e8tes, elle s\u2019est \u00e9prise d\u2019une \u00e9toile qui a pour nom Kateb, mais cela ne s\u2019est pas fait en un jour. Bien alerte au sujet de l\u2019adage selon lequel \u00ab\u00a0la violence commence l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eate la parole\u00a0\u00bb, la petite, peu \u00e0 peu, petit \u00e0 petit, piau per piau1, pico per pico2, s\u2019autorise, s\u2019aventure, s\u2019essaye, puis s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 la parole\u00a0: elle parlote puis parle, puis carr\u00e9ment parole, elle parole tant et tant qu\u2019elle est bient\u00f4t affubl\u00e9e de divers surnoms ridicules, de pie, de pipelette, de grelotte, d\u2019agasse et de jacasse, mais le plus souvent c\u2019est (et restera) Sarah-la-Parole.<br \/>\nEt Sarah-la-Parole parle, elle parle et que pourrait-elle faire d\u2019autre\u00a0? Ni les f\u00eates de familles, ni le culte des anciens, ni le respect de la foi, ni le sport, ni la cuisine, ni les gar\u00e7ons, ni les activit\u00e9s licencieuses, comme les r\u00e9unions post-scolaires ou les conseils d\u2019\u00e9tudiants, rien, rien, rien d\u2019autre ne l\u2019int\u00e9resse \u00e0 part parler.<br \/>\nEnfin parler\u2026<br \/>\nParler est d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019elle ne fait en r\u00e9alit\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9 elle parle, mais sur la feuille. En r\u00e9alit\u00e9 elle \u00e9crit. Enfin, tr\u00e8s vite, elle se retaira, elle se renfrognera comme avant, avant de parler, avant de parler, cela lui aura dur\u00e9 un an, deux ans tout au plus, la voil\u00e0 qui maintenant, de plus en plus, piau per piau, la voil\u00e0 qui maintenant se tait, et reste coite, mais toujours attach\u00e9e \u00e0 son carnet, toujours occup\u00e9e \u00e0 tracer des lettres sur du papier. Piau per piau, page apr\u00e8s page, elle parle en silence. Elle tait. Elle secr\u00e8te. Elle \u00e9crit.<br \/>\nSarah-la-Parole, bient\u00f4t les cousins, les voisins, tout le lourd entrelacs d\u2019\u00e9gos qui l\u2019entoure et l\u2019enserre et la prot\u00e8ge et l\u2019\u00e9touffe, tout ce barnum et ce tapage, tout ce parle-haut et parle-fort, tout ce haut-et-fort, va la surnommer Sarah-la-Taciturne et m\u00eame, cette lubie \u00e9tant moins noble, moins sociale, ou moins noble parce que moins sociale, d\u00e9sociale, la Taciturne tout court, une once de m\u00e9pris dans la voix\u00a0: la Taciturne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0665<\/h2>\n<p>Elle avait lu, pour \u00e9crire.<br \/>\nMais elle est tr\u00e8s vite lass\u00e9e par les po\u00e8tes officiels et les d\u00e9biteurs du discours national et revendeurs d\u2019aigreur et de chagrin. Quelque chose cloche.<br \/>\nElle d\u00e9couvre les autres, les \u00e9trangers, les Dosto, les Kafkaiewski. Elle d\u00e9couvre ce Camus, qu\u2019on ne semble gu\u00e8re go\u00fbter en famille.<br \/>\nElle d\u00e9couvre la masse des auteurs du monde, et ils sont innombrables.<br \/>\nUn matin doux, noy\u00e9 d\u2019olivier, qui dans la cour de la propri\u00e9t\u00e9 embaume sa de couleur, Sarah joue avec sa s\u0153ur, la petite, celle qui \u00e9tait b\u00e9b\u00e9 quand elle perdit la voix. Elle sait une chose que Sarah ne sait pas (mais suppose).<br \/>\nElle poss\u00e8de son noyau.<br \/>\nSarah poss\u00e8de aussi son noyau, ce livre de Kateb que lui a donn\u00e9, offert, son oncle Yeo. Qui lui dira\u00a0: <em>Tu liras son livre \u00e0 ton enfant, tu liras ce livre \u00e0 l\u2019enfant qui est en toi. Il t\u2019en sera reconnaissant.<\/em><br \/>\nMais sa s\u0153ur un jour, alors qu\u2019elles jouent toutes les deux \u00e0 la poup\u00e9e sous le grand bel olivier de la cour<sup class='footnote'><a href='#fn-17829-1' id='fnref-17829-1' onclick='return fdfootnote_show(17829)'>1<\/a><\/sup>, sa s\u0153ur emball\u00e9e par le r\u00e9cit la fiction lui dit \u00e0 travers sa poup\u00e9e de chiffon, <em>Maman n\u2019est pas contente, Maman est f\u00e2ch\u00e9e, et Papa est f\u00e2ch\u00e9 aussi. Et tu n\u2019est plus leur fille. Tu n\u2019es pas leur fille, Maman et Papa ne sont pas ta Maman et ton Papa.<\/em><br \/>\nSarah le prend comme un \u00e9pieu dans son c\u0153ur, sa s\u0153ur ne fait m\u00eame pas mine de lui parler, elle incarne dans le jeu des personnages qui la d\u00e9passent \u2013 elle est embarqu\u00e9e\u00a0: elle lit ainsi son histoire dans les personnages de cette subite \u00e9trang\u00e8re.<br \/>\nElle sait ce qu\u2019elle savait, elle lit ce qu\u2019elle avait lu.<br \/>\nElle doit maintenant fuir. Elle doit s\u2019enfuir. Trouver sa maison. Trouver une maison.<br \/>\nC\u2019est le chant de Sarah, la maln\u00e9e, la malmen\u00e9e. La malfamill\u00e9e. La malfam\u00e9e.<br \/>\nSarah\u00a0: la Taciturne\u00a0; la Solitaire.<br \/>\nSarah la solaire. Elle l\u00e8ve les yeux et voit l\u2019olivier qui balance doucement ses branches dans l\u2019air bleu. Au sol cela fait un cercle parfait. Comme pour acquiescer au d\u00e9roulement angulaire du r\u00e9cit, contrepoint \u2013 fid\u00e8le \u00e0 lui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0666<\/h2>\n<p>Sarah sait et se morfond et se renfrogne. Un peu plus.<br \/>\nTu vois la mer, la mati\u00e8re dont elle est faite\u00a0? Tu vois ses dimensions\u00a0? Tu vois ce qu\u2019il se passe lorsqu\u2019on jette une pierre au centre du miroir intact\u00a0? Tout cela c\u2019est Sarah lorsqu\u2019\u00e0 douze ans elle fomente de fuir, de quitter cette famille cette maison cette ville.<br \/>\nSa m\u00e8re, l\u2019aime-t-elle\u00a0? Sa m\u00e8re, l\u2019a-t-elle aim\u00e9e\u00a0?<br \/>\nSon p\u00e8re, l\u2019aime-t-il\u00a0? L\u2019a-t-elle aim\u00e9\u00a0?<br \/>\nElle ne sait plus, ce qui se produit en elle est de l\u2019ordre de la catastrophe, ce qui se produit en elle est tr\u00e8s litt\u00e9ralement de l\u2019ordre de l\u2019holocauste. Elle br\u00fble, s\u2019effondre, explose. Elle est ravag\u00e9e, d\u00e9sastr\u00e9e, d\u00e9truite. Elle est annihil\u00e9e, extermin\u00e9e. Il n\u2019y a pas de mot pour d\u00e9crire sa souffrance.<br \/>\nElle va fomenter encore, pr\u00e9parer chacun des d\u00e9tails, passer en revue tous les possibles, mesurer le moindre des risques et elle va s\u2019en aller.<br \/>\nElle va changer de visage \u2013 ce visage n\u2019est pas le sien.<br \/>\nElle va changer de monde \u2013 ce monde n\u2019est pas le sien.<br \/>\nElle va changer de nom \u2013 ce nom lui est \u00e9tranger. Elle va perdre le H, se faire appeler Sara, sans H, sans le H de cette Humanit\u00e9 qui l\u2019a trahie, m\u00e9pris\u00e9e, mis\u00e9rabilis\u00e9e. Sans le H de cette Histoire qui l\u2019a violent\u00e9e, viol\u00e9e, envulgair\u00e9e. Le H de l\u2019Homme.<br \/>\nElle va rena\u00eetre, Sarah, elle va rena\u00eetre Sara.<br \/>\nElle rena\u00eetra.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2> \t\u0667<\/h2>\n<p>Sara pose le pied en terre \u00e9trang\u00e8re, elle l\u2019\u00e9trang\u00e8re. Elle a pass\u00e9 la fronti\u00e8re.<br \/>\nElle n\u2019a pas beaucoup de pistes \u00e0 suivre\u00a0: les traces de cet oncle Yeo, qu\u2019elle n\u2019a jamais vu, qu\u2019elle n\u2019a jamais connu, qui un jour, une seule fois seulement, lui a envoy\u00e9 ce livre, un livre de l\u2019\u00e9toile, et pas de mot pour l\u2019accompagner, sauf cette adresse, enfin une adresse\u00a0: pour toi, de ton oncle Yeo, bons baisers. C\u2019est tout ce qu\u2019il y avait comme adresse, comme d\u00e9dicace, et le seul indice, indice qu\u2019elle a vertement subtilis\u00e9, seule ancre \u00e0 laquelle s\u2019accrocher, seule poign\u00e9e pour cette vie qui lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e, qui lui a \u00e9t\u00e9 substitu\u00e9e, un timbre postal, un simple timbre qui portait cette inscription\u00a0:<\/p>\n<p><center>VISITEZ L\u2019ALGERIE<br \/>\nPAYS DE LUMIERE<br \/>\nAU CLIMAT IDEAL<\/center><\/p>\n<p>De nom de ville, illisible, mais tout portait \u00e0 croire qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019Alger\u00a0; de date, encore moins.<br \/>\nVous ne me croirez pas, m\u00e9cr\u00e9ant, mihim\u00e9cr\u00e9ant, mais c\u2019est bien la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: voil\u00e0 Sara, \u00e0 peine adulte (et adulte \u00e0 peine), qui s\u2019est laiss\u00e9e porter, depuis les terres recul\u00e9es souffl\u00e9es d\u2019o\u00f9 elle vient, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du bassin, dans la terre br\u00fbl\u00e9e de Palestine, sur les traces d\u2019un fant\u00f4me dans la capitale \u00e9loign\u00e9e, gigantesque et ogresque d\u2019Alger.<br \/>\nSi l\u2019audace ou le hasard formaient une aventure, rien de moins hasardeux et audacieux la viendrait prendre en ces lieux inconnus. Elle n\u2019est pas folle, si elle est obstin\u00e9e. Est-elle folle\u00a0? Est-elle plus obstin\u00e9e que folle\u00a0? Elle sait, elle le sait et le resait tellement rem\u00e2ch\u00e9 qu\u2019elle en a mal aux m\u00e2choires\u00a0: il est hors de question de s\u2019imaginer prendre le th\u00e9 avec l\u2019hypoth\u00e9tique oncle Yeo. Personne ne sait rien de lui, dans sa famille de substitution, et rien ne pouvait laisser croire ni \u00e0 son existence, ni \u00e0 son adresse, sauf ce nom \u00e9crit \u00e0 main nue sur le papier kraft du colis qui portait ce livre.<br \/>\nUn petit livre de poche fran\u00e7ais, d\u2019un \u00e9crivain \u00e9videmment alg\u00e9rien, avidement alg\u00e9rois.<br \/>\nC\u2019est le seul s\u00e9same qu\u2019elle porte avec elle, la malmen\u00e9e, la maln\u00e9e\u00a0; c\u2019est son seul passeport. Avec les lignes qu\u2019elle sait de m\u00e9moire. Sur lesquelles elles cheminent, comme un fil de p\u00eache, pour ne pas tomber \u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0668<\/h2>\n<p>Sara porte ses lignes sur son c\u0153ur, peut-\u00eatre sur son front ou dans ses yeux, elle ne se cache m\u00eame plus.<\/p>\n<blockquote><p>Ce sont des \u00e2mes d\u2019anc\u00eatres qui nous occupent, substituant leur drame \u00e9ternis\u00e9 \u00e0 notre juv\u00e9nile attente, \u00e0 notre patience d\u2019orphelins ligot\u00e9s \u00e0 leur ombre de plus en plus p\u00e2le, cette ombre impossible \u00e0 boire ou \u00e0 d\u00e9raciner \u2013 l\u2019ombre des p\u00e8res, des juges, des guides que nous suivons \u00e0 la trace, en d\u00e9pit de notre chemin, sans jamais savoir o\u00f9 ils sont, et s\u2019ils ne vont pas brusquement d\u00e9placer la lumi\u00e8re, nous prendre par les flancs, ressusciter sans sortir de la terre ni rev\u00eatir leurs silhouettes oubli\u00e9es, ressusciter rien qu\u2019en soufflant sur les cendres chaudes, les vents de sable qui nous imposeront la marche et la soif, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019h\u00e9catombe o\u00f9 g\u00eet leur vieil \u00e9chec, charg\u00e9 de gloire, celui qu\u2019il faudra prendre \u00e0 notre compte, alors que nous \u00e9tions faits pour l\u2019inconscience, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, la vie tout court\u2026<\/p><\/blockquote>\n<p>Et que faire avec cela\u00a0?<br \/>\nElle travaille, Sara, elle a trouv\u00e9 une place de cuisini\u00e8re-plongeuse dans un bouiboui de Bab-el-Oued. Son livre toujours sur le c\u0153ur, elle amasse et le p\u00e9cule qui lui servira pour tout balayer et les informations, \u00e0 partir de rien, un cachet de la Grande Poste, une graphie h\u00e9sitante, un nom improbable et impronon\u00e7able, et pour toute g\u00e9n\u00e9alogie un amas cercl\u00e9 de bombes.<br \/>\nSur l\u2019\u00e9chec charg\u00e9 de gloire, elle voudrait ch\u00e9rir la vie tout court, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, mais ses mains et ses pieds sont de fontes, ses yeux de grenaille et sa peau de d\u00e9bris, de fragments.<br \/>\nC\u2019est elle qui est st\u00e9rile de son histoire, et rien ni personne, sauf un \u00e9v\u00e8nement incommensurable et pour tout dire impossible, comme un tremblement de terre, une invasion extra-terrestre ou une explosion nucl\u00e9aire, qui seul le serait \u00e0 m\u00eame, rien ne peut chambouler l\u2019ordre des choses qui lui a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 et dont elle ne peut d\u00e9vier d\u2019aucune fa\u00e7on, qui ne soit vuln\u00e9rante.<br \/>\nElle est une \u00e9pine, Sara, et pour cela embrasse l\u2019accroc. Elle n\u2019est pas un personnage de l\u2019aventure\u00a0: elle est de l\u2019aventure ce qui est impr\u00e9visible et qui pourtant arrive.<br \/>\nElle est ce qui vient, Sara, elle est l\u2019aventure m\u00eame.<br \/>\nElle vient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u0669<\/h2>\n<p>Sara, pour ses affaires, pour son destin, pour son histoire, a grimp\u00e9 les courbes de niveau et se retrouve dans le djebel, sur les traces de son oncle.<br \/>\nElle ne trouvera pas r\u00e9ellement l\u2019explication dont elle r\u00eavait.<br \/>\nElle se sait d\u2019ici. Elle trouve son territoire.<br \/>\nElle rencontre sa maison.<br \/>\nElle trouve un homme. Rencontre ch\u00e8vres.<br \/>\nElle est venue.<br \/>\nElle est l\u00e0.<br \/>\nElle s\u2019arr\u00eate l\u00e0.<\/p>\n<p>Elle est Sara. La berg\u00e8re. La fille st\u00e9rile.<\/p>\n<p>Elle met ici un terme \u00e0 son chant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-17829'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-17829-1'> Les feuilles mortes faisaient les tuiles de la maison de bois, dont la poutre est racine. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-17829-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; \u0661 Telle est telle, telle, telle, l\u2019histoire de Sarah, la maln\u00e9e, la malmen\u00e9e. Telle est l\u2019histoire si tu veux l\u2019entendre, \u00f4 \u00e9tranger, alors l\u2019\u00e9coute, la chante, la donne \u00e0 voler. La chante, la donne \u00e0 voler\u2026 N\u00e9e mal, mauvais lieu mauvais temps, sur les terres d\u00e9chir\u00e9es, les terres arrach\u00e9es \u00e0 la terre\u2026 les&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,4091,1090],"tags":[],"class_list":["post-17829","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-feroce","category-fiction"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17829","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17829"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17829\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17830,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17829\/revisions\/17830"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17829"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17829"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17829"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}