{"id":16186,"date":"2022-03-15T19:48:18","date_gmt":"2022-03-15T17:48:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16186"},"modified":"2024-02-04T18:43:34","modified_gmt":"2024-02-04T16:43:34","slug":"l-embouchure","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-embouchure\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Embouchure"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un texte de <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/pistes-et-sillages\/ \"><em>Pistes et sillages<\/em><\/a>, une s\u00e9rie de textes po\u00e9tiques n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9coute des pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de la discoth\u00e8que. Base d&rsquo;improvisation, ou simplement paysage et divagation. Une anthologie.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i.discogs.com\/9ZcEl3YKxLAIVUyNi1G6ICpqf_lg_TA7DnP00VlhhbI\/rs:fit\/g:sm\/q:90\/h:541\/w:600\/czM6Ly9kaXNjb2dz\/LWRhdGFiYXNlLWlt\/YWdlcy9SLTg0ODgy\/LTE0NTA5MTE1MTUt\/NDQxOC5qcGVn.jpeg\" width=\"300\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Colons<\/h2>\n<p>Nous nous sommes rendus, parce que plus loin c&rsquo;\u00e9tait la mort. Ou le d\u00e9sespoir, ce qui est la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Personne ne peut mettre un pied s\u00fbr dans le canal de l&rsquo;\u00eele.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0, les monstres.<\/p>\n<p>Nous avons donc ferm\u00e9 l\u00e0 notre marche.<br \/>\nEt vous \u00eates venus acheter d&rsquo;abord les tissus, les mac\u00e9rations, les viandes, les poissons,<br \/>\npuis la confiance,<br \/>\npuis l&rsquo;honneur.<\/p>\n<p>Vous nous avez pris tout \u00e7a.<\/p>\n<p>Toutes ces choses.<\/p>\n<p>Nous les reprendrons.<\/p>\n<p>Ne d\u00e9sesp\u00e9rez plus. Ne mourez plus.<\/p>\n<p>Ce sera leur jour noir,<br \/>\nde maudissement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Tout \u00e0 moi<\/h2>\n<p>Le calme est revenu, nous nous rendons. Dessus la vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e. Devant l&rsquo;oc\u00e9an. Autour la brume. On ne m&rsquo;\u00e9chappe pas.<br \/>\nTu es \u00e0 moi.<\/p>\n<p>Dans la brume, le silence &#8212; de l&rsquo;arr\u00eat. Et si, dis-je. Et si c&rsquo;\u00e9tait ? Et si tu ? Et l&rsquo;autre ?<br \/>\nPente abrupte, oui, d\u00e9vale, tout le courage des larmes et la r\u00e9signation de l&rsquo;arr\u00eat.<br \/>\nTu ne m&rsquo;\u00e9chappes pas mais<br \/>\ndans la brume,<br \/>\nd\u00e9rapes&#8230;<\/p>\n<p>Tu \u00e9tais \u00e0 moi.<\/p>\n<p>Mais je ne m&rsquo;\u00e9chappe pas. Je t&rsquo;affronte, \u00f4 fant\u00f4me, ensemble jusqu&rsquo;\u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Tu seras \u00e0 moi, tout \u00e0 moi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Non refus\u00e9<\/h2>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la radio, \u00e7a passait.<br \/>\nMoi j&rsquo;avais l\u00e2ch\u00e9 la mer. J&rsquo;avais tout l\u00e2ch\u00e9. Quelque parent lointain, j&rsquo;allais trouver.<br \/>\nUne chambre, ils me laiss\u00e8rent, sous les toits.<br \/>\nL\u00e0 je pleurais pas mal.<\/p>\n<p>Puis je conduisais, dans les montagnes. Noires.<br \/>\nLa radio chuintait, la pluie tombait, quelque chose<br \/>\ndans le silence<br \/>\ngr\u00e9sillait.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la chaleur<br \/>\ndu foyer ;<br \/>\nce n&rsquo;\u00e9tait pas le d\u00e9lai<br \/>\nde la r\u00e9ponse ;<br \/>\nce n&rsquo;\u00e9tait pas le battement<br \/>\n\u00e0 la tempe,<br \/>\ndu d\u00e9sir ou de la peur.<\/p>\n<p>Et je filais, roulais dans les montagnes. Blanches.<\/p>\n<p>Quelque chose,<br \/>\ndans la nuit,<br \/>\nhululait.<\/p>\n<p>J&rsquo;allais entreprendre de grandes choses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Point mi-journ\u00e9e<\/h2>\n<p>C&rsquo;est tout en haut d&rsquo;une colline<br \/>\nrompue de part<br \/>\net d&rsquo;autre,<\/p>\n<p>alors.<\/p>\n<p>Pour acc\u00e9der au nid d&rsquo;aigle,<br \/>\nun chemin de ronde encastr\u00e9 dans la pierre taill\u00e9e,<br \/>\naux rambardes incertaines, perclus de meurtri\u00e8res,<\/p>\n<p>alors.<\/p>\n<p>Alors, on voit toute la vall\u00e9e, l&rsquo;eau qui court, turquoise, sur la pierre,<br \/>\net la ville.<\/p>\n<p>On mesure, de l\u00e0-haut, l&rsquo;\u00e9tendue<br \/>\ndes d\u00e9sastres.<\/p>\n<p>Ceux qui ont b\u00e2ti ces murs, des \u00e9difices<br \/>\nglorieux,<br \/>\navaient un id\u00e9al, ils croyaient \u00e0 des choses.<\/p>\n<p>Sinon pourquoi le souterrain, pourquoi le donjon ?<br \/>\nPourquoi la prison, pourquoi les meurtri\u00e8res ?<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui il n&rsquo;y a plus de meurtri\u00e8res,<br \/>\net l&rsquo;acc\u00e8s au site ne se fait plus par<br \/>\ngriffes ou les crocs.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a plus de meurtri\u00e8re,<br \/>\net l&rsquo;ennemi est partout.<\/p>\n<p>Il faut se rendre, comme la tour,<\/p>\n<p>\u00e0 l&rsquo;\u00e9boulis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Outre<\/h2>\n<p>Ce quelque chose, qui dans la chambre, dans la maison, dans l&rsquo;habitacle et dans la salle humide du donjon, restait. Hululait ou gr\u00e9sillait ou chuintait, quelque chose r\u00e9sistait. Ou plut\u00f4t, ne r\u00e9sistait pas, mais s&rsquo;offrait &#8212; au contraire &#8212; mais comme une bouche, un vertige.<\/p>\n<p>Il y avait quelque chose en moi, j&rsquo;en \u00e9tais persuad\u00e9e maintenant, quelque chose qui devait se faire entendre.<\/p>\n<p>Quelque chose que seulement sous le masque de la fantaisie, une esp\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, une publication en somme, devait prendre place, avoir lieu, et tenir pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;avais fait, pour m\u00e9riter l&rsquo;h\u00e9ritage du sable ? Tout ce sable que mes doigts ne peuvent retenir ? Pour m\u00e9riter la d\u00e9volution, ent\u00eat\u00e9e, de l&rsquo;eau ? Mes mains barrage impuissant. Je ne peux pas tenir le jour plus que de raison.<\/p>\n<p>Devais-je parler ? Devais-je avouer quelque chose ? Mais quoi ? Mais \u00e0 qui ?<\/p>\n<p>Poss\u00e9d\u00e9e, je l&rsquo;\u00e9tais, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la faute des colons. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la faute de l&rsquo;aber non que de l&rsquo;oc\u00e9an ? \u00c9tait-ce la nuit, qui tremblait dans les lampadaires \u00e9corch\u00e9s de la nuit, sur la jet\u00e9e ? \u00c9taient-ce les brumes qui venaient l\u00e9cher les vitres graisseuses des tavernes bravaches ? Avais-je perdu un marin ?<\/p>\n<p>Je ne savais pas de quel legs j&rsquo;\u00e9tais redevable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Fredon<sup class='footnote'><a href='#fn-16186-1' id='fnref-16186-1' onclick='return fdfootnote_show(16186)'>1<\/a><\/sup><\/h2>\n<p>Oui, feu-follet, je t&rsquo;ai vu cette fois. Vert vertige. J&rsquo;y suis.<br \/>\nLe temps n&rsquo;a pas prise sur toi. Je n&rsquo;ai pas de vue sur le temps. Viens.<br \/>\nJe t&rsquo;attrape, fredon.<\/p>\n<p>Je suis avec toi, de corps, d&rsquo;esprit, spectre, je suis \u00e0 toi, viens, j&rsquo;arrive.<\/p>\n<p>\u00c7a grouille, \u00e7a bourdonne, fredon, je suis \u00e0 toi.<\/p>\n<p>Nous voil\u00e0<br \/>\nr\u00e9unis.<\/p>\n<p>Explique-moi, avec tes mots de doigts, tes id\u00e9es de souffles chauds sur ma nuque, comment d\u00e9prendre, comment me racheter ? Si je ne le fais pas, je ne saurais jamais.<\/p>\n<p>Tirez le rideau, levez le voile.<\/p>\n<p>Si tu ne viens pas jamais<br \/>\nje ne pourrai me r\u00e9dimer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Air de deuil<\/h2>\n<p>Le fond de la salle est plein de fum\u00e9e. Dedans les rayons faibles dessinent des figures. Des nuages dedans. Des orages. La bi\u00e8re est \u00e9galement tach\u00e9e de fumerolles.<\/p>\n<p>Que voir, que voit-on dans le brouillard ?<\/p>\n<p>On se compla\u00eet dans les visages, qui passent de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, mais peut-on soulever des corps, perforer des yeux, comme je souffre en solitude et silence jusque ici ?<\/p>\n<p>Tu ne me vois pas, dans le brouillard ?<\/p>\n<p>Ne vois-tu pas ma main, mon souverain calme, l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 dont je fais preuve ? Que veux-tu de moi encore ?<\/p>\n<p>Ne suis-je pas assez morte dans le brouillard ?<\/p>\n<p>Est-ce que je ne te ressemble pas mieux ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Sept mois<\/h2>\n<p>Reviennent les lumi\u00e8res, s&rsquo;\u00e9panchent les eaux. Les mar\u00e9es plus nobles. Les feuilles captent une partie du chagrin.<br \/>\nC&rsquo;est un grand besoin d&rsquo;eau, qui rel\u00e2che ainsi un peu de tension.<br \/>\nLe soleil, parfois, est un peu moins gris.<br \/>\nLa lutte est infid\u00e8le mais elle est d\u00e9cente.<\/p>\n<p>Le temps passe, et j&rsquo;attends encore l&rsquo;audience. Mais je ne suis pas r\u00e9sign\u00e9e. Il y aura un moment o\u00f9 le ch\u00eane, sur la place, ou les fleurs, dans la prairie, porteront mille lances, contre le chagrin.<\/p>\n<p>Je suis droite, dans mes bottes. Je t&rsquo;ai aval\u00e9, le spectre. J&rsquo;attends mon heure, mais la d\u00e9fense se pr\u00e9pare. Jamais les douves, jamais la tour n&rsquo;eurent plus de sens.<\/p>\n<p>Comme je roule, dans la montagne noire et blanche en qu\u00eate de je ne sais quoi &#8212; mais f\u00e9brile &#8212; les \u00e9corces se rassurent, les \u00e9pines se rel\u00e2chent, les moignons s&rsquo;adoucissent.<\/p>\n<p>Les montagnes m&rsquo;ont donn\u00e9 deux t\u00e9moins. L&rsquo;un de ma solitude. L&rsquo;autre de ma folie. C&rsquo;est-\u00e0-dire de mon amour, intact, int\u00e8gre.<\/p>\n<p>M\u00eame bless\u00e9s, les oiseaux passent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Toi seulement<\/h2>\n<p>Le printemps n&rsquo;est pas, n&rsquo;est pas souvent, n&rsquo;est jamais une pi\u00e8ce unique. La maison au bout du village n&rsquo;est pas un ch\u00e2teau, malgr\u00e9 ses airs de donjon \u00e9boul\u00e9. Toujours quelque chose menace, et tout recommence.<\/p>\n<p>Les cauchemars, les fant\u00f4mes, les lettres \u00e9crites de sang et de larmes. La chambre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, malgr\u00e9 le petit peu de vie motiv\u00e9e par la routine, comme un moteur aveugle, n&#8217;emp\u00eachait nullement le pr\u00e9cipice. La nuit \u00e9tait particuli\u00e8rement vorace.<\/p>\n<p>Non les collectes des bonnes choses, dans les fermes ou les hameaux, non les poursuites, dans les boucles que la voiture ne finissait jamais de faire, fouir de la montagne noire \u00e0 la montagne blanche ne parvenaient \u00e0 distraire cette \u00e2me en peine.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait elle, la sorci\u00e8re. La hant\u00e9e.<\/p>\n<p>Toutes les effluves et toutes les flaques et tous les \u00e9clats de lume hurlaient en ch\u0153ur : \u00ab\u00a0toi seulement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Bonheur<\/h2>\n<p>Pause. Je sais maintenant que ce n&rsquo;est pas toi, seulement.<br \/>\nPause. Quelques accords glissent, dans le fond, non pas un hommage, un \u00e9cho de l&rsquo;estime.<br \/>\nLa sorci\u00e8re le dit, qui nous a tous trahis, et maudits.<br \/>\nPersonne, personne ne peut d\u00e9cider pour elle.<\/p>\n<p><i>il n&rsquo;y aura pas de proc\u00e8s <\/i>je sais<i><br \/>\npas de vengeance ou de d\u00e9nonciation <\/i>on le dit<i><\/p>\n<p>Il n&rsquo;y aura pas de ces gestes trop brusques <\/i>d\u00e9classement<i><br \/>\nqui blessent sans le vouloir<br \/>\nou perdent, en le voulant <\/i>griserie<i><\/p>\n<p>qui d\u00e9cide ici <\/i> qui ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Yeux d&rsquo;ouest<\/h2>\n<p>Qui d\u00e9cide, ici ?<\/p>\n<p>Les colons sont de loin.<br \/>\nDe loin les griffes qui menacent le moins.<\/p>\n<p>Mais revenus de nos territoires d&rsquo;effroi et d\u00e9tresse, descendus des montagnes noires et blanches,<br \/>\nnous pouvons reprendre le combat.<\/p>\n<p>La communaut\u00e9 se resserre autour du donjon \u00e9croul\u00e9. Les lumi\u00e8res dans les chaumi\u00e8res et tavernes sont bu\u00e9e<br \/>\net \u00e9clats de rire et cordes gratt\u00e9es et livres lus en ferveur collective.<\/p>\n<p>On jette une poign\u00e9e d&rsquo;herbes dans le bouillon,<br \/>\nune b\u00fbche dans l&rsquo;\u00e2tre.<\/p>\n<p>Viens mon colon. Viens te frotter<br \/>\n\u00e0 l&rsquo;\u00e2me suscit\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-16186'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-16186-1'> J&rsquo;avais \u00e9crit un texte tel intitul\u00e9 longtemps de \u00e7a. Il le soulignait d\u00e9j\u00e0, il le soulignera encore. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16186-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte de Pistes et sillages, une s\u00e9rie de textes po\u00e9tiques n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9coute des pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de la discoth\u00e8que. Base d&rsquo;improvisation, ou simplement paysage et divagation. 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