{"id":14976,"date":"2020-05-04T10:31:30","date_gmt":"2020-05-04T08:31:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14976"},"modified":"2024-05-12T11:52:22","modified_gmt":"2024-05-12T09:52:22","slug":"greve-du-passage","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/greve-du-passage\/","title":{"rendered":"Gr\u00e8ve du passage<br ><font size=4>[Cornouaille]<\/font>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Microfiction de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em>, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14980\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/IMG_7020.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Crozon, le 26 septembre<\/p>\n<p>Ch\u00e8re Emma,<\/p>\n<p>J&rsquo;ai quitt\u00e9 l&rsquo;auberge engonc\u00e9e au fond de la rade, sur les abers, les anses, l&rsquo;Aulne. A l&rsquo;aube.<\/p>\n<p>La mar\u00e9e \u00e9tait trop forte, en cette saison, et j&rsquo;ai d\u00fb pointer sud, comme me l&rsquo;avait conseill\u00e9 d&rsquo;ailleurs l&rsquo;aubergiste du Faou. Il m&rsquo;a dit qu&rsquo;en cette saison et par cette mer, les passages vers Landevennec sont suspendus, et qu&rsquo;il me fallait descendre au passage de Rosnoen et trouver l\u00e0 une plate. Ce que je fis en un temps dont la v\u00e9locit\u00e9 m&rsquo;\u00e9tonna moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le passage de la rivi\u00e8re est peu p\u00e9rilleux mais il convient de se tenir ou de s&rsquo;assoir ; ce n&rsquo;est pas long du tout et, lorsqu&rsquo;on pose le pied \u00e0 terre, en la commune de Din\u00e9ault si je ne m&rsquo;abuse, on est heureux de retrouver un peu d&rsquo;assiette ! C\u2019est comme si on arrivait sur une terre \u00e9trang\u00e8re, chaque passage de l&rsquo;eau induit ce voyage imaginaire. J&rsquo;ai d\u00fb suivre ensuite la route qui longe l&rsquo;Aulne, j&rsquo;\u00e9tais simplement <em>de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9<\/em> et il me semblait \u00eatre tout \u00e0 fait <em>ailleurs<\/em>. Les m\u00eames lieux, les m\u00eames paysages, les m\u00eames arbres peut-\u00eatre aussi parfois, et jusqu&rsquo;aux petites cahutes ou aux fermes ou chapelles, mais pour moi tout \u00e9tait divers.<\/p>\n<p>Il fallut que j&rsquo;aille jusqu&rsquo;\u00e0 la commune d&rsquo;Argol (\u00e0 peine plus de deux lieues), o\u00f9 je me reposais un instant (il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;heure de manger chaud) et, peu apr\u00e8s, je me dirigeai vers Tal-ar-Groaz, o\u00f9 je devais s\u00e9journer.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;apr\u00e8s-midi on voulut me conduire \u00e0 la pointe de Lanv\u00e9oc, \u00e0 l&rsquo;estuaire de l&rsquo;Aber ou au cap de la Ch\u00e8vre, on voulait se saisir de moi, on aurait d\u00e9sirer me d\u00e9membrer et m&rsquo;\u00e9parpiller, on n&rsquo;aurait pas agi autrement ! Je dus calmer les ardeurs de mes h\u00f4tes. La journ\u00e9e \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fort avanc\u00e9e, et il \u00e9tait imprudent de par trop s&rsquo;\u00e9loigner. J&rsquo;acceptai finalement une promenade sans h\u00e2te vers la baie de Morgat, dans l&rsquo;estuaire. L&rsquo;apr\u00e8s-midi se passa l\u00e0-bas, et je recueillis ainsi d\u00e9j\u00e0 une bonne besace de mat\u00e9riel, que je ramenais en la chambre ou je t\u00e2chais de le nettoyer. Mais je dus bien vite me r\u00e9soudre soit \u00e0 descendre en cuisine soit \u00e0 remettre ce projet \u00e0 plus tard, car la chambre \u00e9tait exigu\u00eb et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;eau fort malcommode.<\/p>\n<p>Je choisis la deuxi\u00e8me option, car je n&rsquo;avais plus envie de faire soci\u00e9t\u00e9, et de devoir expliquer mon comportement \u00e0 des gens simples qui n&rsquo;y  auraient rien compris (et qui me tenaient, soit dit en passant, pour une esp\u00e8ce d&rsquo;hurluberlu).<\/p>\n<p>Ainsi je m&rsquo;attablais \u00e0 mon petit bureau, devant la fen\u00eatre qui donnait sur de l&rsquo;eau, et je prenais le temps de t&rsquo;\u00e9crire, c&rsquo;\u00e9tait la chose la plus utile \u00e0 faire en la circonstance.<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><em>de Crozon, le 29 septembre,<\/em><\/p>\n<p>Ch\u00e8re Emma,<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai le temps que d&rsquo;un court billet. Je t&#8217;embrasse et pense fort \u00e0 vous. Le temps se d\u00e9grade, mais on annonce du soleil.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><em>Crozon le 8 octobre,<\/em><\/p>\n<p>Ch\u00e8re Emma, <\/p>\n<p>Je t&rsquo;ai \u00e9crit deux lettres depuis mon dernier billet, deux longues lettres o\u00f9 je d\u00e9crivais longuement avec force d\u00e9tail l&rsquo;avanc\u00e9e de mon entreprise. Malheureusement, je sais que tu ne les re\u00e7us point. La premi\u00e8re, je la br\u00fblais quasiment sur le champ, l&rsquo;encre non encore s\u00e8che, m&rsquo;\u00e9tant trop perdu dans les d\u00e9tails et voulant la recommencer avec un meilleur allant.<\/p>\n<p>Ainsi je t&rsquo;envoyai la seconde, mais j&rsquo;appris par la suite que le bac de poste avait connu un malheur et toutes les marchandises \u00e0 bord partirent \u00e0 l&rsquo;eau, ainsi qu&rsquo;un marin, qui perdit la vie. Je t\u00e2cherai de t&rsquo;\u00e9crire plus vite, je suis tr\u00e8s excit\u00e9 par ce que je vois !<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><em>de Crozon, le 10 octobre,<\/em><\/p>\n<p>Ch\u00e8re Emma,<\/p>\n<p>Je dispose \u00e0 pr\u00e9sent d&rsquo;indications sans appel. Un jeune gamin, ici, que j&rsquo;ai crois\u00e9 par hasard, moi avec mon attelage, qui peu \u00e0 peu le doublais, lui qui \u00e9tait charg\u00e9 comme une mule, pieds nus, avec moultes bo\u00eetes et sacs de toile, un chevalet au moins aussi grand que lui, et un b\u00e2ton de marche richement et finement sculpt\u00e9.<\/p>\n<p>Il accepta que j&#8217;embarque (il me faisait peine, avec ses pieds nus) et commen\u00e7\u00e2mes \u00e0 deviser aimablement. A un certain point il me dit : \u00ab\u00a0Pour vous remercier du passage, je vais vous offrir un secret.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je restais un brin d\u00e9contenanc\u00e9. La gente d&rsquo;ici est certes bien ancr\u00e9e dans des croyances, des us et coutumes aussi singuliers qu&rsquo;il se peut d&rsquo;\u00eatre admir\u00e9 en des contr\u00e9es lointaines (je pense \u00e0 Chabrot et ses \u00e9changes avec les Ouolofes), et je pense toujours \u00e0 cette fille un peu sorci\u00e8re qui me mena \u00e0 la fontaine en for\u00eat de Broc\u00e9liande, alors que la nuit tombait, ce qui rendait le tableau fort inqui\u00e9tant&#8230; Lui, ce gamin, que je connaissais depuis dix minutes, voulait m&rsquo;offrir un secret !<\/p>\n<p>Eh bien je ne sais pas quelle sorcellerie il a pu d\u00e9celer en moi un int\u00e9r\u00eat pour ces choses (ces choses qui vous concernent aussi, ch\u00e8re Emma), mais il me dit ceci : \u00ab\u00a0Si vous voulez, je vous conduis \u00e0 la pointe de la Ch\u00e8vre, mais je vous conseille plut\u00f4t de vous rendre \u00e0 la pointe de Dinan, c&rsquo;est l\u00e0 que je vais. J&rsquo;y retrouve une amie et nous jouons dans les vagues, la plage y est exquise. Ensuite, je vous montrerai comment vous rendre \u00e0 Camaret ; et surtout, de l\u00e0, \u00e0 partir de Lagatjar, comment acc\u00e9der \u00e0 la pointe de Toulinguer par le bas, pour atteindre ce que vous cherchez. Je suis du coin, et je conna\u00ees toute l&rsquo;\u00eele (il disait <em>l&rsquo;\u00eele<\/em>), ayant d&rsquo;ailleurs accompagn\u00e9 un monsieur comme vous, Arpenteur officiel, par toutes les landes, les creux et les bosses&#8230; Il fabriquait une esp\u00e8ce de carte et j&rsquo;en ai conserv\u00e9 une copie. Je peux vous la montrer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais soudain : \u00ab\u00a0Mais nous voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Kerrou, la derni\u00e8re poste ; je peux vous accompagner au cap, si vous me permettez de laisser mes affaires dans votre voiture ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous visit\u00e2mes la c\u00f4te et lorsque nous nous retrouv\u00e2mes seul \u00e0 seul dans les \u00e9clats du vent, il me demanda ce que je faisais ici ; je lui racontais tout et lui parlais bien entendu de toi. Il semblait enchant\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de donner un coup de main \u00e0 notre entreprise, tr\u00e8s ch\u00e8re Emma.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait tr\u00e8s intelligent, et extr\u00eamement poli et affable. Il ambitionnait une vie d&rsquo;artiste, et s&rsquo;entra\u00eenait beaucoup, \u00e0 ce qu&rsquo;il me dit, \u00e0 la peinture de la mer. Il avait entendu dire que qui ma\u00eetrise la mati\u00e8re et le mouvement des ondes peut acc\u00e9der \u00e0 un stade sup\u00e9rieur de son art. Il s&rsquo;entra\u00eenait avec acharnement et \u00e9tait heureux de rencontrer une oreille attentive. J&rsquo;avais h\u00e2te qu&rsquo;il me r\u00e9v\u00e8le son secret.<\/p>\n<p>Malheureusement je dois m&rsquo;arr\u00eater pour l&rsquo;instant, il faut d\u00e9j\u00e0 que je <\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p><em>de Crozon, le 15 septembre,<\/em><\/p>\n<p>Tr\u00e8s ch\u00e8re Emma, je t&rsquo;ai laiss\u00e9e dans une belle expectative, je n&rsquo;en doute pas ! Eh bien voil\u00e0. Le gamin, qui s&rsquo;appelle Br\u00e9houen, m&rsquo;a montr\u00e9 ce qu&rsquo;il savait, et \u00e7a en valait la peine. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 Argol et suis d\u00e9j\u00e0 sur le retour. J&rsquo;attends le bac pour Rosnoen, que je devine au somment de la rive d&rsquo;en face.<\/p>\n<p>Mais le passage est ferm\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre. On ne veut rien me dire. Alors je vais chercher un logis et patienterai, \u00ab\u00a0jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En attendant, ch\u00e8re Emma, je t\u00e2che de t&rsquo;envoyer des reproductions m\u00eame grossi\u00e8res que j&rsquo;ai pu faire et l\u00e9g\u00e8rement reprendre dans ma chambre. Conserve-les pieusement, comme si de quelque religion oubli\u00e9e ce furent quelques reliques ador\u00e9es,<\/p>\n<p>A toi,<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Microfiction de la s\u00e9rie R\u00e9sidences, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020. &nbsp; &nbsp; Crozon, le 26 septembre Ch\u00e8re Emma, J&rsquo;ai quitt\u00e9 l&rsquo;auberge engonc\u00e9e au fond de la rade, sur les abers, les anses, l&rsquo;Aulne. A l&rsquo;aube. 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