{"id":14761,"date":"2020-01-25T02:19:27","date_gmt":"2020-01-25T00:19:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14761"},"modified":"2024-05-12T14:10:32","modified_gmt":"2024-05-12T12:10:32","slug":"le-temps-n-est-rien","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-temps-n-est-rien\/","title":{"rendered":"Le temps n&rsquo;est rien<br \/><font size=3>[L\u00e9on]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14785\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7304.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em>, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1. Le temps n&rsquo;est rien, il s&rsquo;effiloche \u00e0 vue d\u2019\u0153il dans la multitude.<br \/>\nMultitude des vagues et multitudes des nu\u00e9es, multitude des herbes et multitude des insectes, multitude des feuilles de l&rsquo;arbre, et multitude des soies de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>2. Il y a l&rsquo;ouvrage. Il est l&rsquo;une des formes que le temps parcourt dans le silence de notre vie. Aussi lui sommes-nous vou\u00e9s. Il n&rsquo;y a que l&rsquo;ouvrage qui vaille, puisque tout le reste est \u00e9vident. Nous avons connu d&rsquo;autres \u00e9berlu\u00e9s par le chant du monde et puis, comme subitement lass\u00e9s, ils poursuivirent leur route sans sommeil et, hagard, inlassablement divaguent comme s&rsquo;ils fuyaient.<\/p>\n<p>3. Nous ne sommes pas ce qu&rsquo;on appelle commun\u00e9ment une soci\u00e9t\u00e9, ni tribale ni rien ; tout au plus certains d&rsquo;entre nous se rassemblent avec des liens familiaux plut\u00f4t discutables.<\/p>\n<p>4. Aussi bien chacun participe \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, sans devoir en rendre compte ; il n&rsquo;y a d&rsquo;ailleurs pas plus de programme qu&rsquo;il n&rsquo;y a d&rsquo;autorit\u00e9 qui en serait d\u00e9tentrice. Part de nous-m\u00eames agit \u00e0 l&rsquo;instinct, part r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;ennui, part poursuit un chemin initi\u00e9 par l&rsquo;un de ses a\u00efeux.<\/p>\n<p>A. Notre voyage semble prendre fin car o\u00f9 que nous allions nous arrivons \u00e0 la mer : les astres aidant, nous avons pu v\u00e9rifier sur les si\u00e8cles la fin de la terre (elle n&rsquo;en \u00e9tait pas moins belle). Et celle-ci nous convient.<\/p>\n<p>Des bourrasques r\u00e9guli\u00e8rement balayent la lande. Il nous faut nous cacher. Tout aussi r\u00e9guli\u00e8rement, des brumes \u00e9paisses et comme folles d\u00e9roulent leur eau-dans-l&rsquo;air : toute sortie alors rel\u00e8ve d&rsquo;un danger, plusieurs des n\u00f4tres se sont ainsi perdus, \u00e9gar\u00e9s dans ces ombres mouvantes qui font des chemins et des impasses ; les risques courent. Dans la lande, on doit \u00eatre attentif aux avens, aux falaises ; dans la for\u00eat immense, c&rsquo;est une qu\u00eate sans fin d&rsquo;une clairi\u00e8re, d&rsquo;un sentier, d&rsquo;un rep\u00e8re. Ou bien c&rsquo;est une implacable humidit\u00e9 qui s&rsquo;abat sur les peaux, d&rsquo;abord les peaux ouvrag\u00e9es, puis p\u00e9n\u00e8trent \u00e0 la peau m\u00eame, notre propre peau.<\/p>\n<p>L\u00e0-haut, quand il est la lune, elle est tellement fouett\u00e9e des audaces de la brume qu&rsquo;elle para\u00eet se mouvoir, et nous voici perdus encore dans les trajectoires, les causalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Et puis il y a la pluie, elle aussi r\u00e9guli\u00e8re, qui rend toute chose intenable, elle-m\u00eame perverse et dangereuse. Nous sommes comme des jouets entre les mains de ces \u00e2mes hauturi\u00e8res.<\/p>\n<p>Mais cette terre \u00e2pre nous pla\u00eet et nous convient. Celle-ci est propice \u00e0 l&rsquo;ouvrage. Et nous l&rsquo;avons ainsi commenc\u00e9. Et quand nous disons nous, nous entendons des g\u00e9n\u00e9rations de nous, des nous de nous ; dans notre optique, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;urgence \u00e0 avancer l&rsquo;ouvrage, jour apr\u00e8s jour, lune apr\u00e8s lune, pour des jours et des jours, des lunes et des lunes.<\/p>\n<p>1. L&rsquo;ouvrage est multiple comme des graines, il est aussi complexe, dans son articulation, son int\u00e9gration. Ceci n&rsquo;est pas un constat, un fait froid mais remarquable. C&rsquo;est une consigne inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;avancement de l&rsquo;ouvrage, comme une r\u00e8gle, qui nous oriente et nous contient, c&rsquo;est \u00e0 la fois un outil et un dessein, c&rsquo;est \u00e0 la fois un ouvrier et un patron.<\/p>\n<p>2. Multiple, il est \u00e0 la fois adapt\u00e9 aux reliefs sensibles et moins sensibles du paysage, les alt\u00e9ration des climats, les d\u00e9pressions topographiques, les rassemblement de plantes, les passages des gibiers. Il est \u00e9galement \u00e0 la mesure, des mains qui le fa\u00e7onnent, lune \u00e0 lune, patiemment, de la grand-m\u00e8re au petit-fils, en-de\u00e7a et au-del\u00e0. Il se love ainsi \u00e0 notre histoire et, ce faisant, il \u00e9pouse admirablement le sens de notre destin\u00e9e comme la g\u00e9n\u00e9alogie de notre communaut\u00e9.<\/p>\n<p>3. Une grande partie de l&rsquo;ouvrage n&rsquo;est pas concevable pour qui ne conna\u00eet pas l&rsquo;int\u00e9rieur de notre pens\u00e9e. (L&rsquo;ouvrage n&rsquo;est pas enti\u00e8rement destin\u00e9 au dehors.) Aussi bien ce que les visiteurs seraient en mesure un jour d&rsquo;entrapercevoir de l&rsquo;ouvrage pourrait jeter leur sagacit\u00e9 en plein d\u00e9sarroi. Que pourraient-ils percevoir, r\u00e9ellement ?<\/p>\n<p>4. Deux grandes Formes constituent l&rsquo;ouvrage. Nous sommes partis sur un motif simple, ais\u00e9ment reconnaissable, r\u00e9p\u00e9titif. Une forme compl\u00e9mentaire de l&rsquo;autre. Nous mobilisons \u00e0 la fois le sol et le ciel. Cela est d\u00e9j\u00e0 beaucoup dire. Cela est trop dire. A quoi nous ajoutons une forme hybride, plusieurs essais semblent en tout cas rendre compte de recherches en ce sens.<\/p>\n<p>5. Ceci pour l&rsquo;endroit. L&rsquo;envers est d&rsquo;une autre nature : r\u00e9sille, nervures, soubassement et plissures sont connus de nous seuls, nous ici encore entendu comme une myriade d&rsquo;\u00eatres, depuis notre arriv\u00e9e et jusqu&rsquo;\u00e0 notre d\u00e9part, pourtant certain, mais toujours lointain. Ce filet de n\u0153uds et de fils, ce filet prend entre ses mailles un ensemble de dimensions insensibles \u00e0 l&rsquo;ahuri. Et m\u00eame ceux qui parmi nous s&rsquo;adonnent \u00e0 la t\u00e2che, sur une, deux, dix vies de file, ne sont pas toujours inform\u00e9s du fragment qu&rsquo;ils \u00e9laborent, fragment n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;ensemble, mais inutile dans sa solitude. Il y a va des plantes et des animaux, donc, des champignons et des lichens, des \u00eatres plus ou moins hasardeux, plus ou moins \u00e9pais, plus ou moins concentr\u00e9s qui croissent, s&rsquo;\u00e9brouent ou virevoltent \u00e0 la ronde ; il y a va des peuplades et de leurs dieux qui croisent loin dans l&rsquo;oc\u00e9an ou dans la for\u00eat ; il y va des agencements des sols avec les roches ; il y va des amas d&rsquo;\u00e9toile qui embellissent la nuit, nu\u00e9es de trous dans le voile noir ; il y va des rites, des chants, des po\u00e8mes, des outils, des champs, des troupeaux, mais je n&rsquo;irai pas plus loin ; il y va de la d\u00e9faite de la mort, et dans sa d\u00e9faite, notre abn\u00e9gation \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p>B. En excavant des blocs n\u00e9cessaires \u00e0 notre t\u00e2che (nos voisins qui sont un pu aussi des cousins ont entrepris un travail il y a trois g\u00e9n\u00e9rations simplement pour d\u00e9coffrer quatorze blocs qui nous serons utiles ; ils ne font que cela, et ne suivent pas le destin des pierres une fois qu&rsquo;elles quittent la carri\u00e8re, quand m\u00eame ce d\u00e9part durerait une \u00e9ternit\u00e9), nous avons mis au jour ce qui semble \u00eatre une r\u00e9gion de l&rsquo;ouvrage, r\u00e9gion qui nous avait \u00e9chapp\u00e9e, qui avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire de notre groupe. Un alignement qui para\u00eet plus ancien encore que l&rsquo;alignement originel de notre communaut\u00e9 et qui ferme l&rsquo;ensemble de notre territoire.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte, fra\u00eeche de deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations seulement, n&rsquo;a pas jet\u00e9 de discr\u00e9dit sur l&rsquo;effort commun, mais une profonde confusion, peut-\u00eatre l\u00e9g\u00e8rement matin\u00e9e d&rsquo;une sourde tristesse.<\/p>\n<p>Le fait que nous prenions le temps de bien faire ne devrait permettre cette flagrante d\u00e9sorientation.<\/p>\n<p>1. L&rsquo;ouvrage n&rsquo;est pas un un appel, ne fait pas officie de pri\u00e8re ou de message. Tout on plus pourrait-on y d\u00e9celer des intentions de carte, mais ce serait d\u00e9j\u00e0 aller trop loin dans l&rsquo;interpr\u00e9tation partiale et m\u00eame partielle, puisque sa vision d&rsquo;ensemble n&rsquo;est possible qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9chelle qui nous d\u00e9passe.<\/p>\n<p>2. Il faut bien comprendre que l&rsquo;ouvrage n&rsquo;a pas pour ambition de dessiner les lin\u00e9aments d&rsquo;une quelconque figure. Son essence est tant abstraite qu&rsquo;elle se r\u00e9sume simplement dans les deux figures \u00e9l\u00e9mentaires ; nous-m\u00eames ne sommes pas au secret de toute notre activit\u00e9. Quelque chose travaille, \u00e0 notre insu, jusque dans les mains que nous agitons ; quelque chose d&rsquo;indescriptible, d&rsquo;inconnu et d&rsquo;inextinguible&#8230; en quelque sorte, on pourrait dire que quelque chose \u0153uvre dans l&rsquo;ouvrage.<\/p>\n<p>3. Nous avons pris ce temps mais il est \u00e0 pr\u00e9sent perdu. Nous avons d\u00e9cid\u00e9ment trop obstin\u00e9ment cherch\u00e9 \u00e0 conjurer des gages, alors m\u00eame que nous avons en toute conscience opt\u00e9 pour le silence sur ces sujets.<\/p>\n<p>C. Certains d&rsquo;entre nous sont formels : ces alignements ne sont pas de notre fruit. Les angles, les aplombs, les expositions, le travail des lichens, les facettes des brises, le dentel\u00e9 des givres, tout un faisceau de correspondances concourt \u00e0 \u00e9loigner formellement l&rsquo;expression solennelle de notre style ; nous sommes bel et bien devant les traces presque neuves, presque vierges, d&rsquo;une communaut\u00e9 organis\u00e9e, dont les restes de l&rsquo;ouvrage t\u00e9moignent de sa n\u00e9cessit\u00e9, mais dont l&rsquo;\u00e2ge r\u00e9v\u00e8le le funeste destin.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s bien des nuits sans lune et des lunes sans sommeil, me prend-il parfois le soin d&rsquo;y r\u00eaver ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction de la s\u00e9rie R\u00e9sidences, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020. &nbsp; 1. Le temps n&rsquo;est rien, il s&rsquo;effiloche \u00e0 vue d\u2019\u0153il dans la multitude. 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