{"id":16544,"date":"2022-12-26T17:06:37","date_gmt":"2022-12-26T15:06:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16544"},"modified":"2023-04-30T12:25:24","modified_gmt":"2023-04-30T10:25:24","slug":"giorgio-manganelli-la-palude-definitive","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/giorgio-manganelli-la-palude-definitive\/","title":{"rendered":"Giorgio Manganelli, <i>La palude d\u00e9finitive<\/i>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>J&rsquo;ai beaucoup de mal \u00e0 rendre compte ce que je croise et ressens dans les \u00ab\u00a0habitats\u00a0\u00bb (puisque que c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on les appelle) que je visite pour mon travail : la dalle, la pelouse, la for\u00eat, le marais. J&rsquo;ai tent\u00e9, pour ce dernier, <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/nulle-part-ou-se-perdre\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">une esp\u00e8ce de po\u00e8me en prose<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/nulle-part-ou-se-perdre\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\"><em>Nulle part o\u00f9 se perdre<\/em><\/a>, qui s&rsquo;int\u00e8gre \u00e0 la s\u00e9rie des R\u00e9sidences, sur les r\u00e9gions naturelles, et qui s&rsquo;inspire de l&rsquo;archipel de petits marais alpins qu&rsquo;on trouve en Haute-Marne, o\u00f9 j&rsquo;ai beaucoup pass\u00e9 de temps et barul\u00e9 \u00e0 chasser l&rsquo;escargot vertigo. Et puis il y a le livre de Manganelli sur le sujet, traduit <em>Le mar\u00e9cage d\u00e9finitif<\/em> au Promeneur. Et j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 stup\u00e9fait de la justesse de la description, tout autant que l&rsquo;\u00e9cho \u00e0 mon propre texte d&rsquo;alors&#8230; En voici un extrait librement traduit.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Bien que je m&rsquo;attarde encore \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du bois, je sais que depuis longtemps, maintenant pour toujours, je suis<sup class='footnote'><a href='#fn-16544-1' id='fnref-16544-1' onclick='return fdfootnote_show(16544)'>1<\/a><\/sup> p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l&rsquo;espace de la palude<sup class='footnote'><a href='#fn-16544-2' id='fnref-16544-2' onclick='return fdfootnote_show(16544)'>2<\/a><\/sup> ; lentement, mon cheval proc\u00e8de, je repousse des branches et je d\u00e9couvre toute la palude devant moi. En v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 ce point de mon voyage, tout l&rsquo;horizon se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 moi comme palude, une plaine instable plus ou moins pleine d&rsquo;eau, une \u00e9tendue grise, de tous les modes et de toutes les formes de gris, tant\u00f4t proche du noir, tant\u00f4t baveuse et blanch\u00e2tre ; la palude n&rsquo;est pas un espace coh\u00e9rent, et au contraire, en la scrutant, on peut facilement discerner des lieux discontinus, presque des nations obscures et taciturnes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un seul continent. De lents mouvements d&rsquo;eaux diversement boueuses se m\u00ealent pour former de rapides tourbillons, qui se d\u00e9font aussit\u00f4t ; ailleurs, l&rsquo;eau stagne, mais celui qui l&rsquo;examine per\u00e7oit des fr\u00e9missements continus, un tremblement de la chair paludienne, un rassemblement de bulles, des hoquets d&rsquo;eau, des souffles de fange ; mais au-del\u00e0 \u00e9merge une \u00eele, un espace de terre comme on en voit dans les lagunes, et en effet tout semble \u00eatre un tissu de paludes, de canaux, de lagunes, d&rsquo;\u00e9tangs ; une grande, une stup\u00e9fiante corruption accompagne une paix intense, lugubre, quelque chose de lugubre et en m\u00eame temps d&rsquo;apais\u00e9 ; comme si la palude \u00e9tait au-del\u00e0 de cette terre que je fuis, mais cet au-del\u00e0 n&rsquo;\u00e9tait atteignable que par cette savante disclocation.<\/p>\n<p>Au milieu des mouvements et des gestes de l&rsquo;eau, on aper\u00e7oit des touffes de cannes, des joncs, des arbustes que j&rsquo;ignore, et m\u00eame des arbres, au tronc mince, des feuilles malades, comme s&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s par la malaria qui \u00e9mane de ce royaume du putr\u00e9fi\u00e9 ; et si je baisse le regard, je remarque que l&rsquo;eau grouille d&rsquo;animaux minuscules, insectes, vers, chenilles, bestioles ail\u00e9es, scorpions, et il me semble apercevoir un serpent rapide et silencieux ; et je comprends cela, que la pourriture de cette terre d\u00e9tremp\u00e9e est minutieuse, minimale, une miniature de d\u00e9composition, et je me demande avec une pieuse sottise s&rsquo;il existe quelque part un inventaire complet de ces petits animaux, infinis, qui peuplent la palude, chacun avec son propre nom.<\/p>\n<p>Enfin je d\u00e9couvre avec un \u00e9tonnement tardif, quelque chose d&rsquo;autre ; la lumi\u00e8re. Comme je sors \u00e0 peine d&rsquo;une nuit l\u00e9g\u00e8rement marqu\u00e9e par les torches r\u00e9sineuses, je m&rsquo;imaginais que cette lueur enveloppant le marais \u00e9tait une aube ; mais je m&rsquo;aper\u00e7ois bient\u00f4t que cette lumi\u00e8re, instable, et dans le m\u00eame temps insolite, une lumi\u00e8re pauvre mais \u00e9tale, ne vient pas du ciel, mais d&rsquo;une sorte de palude renvers\u00e9e suspendue au-dessus de cette plaine d&rsquo;eau sans fin. Ce ne sont pas des nuages qui surplombent la palude, mais une qualit\u00e9 de ciel qui m&rsquo;\u00e9chappe, si c&rsquo;est bien du ciel, une plaine irr\u00e9guli\u00e8re, aussi irr\u00e9guli\u00e8re qu&rsquo;est la palude, suspendue au-dessus de ma t\u00eate. Le passage du temps ne marque pas les temps ; comme je l&rsquo;apprendrai plus tard, il y a des moments nocturnes, et des moments que j&rsquo;appellerai diurnes, mais ces temps s&rsquo;alternent de fa\u00e7on discontinue, suivant des lois, s&rsquo;il y en a, que j&rsquo;ignore. Je vois maintenant ceci : que le ciel, ce ciel qui n&rsquo;est pas le ciel, recouvre tout l&rsquo;espace au-dessus, peut-\u00eatre s&rsquo;interpose-t-il entre la palude et le ciel, un faux rideau de ciel tient \u00e0 distance un autre ciel, s&rsquo;il existe encore.<\/p>\n<p>Je comprends maintenant ce qu\u2019on m\u2019a dit, qu\u2019il est impossible de dessiner une carte de la palude\u00a0; si apr\u00e8s avoir scrut\u00e9 le ciel, je baisse les yeux, je vois une palude qui me semble compl\u00e8tement nouvelle, incompr\u00e9hensible, \u00e9trang\u00e8re [\u2026] Ainsi donc, fraternel aux insectes, \u00e0 ce grouillement pieux, \u00e0 ces serpents tacites, et \u00e0 ces reptiles pratiquement liquides, \u00e0 cette eau d\u2019escargot, argent\u00e9e et morte, \u00e0 cette \u00e9tendue corrompue et vitale, royaume sans monarque, moi donc, ma palude, en toi je p\u00e9n\u00e9trerai, et mon destin sera ce qu\u2019il peut, car je ne suis pas diff\u00e9rent de ces minuscules \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui font de cet espace admirable et hideux \u00e0 la fois un cimeti\u00e8re et un nid, une conclusion qui ouvre le futur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-16544'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-16544-1'> C&rsquo;est une erreur de grammaire ; \u00ab\u00a0p\u00e9n\u00e9trer\u00a0\u00bb utilise l&rsquo;auxiliaire avoir, contrairement \u00e0 l&rsquo;italien ; mais c&rsquo;est tellement contre-intuitif et pour le coup erronn\u00e9 dans l&rsquo;ordre de la logique et de la physique, que je me risque \u00e0 ce \u00ab\u00a0\u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9\u00a0\u00bb actif ! <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16544-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16544-2'> J&rsquo;utilise donc ce mot \u00ab\u00a0palude\u00a0\u00bb qui n&rsquo;existe pas. Je l&rsquo;ai utilis\u00e9 aussi (via ce m\u00eame ouvrage de Manganelli) dans la \u00ab\u00a0Cartographie des habit\u00e9s\u00a0\u00bb de <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/poudrerie\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\"><em>Feu la poudre<\/em> avec Lucie Ta\u00efeb et Ana\u00eblle Vanel<\/a>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16544-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai beaucoup de mal \u00e0 rendre compte ce que je croise et ressens dans les \u00ab\u00a0habitats\u00a0\u00bb (puisque que c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on les appelle) que je visite pour mon travail : la dalle, la pelouse, la for\u00eat, le marais. 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