{"id":16288,"date":"2022-09-10T13:16:54","date_gmt":"2022-09-10T11:16:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16288"},"modified":"2024-03-13T14:13:48","modified_gmt":"2024-03-13T12:13:48","slug":"souci-du-dehors-les-voi-de-fred-griot","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/souci-du-dehors-les-voi-de-fred-griot\/","title":{"rendered":"Souci du dehors, les voi de Fred Griot"},"content":{"rendered":"<p><center><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.publie.net\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/9782371776173-cov-small.jpg\" width=\"200\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis un certain temps, je suis le travail de Fred Griot, et je souhaitais trouver le moyen d&rsquo;en proposer une lecture inqui\u00e8te ; je comptais dans un premier temps travailler le recueil <em>La plui<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-16288-1' id='fnref-16288-1' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>1<\/a><\/sup>, puis sont arriv\u00e9s coup sur coup le journal appel\u00e9 <em>Refonder<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-16288-2' id='fnref-16288-2' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>2<\/a><\/sup> et la <em>Cabane d&rsquo;hiver<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-16288-3' id='fnref-16288-3' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>3<\/a><\/sup>, puis aujourd\u2019hui voil\u00e0 <em>Toujours tu regardes l&rsquo;herbe<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-16288-4' id='fnref-16288-4' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>4<\/a><\/sup>&#8230; Je vais donc m&rsquo;appuyer sur l&rsquo;une ou l\u2019autre de ces balises pour t\u00e2cher de synth\u00e9tiser ce parcours singulier. J&rsquo;ajoute que ce texte s&rsquo;est enrichie des th\u00e8mes partag\u00e9s lors d&rsquo;une rencontre que j&rsquo;ai anim\u00e9e avec Fred Griot et Dani Bouillard \u00e0 la Maison de la po\u00e9sie en f\u00e9vrier 2022.<\/p>\n<p><em>Enfin tu regardes l&rsquo;herbe<\/em>, le dernier recueil en date nous appara\u00eet comme la ma\u00eetrise d&rsquo;une forme patiente et lente, \u00e9bauch\u00e9e dans la lande<sup class='footnote'><a href='#fn-16288-5' id='fnref-16288-5' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>5<\/a><\/sup>, au contact des \u00e9l\u00e9ments, et plus essentiellement de ce que j&rsquo;appellerais ici (et ai appel\u00e9 ailleurs dans ce volume) <em>dehors<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Dehors dedans<\/h2>\n<p>Quelle belle parole que celle de <em>dehors<\/em>. Qu&rsquo;elle est belle cette parole, ce <em>parl<\/em> (je me suis toujours demand\u00e9 \u00ab\u00a0comme on dit <em>dict<\/em> ?\u00a0\u00bb), qui est plus qu&rsquo;une parole en v\u00e9rit\u00e9, et qui est plus qu&rsquo;une parole \u00e9crite, un mot parmi d&rsquo;autres mots dans une page parmi d&rsquo;autres pages.<\/p>\n<p>Il y a une blague en Italie, o\u00f9 le mot fran\u00e7ais de <em>dehors<\/em> est devenu r\u00e9cemment tr\u00e8s \u00e0 la mode pour d\u00e9signer toute terrasse, couverte ou non, d\u00e9pendante d&rsquo;un restaurant ou d&rsquo;un d\u00e9bit de boisson. Tr\u00e8s souvent \u00e9crit sans le S final (comme le ferait justement Griot), il en est  arriv\u00e9 \u00e0 se sp\u00e9cialiser en <em>dehor esterno<\/em> ou <em>dehor interno<\/em>.<\/p>\n<p>Le dedans du dehors, le dehors du dehors, c&rsquo;est je crois tout ce qui paradoxalement pourrait donner une forme au travail du po\u00e8te.<\/p>\n<p>Dans ce cheminement apor\u00e9tique, je vois deux domaines, tr\u00e8s simplement compr\u00e9hensibles : celui o\u00f9 voisinent l&rsquo;oralit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9criture (\u00ab\u00a0j&rsquo;\u00e9cris pour \u00e9couter\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e8te-t-on dans H) et celui o\u00f9 s&rsquo;\u00e9paulent le dedans, pr\u00e9cis\u00e9ment, et le dehors.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait donc d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, depuis le d\u00e9but &#8212; le d\u00e9but o\u00f9 je l&rsquo;ai connu, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 2000. En v\u00e9rit\u00e9, il n&rsquo;y a jamais rien eu que du commen\u00e7ant, ici.<\/p>\n<blockquote><p>je pense dan mon dedan et va dehors de mon dedan \u00e0 mon dehors marchant (P23)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et encore :<\/p>\n<blockquote><p>\u2022 et on ne sait pas si les choses<br \/>\navec les choses qui vont avec les choses du dedan avec les choses qui viennent avec les choses du dehors on ne sait pas si les choses vraiment<\/p>\n<p>\u2022 les choses vont avec les choses viennent (P16, ce dernier \u00ab\u00a0vers\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises)<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette parole, cette <em>parl<\/em> du commen\u00e7ant, c&rsquo;est une d\u00e9couverte et une \u00e9piphanie, en m\u00eame temps, et en m\u00eame temps une matrice et une empreinte, pour le dire en mode philosophique. Elle porte en quelque sorte l&rsquo;aurore primordiale tout en la refl\u00e9tant. Puisqu&rsquo;il est bien s\u00fbr question de dehors, ce dehors n&rsquo;est pas essentialis\u00e9. Mais pour n&rsquo;en pas \u00eatre essentialis\u00e9 (comme une sortie de la caverne, par exemple), il n\u2019est pas moins \u00e9l\u00e9mentaire : on sort de la cabane. (C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une cabane, voil\u00e0, un terrier, un nid, qui n&rsquo;est pas encore tout \u00e0 fait une maison, qui n&rsquo;est plus d\u00e9j\u00e0 une simple caverne.)<\/p>\n<p>Alors le vent, la mer, l&rsquo;arbre, et surtout la lande, comme pour un monde d\u00e9couvert-recouvert dans le disant, dans le commen\u00e7ant. Dans le parlant. C&rsquo;est le monde parlant.<\/p>\n<blockquote><p>\u2022 ma parl maigre nue ma parl pauvre la lande \u00e0 cette image pauvre nue ma parl nue dan le corps pauvre le corps criant le corps calme (P50)<\/p><\/blockquote>\n<p>Lande parlant, lande parle. Parce que la lande est tout \u00e9piphanie du corps et le corps c&rsquo;est la marche et l&rsquo;esprit en m\u00eame temps, tout cela fait un ensemble et sens, et tout cela travaille ensemble.<\/p>\n<p>Dans <em>Refonder<\/em> : <\/p>\n<blockquote><p>c\u2019est une histoire de dedans dedans<br \/>\nde dedans et de devant, de dedans corps et de dehors autour tout autour, de dehors entourant et passant dans les tubes de la ventr\u00e9e, traversant la ventr\u00e9e dans les tuyaux d\u2019air \u00e0 souffle de dedans dedans allant vers du dehors dehors. du dedans traversant le dehors. et inverse<br \/>\nc\u2019est du dedans qui sort et du dehors qui entre c\u2019est du dire du dedans qui court \u00e0 l\u2019entendre du dehors. par le souffle (R126)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>\u2022 ici la marche dan la lande la marche dan la lande la pense en dedan la marche dan la lande sans la pense au dedan impossible marche dans la pense au dedan marchant toujours avec ma marche dan la lande et la pense au dedan (P51)<\/p><\/blockquote>\n<p>Avec, pour nous, cette litanie inqui\u00e9tante, mais qu&rsquo;en dire ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Parol brute<\/h2>\n<p>Sautent aux yeux en premier lieu les mots \u00e9lid\u00e9s, sans que cette \u00e9lision soit gratuite (ou mutilante). Certains mots le sont, d&rsquo;autres pas. Contrairement aux baristes italiens, <em>dehors<\/em> garde son S, mais <em>dedan<\/em>, comme <em>dan<\/em>, le perdent. Il y a la <em>plui<\/em>, bien s\u00fbr, et la <em>parl<\/em>, qui subit encore un autre traitement.<\/p>\n<p>Ce traitement consiste \u00e0 d\u00e9barasser les mots de leur lettres muettes, les phrases de leurs majuscules, et il n&rsquo;en faut pas beaucoup plus pour saisir qu&rsquo;il s&rsquo;agit avant toute chose d&rsquo;un d\u00e9nuement, un d\u00e9nuement presque rituel, une asc\u00e8se ou, pour le dire avec des mots avec moins de connotation mystique (tout \u00e0 fait inad\u00e9quate ici, tout comme est inad\u00e9quate la comparaison avec le retour \u00e0 la nature ou \u00e0 la cabane d&rsquo;enfance) &#8212; car nulle intention th\u00e9rapeutique ou \u00e9thique ici &#8212; simplement t\u00e2cher de trouver l&rsquo;inconscient de la langue en nous (C), c&rsquo;est-\u00e0-dire r\u00e9nover le corps dans une exp\u00e9rience du silence et de la solitude ouverte \u00e0 la parole et \u00e0 la rencontre.<\/p>\n<blockquote><p>probablement l&rsquo;un des enjeux de \u00ab tenir \u00bb dans ces conditions, et pour tous ceux qui vivent seuls, ici comme ailleurs, c&rsquo;est de parvenir \u00e0 encaisser ce fond de rythme, cette temporalit\u00e9 de peu d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements, de peu de rencontres, de peu de nourriture ext\u00e9rieure, de peu de confrontation avec du nouveau, du nouveau humain, et qui s&rsquo;\u00e9tire.<\/p><\/blockquote>\n<p>Du point de vue du r\u00e9sultat, marqu\u00e9 par cette marque m\u00eame sur le lexique, marqu\u00e9 donc dans le gramme, dans la graphie, c&rsquo;est \u00e0 une esp\u00e8ce de r\u00e9solution par l&rsquo;oral que l&rsquo;on se rend. Cette voi (sans qu&rsquo;on puisse savoir de quelle voie\/voix il s&rsquo;agit) est risqu\u00e9e (puisqu&rsquo;elle effleure l&rsquo;exp\u00e9rimentation aussi bien que l&rsquo;incompr\u00e9hension) mais elle est, dans le m\u00eame temps une lib\u00e9ration, l&rsquo;ouverture de digues et de barrages, la mise en place de zones de divagation, comme on le dit du lit des rivi\u00e8res, et dont l&rsquo;occupation, au contraire, est risque d&rsquo;inondation fortuite et ravageuse, de scandales comme d&#8217;emb\u00e2cles, et de malheur et de d\u00e9vastation.<\/p>\n<blockquote><p>je m\u2019engage dans une voie. c\u2019est un risque.<\/p>\n<p>\u2022 toujours plus simple plus nu plus<br \/>\nd\u00e9pouill\u00e9<\/p>\n<p>clope l clop<br \/>\ncoke l cok<br \/>\nmots l mo<br \/>\nlir un livr<\/p>\n<p>le sens subsiste mais langue remise \u00e0 nue d\u00e9gag\u00e9e de toute fioriture de toutes \u00ab muettes \u00bb de toutes lettres \u00ab historiques \u00bb c\u2019est du son pur de l\u2019\u00e9clat de l\u2019objet brut brut orthographique brut sonore c\u2019est un \u00e9clat c\u2019est une violente \u00e9mergence c\u2019est nu d\u00e9poss\u00e9d\u00e9.<br \/>\nd\u00e9poss\u00e9d\u00e9 et pourtant appelle et pourtant vibration et pourtant venu l\u00e0 d\u2019un coup \u00e9cla<br \/>\ndes mo des \u00e9cla des brut des brui brut<br \/>\nmaintenant \u00e7a apr\u00e8s avoir fait sauter ponctuation majuscules<br \/>\napr\u00e8s avoir redonn\u00e9 le phras\u00e9 le fluide.<\/p>\n<p>toujours quelque chose de fluide (c\u2019est <em>la<\/em> lisibilit\u00e9)<br \/>\nplus nu<br \/>\nplus simple<br \/>\nplus loin<br \/>\nbrut et quelque chose de<br \/>\nl\u00e2ch\u00e9<br \/>\nassoupli<\/p>\n<p>de la langue \u00e9puis\u00e9e jusqu\u2019au fond et l\u00e0 en fait toute \u00e9nergie toute tambour toute vibrante toute originelle. (R63-64)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et pour qui conna\u00eet Fred Griot, cette derni\u00e8re phrase est sensationnelle : car en effet Fred Griot propose le plus souvent ses textes dans le cadre de performances sonores, qui associent le plus souvent sa voie \u00e0 la musique, notamment au travers du projet parl#, avec Dani Bouillard (guitare) et Eric Groleau (batterie). Or, ce tambour de la langue, nous le retrouverons bient\u00f4t.<\/p>\n<blockquote><p>c\u2019est la raison pour laquelle je n\u2019\u00e9cris plus sur quelque chose, c\u2019est ce quelque chose, l\u00e0, lui-m\u00eame qui est dedans<\/p>\n<p>je sais qu\u2019\u00e9crire veut dire jouer quelque chose d\u2019autre que la litt\u00e9rature\u2026 de l\u2019\u00eatre<\/p>\n<p>ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est le fait que la parole sorte. et d\u2019o\u00f9 elle vient. peut-\u00eatre pas autre chose<\/p>\n<p>je m\u2019aper\u00e7ois en partie surpris qu\u2019en 2002 cela d\u00e9j\u00e0 \u00e9tait l\u00e0. est d\u2019actualit\u00e9 toujours de plus en plus<\/p>\n<p>je vois aussi qu\u2019il faut rompre encore plus. provoquer une cassure. une lang autre encore. (R107)<\/p><\/blockquote>\n<p>Pourquoi cela ? Et surtout, comment se fait-il que <i>\u00e7a marche<\/i> ? Ce n&rsquo;est pas un dispositif (ce mot qui \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre rab\u00e2ch\u00e9 est devenu \u00e9c\u0153urant, pour nous faire croire qu&rsquo;il se passe quelque chose dans la gen\u00e8se d&rsquo;une \u0153uvre), c&rsquo;est une vraie op\u00e9ration \u00e0 destination po\u00e9tique, c\u2019est une op\u00e9ratique : il y a saisie, torsion, pour provoquer la voix ; il y a quelque chose de l&rsquo;affordance, et il y a quelque chose, encore, de pas son invention it\u00e9rative, du primordial : en le transformant (par la bouche ou la main, c\u2019est \u00e9gal) il y a naissance du mot, naissance d&rsquo;une langue nouvelle.<\/p>\n<p>Ou plut\u00f4t une langue autre, c&rsquo;est-\u00e0-dire une langue sienne, une langue m\u00eame, une <em>lang<\/em>.<\/p>\n<blockquote><p>depuis quelques ann\u00e9es on me parle parfois de mon travail comme d\u2019un travail difficile, opaque, intellectuel, exp\u00e9rimental, d\u00e9construisant trop la lang. or, si j\u2019en conviens parfois, par \u00ab compassion \u00bb pour le lecteur ennuy\u00e9, j\u2019en suis la plupart du temps \u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n<p>ce que je fais est on ne peut plus brut. plus spontan\u00e9, moins appr\u00eat\u00e9, mani\u00e9r\u00e9 (oui avec Dubuffet). C\u2019est du patois &#8211; du paysan, certes parfois comprim\u00e9 concis &#8211; pas du tout du langage de bon \u00e9l\u00e8ve latiniste, de la prose de normalien. je n\u2019ai que faire des id\u00e9es aux circonvolutions hautement civilis\u00e9es, depuis une adolescence qui a trop r\u00e9fl\u00e9chi. (R143)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>c\u2019est la raison pour laquelle je n\u2019\u00e9cris plus sur quelque chose, c\u2019est ce quelque chose, l\u00e0, lui-m\u00eame qui est dedans<br \/>\nje sais qu\u2019\u00e9crire veut dire jouer quelque chose d\u2019autre que la litt\u00e9rature\u2026 de l\u2019\u00eatre ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est le fait que la parole sorte. et d\u2019o\u00f9 elle vient. peut-\u00eatre pas autre chose je m\u2019aper\u00e7ois en partie surpris qu\u2019en 2002 cela d\u00e9j\u00e0 \u00e9tait l\u00e0. est d\u2019actualit\u00e9 toujours de plus en plus je vois aussi qu\u2019il faut rompre encore plus. provoquer une cassure. une lang autre encore. (R107)<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette saisie du mot commun par la main de la voix, c\u2019est cela donc qui provoque cassure. Cassure ou coupe d&rsquo;ailleurs, \u00e9lagage, terme qui n&rsquo;est pas \u00e9tranger au vocabulaire du Griot, dont c&rsquo;est l&rsquo;un des m\u00e9tiers (m\u00e9tier qui, contre l&rsquo;\u00e9crire, se joue dehors).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Vues de l&rsquo;herbe<\/h2>\n<p>Alors, ces pr\u00e9cautions \u00e9nonc\u00e9es, que se passe-t-il ? Nous laissons alors <em>Refonder<\/em>, qui est un journal, et sur lequel d&rsquo;ailleurs on pourrait revenir longuement dans un autre contexte, parce que tout de m\u00eame, il s&rsquo;agit d&rsquo;un travail important, en v\u00e9rit\u00e9 plus qu&rsquo;un journal, un \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb m\u00eame (R250), pr\u00e8s de 1000 pages de notations permanentes sur l&rsquo;\u0153uvre se faisant<sup class='footnote'><a href='#fn-16288-6' id='fnref-16288-6' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>6<\/a><\/sup>, et <em>Cabane d&rsquo;hiver<\/em> comme le compte-rendu d&rsquo;une exp\u00e9rience avant le saisissement du mot, une \u00e9criture d&rsquo;avant le po\u00e8me. Dans le dernier recueil, <em>Enfin tu regardes l&rsquo;herbe<\/em>, nous aspirons \u00e0 cette esp\u00e8ce de clausule (\u00ab\u00a0enfin\u00a0\u00bb), au c\u0153ur m\u00eame du po\u00e8me : la voi c&rsquo;est faire, \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce trajet auquel nous pourrions acc\u00e9der, et d\u00e8s les premi\u00e8res pages, cela devra se faire sous le signe de la modestie, de l&rsquo;humilit\u00e9. Et qu&rsquo;est-ce que la modestie pour le po\u00e8te ? \u00ab\u00a0\u00e9couter d&rsquo;abord. petitement\u00a0\u00bb (H14). \u00c9couter \u00ab\u00a0longuement\u00a0\u00bb, \u00e9couter \u00ab\u00a0plut\u00f4t\u00a0\u00bb (24), \u00e9couter \u00ab\u00a0encore\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0mener le lent travail en soi o\u00f9 \u00e9couter mieux\u00a0\u00bb (26).<\/p>\n<p>La chose du monde qui pourrait incarner ce patient travail, et le titre du recueil nous la d\u00e9signe, c&rsquo;est l&rsquo;herbe. C&rsquo;est l&rsquo;herbe qui cro\u00eet, comme par inattention, comme \u00e0 notre insu, plut\u00f4t, dans le vent. Nul recours \u00e0 Francis Hall\u00e9 ici pour se rem\u00e9morer que le temps des v\u00e9g\u00e9taux n&rsquo;est pas assimilable au temps humain ou animal ; sauf \u00e0 consid\u00e9rer le temps du po\u00e8me, le temps po\u00e9tique, comme un temps \u00e9pousant le dehors, la violence du dehors, la procession saisonni\u00e8re du dehors, jusqu&rsquo;\u00e0 perdre son animalit\u00e9, son humanit\u00e9, soit dit en un mot, \u00e9tranger la parole du quotidien de la langue.<\/p>\n<p>Mais nous resterions encore en-de\u00e7\u00e0 de la d\u00e9marche si nous ne saisissions pas encore une autre dimension caract\u00e9ristique du monde, \u00e0 savoir pr\u00e9cis\u00e9ment ce lien entre le dedans et le dehors. Et le passage de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, qui est bien souvent l&rsquo;enjeu de la parole po\u00e9tique, dans le r\u00e9el il est une forme de l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement. Et quel \u00e9v\u00e8nement. Il s&rsquo;agit du na\u00eetre, donc, comme du manger-respirer, comme du mourir.<\/p>\n<blockquote><p>t&rsquo;es l\u00e0<\/p>\n<p>tu regardes dehors (H83)<\/p><\/blockquote>\n<p>Regarder dehors, ou plus justement regarder le dehors, c&rsquo;est acc\u00e9der \u00e0 son infinit\u00e9, \u00e0 sa vari\u00e9t\u00e9, et cela replace \u00e0 sa juste position l&rsquo;observateur, f\u00fbt-il po\u00e8te. Ce \u00ab\u00a0retrait\u00a0\u00bb appara\u00eet pr\u00e9tentieux. Nous verrons que c&rsquo;est tout le contraire.<\/p>\n<blockquote><p>j&rsquo;ai appris \u00e0 voir<br \/>\ntoute une montagne<br \/>\ndans un morceau de lichen<br \/>\nou un \u00e9clat de schiste<br \/>\nun bout d&rsquo;alpage boueux apr\u00e8s la neige<br \/>\nune odeur de torrent<br \/>\nun fragment de r\u00e9sine (H134)<\/p><\/blockquote>\n<p>Au reste, et je ne reviendrai pas l\u00e0-dessus, c\u2019est la lande, la cr\u00eate vent\u00e9e, l&rsquo;alpage qui forment, de par leur simplicit\u00e9, et leur \u00e9troitesse, de leur \u00e9troite cassure du monde, le paysage idoine \u00e0 cette lang primitive et simple, et ce n&rsquo;est pas un hasard.<\/p>\n<blockquote><p>Train : nous retrouvons, en avan\u00e7ant, la lumi\u00e8re du sud&#8230; sur la garrigue, les calcaires, le Vercors et le Ventoux blancs au loin.<br \/>\ncontent, heureux de retourner dans les contr\u00e9es \u00ab sauvages \u00bb, le grand dehors, les for\u00eats, les plateaux, les landes, le vent, le grand froid peut-\u00eatre. (D760)<\/p><\/blockquote>\n<p>Voir <em>Refonder<\/em> :<\/p>\n<blockquote><p>les buis, les grandes collines bomb\u00e9es, les grandes herbes, dolines, avens, les colonnes de roches ruineuses comme des chapelles romanes de cailloux secs, les pierres claires concass\u00e9es des sentes, les pins sous la neige, les hommes\u2026 une terre pour laquelle je pourrais lutter. (R430)<\/p><\/blockquote>\n<p>Lutter pour ce tas de cailloux, voil\u00e0 l&rsquo;asc\u00e8se interne de l&rsquo;\u00e9criture, c&rsquo;est peu dire que le langage (langag ?) est per\u00e7u comme un territoire, et le po\u00e8te comme l&rsquo;un de ses habitants, plus un organisme, qu&rsquo;un humain nomm\u00e9, d\u00e9nomm\u00e9.<\/p>\n<p>Si j&rsquo;insiste ici de mani\u00e8re maladroite sur les fonctions biologiques, c&rsquo;est parce que le recueil nous y incite : quand tu dis \u00ab\u00a0tu regardes l&rsquo;herbe\u00a0\u00bb, c&rsquo;est au sens propre qu&rsquo;il faut le comprendre.<\/p>\n<p>Cette phrase, par deux fois elle revient, lancinante, dans le recueil. Et elle vient marquer, par deux fois (34, 245) la perte d&rsquo;un ami cher, Philippe Rahmy<sup class='footnote'><a href='#fn-16288-7' id='fnref-16288-7' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>7<\/a><\/sup> d&rsquo;une part, Eric Groleau, d&rsquo;autre part. L&rsquo;ami po\u00e8te et le batteur de parl#. Ainsi donc, ces deux amis voient, de leur dedans, de dessous la terre, les herbes de pr\u00e8s, et les vivants du dehors.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est donc que les herbes, qui partout poussent dans ce recueil, ces \u00eatres infimes qui parlent aux vivants comme aux disparus, servent d&rsquo;interface m\u00eame, figure po\u00e9tique par excellence<sup class='footnote'><a href='#fn-16288-8' id='fnref-16288-8' onclick='return fdfootnote_show(16288)'>8<\/a><\/sup><\/p>\n<p>Fred Griot est une herbe, voil\u00e0, il touche aux deux mondes par l&rsquo;op\u00e9ration de sa voi, de ses voi, sans d\u00e9cision.<\/p>\n<blockquote><p>trop de bruit<br \/>\ntrop de bruit tout autour de ton d\u00e9part<br \/>\nrappelle-toi<br \/>\ncomme \u00e9couter dehors<br \/>\nfaisait du silence dedans<br \/>\n(H246)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et si l&rsquo;amour de l&rsquo;ami, ce dialogue intent\u00e9 envers autrui, nous permet d&rsquo;accepter sa disparition m\u00eame :<\/p>\n<blockquote><p>les choses<br \/>\ncouleront<br \/>\ntout de m\u00eame<br \/>\nainsi.<\/p>\n<p>elles sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<br \/>\n(H 45)<\/p><\/blockquote>\n<p>c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que nous ne pourrons \u00e9chapper \u00e0 cette \u00ab\u00a0soupe\u00a0\u00bb perp\u00e9tuellement r\u00e9chauff\u00e9e, et \u00e9minemment rassurante.<\/p>\n<blockquote><p>mourir<br \/>\nc&rsquo;est \u00eatre \u00e0 nouveau<br \/>\nherbes<br \/>\nplantes<br \/>\n(H253)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-16288'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-16288-1'> Dernier T\u00e9l\u00e9gramme, 2009, ci-apr\u00e8s abr\u00e9g\u00e9 en P. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-2'> Dernier Tel\u00e9gramme, 2016, ci-apr\u00e8s abr\u00e9g\u00e9 en R. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-3'> Publie.net, 2017, ci-apr\u00e8s abr\u00e9g\u00e9 en C. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-4'> Publie.net, 2021, ci-apr\u00e8s abr\u00e9g\u00e9 en H. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-5'> Je laisse ici largement de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;immense r\u00e9currence des termes de lande, alpage, cr\u00eate, et du vent, et de la pluie, qui forme le d\u00e9cor essentiel, partenaire de la po\u00e9sie de Fred Griot. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-6'> Et c&rsquo;est le propre d&rsquo;un journal : voir <em>La pulsion du journal<\/em> dans LI3 ; ici d\u00e9crit tant\u00f4t comme livre de m\u00e9ditation (R380), mais aussi un registre (289), voire une loi (777). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-7'> Voir <em>De la rugosit\u00e9 du monde<\/em>, ici m\u00eame. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16288-8'> Voir encore <em>Texte plus ultra<\/em>, dans LI3. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16288-8'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Depuis un certain temps, je suis le travail de Fred Griot, et je souhaitais trouver le moyen d&rsquo;en proposer une lecture inqui\u00e8te ; je comptais dans un premier temps travailler le recueil La plui1, puis sont arriv\u00e9s coup sur coup le journal appel\u00e9 Refonder2 et la Cabane d&rsquo;hiver3, puis aujourd\u2019hui voil\u00e0 Toujours tu regardes&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[30,3534],"tags":[1180,1181,371,4017,1005,384,284,1972,4018,370,793,2343,697,2390,2512,567,279,1123,772],"class_list":["post-16288","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-critique-chronique","category-la-itterature-inquiete","tag-dedans","tag-dehors","tag-ecriture","tag-eric-grolleau","tag-fred-griot","tag-inquietude","tag-journal","tag-la-litterature-inquiete","tag-lande","tag-lecture","tag-maison","tag-mot","tag-parl","tag-parole","tag-philippe-rahmy","tag-plante","tag-poesie","tag-roman","tag-sauvage"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16288","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16288"}],"version-history":[{"count":18,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16288\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18060,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16288\/revisions\/18060"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16288"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16288"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16288"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}