{"id":14686,"date":"2020-01-29T20:17:19","date_gmt":"2020-01-29T18:17:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14686"},"modified":"2024-05-12T11:56:59","modified_gmt":"2024-05-12T09:56:59","slug":"memoire-sillon","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/memoire-sillon\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire sillon<br \/><font size=3>[Pays de de la Rance]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14784\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_7471.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em>, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mardi, nous arrivons devant cette large ouverture en compas qui fait entrer la mer profond\u00e9ment dans la terre, \u00e0 moins que ce ne soit le contraire, et qui est scell\u00e9 en verrou par quelques cit\u00e9s fortifi\u00e9es. C&rsquo;est par l\u00e0 que nous sommes arriv\u00e9s, et quant \u00e0 moi, c&rsquo;est la premi\u00e8re fois depuis des semaines ou des mois que je posai le pied sur terre, au fond de cette ria.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;\u00e9tais pas parti d&rsquo;ici et je n&rsquo;\u00e9tais pas d&rsquo;ici. Pas loin, mais pas ici.<\/p>\n<p>Je ne connaissais pas et je ne pensais pas que le hasard ou la fortune me ram\u00e8nerait sur ces terres, depuis les terribles rouleaux des m\u00e2choires de l&rsquo;Oc\u00e9an, et son grand d\u00e9sert bruyant, engouffrer dans l&rsquo;estuaire, en luttant contre le remous baissant des polarit\u00e9s des mar\u00e9es, qu&rsquo;on avait un peu d\u00e9laiss\u00e9es et oubli\u00e9es en haute-mer, dans leur ressac dur et d&rsquo;acier, mais bon an mal an nous avions finalement d\u00e9bouch\u00e9 pr\u00e8s du petit port, en franchissant les cuisses bois\u00e9es qui nous serraient, avec le lune ou le soleil par l&rsquo;arri\u00e8re (on ne savait plus l&rsquo;ordre des jours et des nuits depuis trop longtemps ; l&rsquo;espace \u00e9tait fait de plans m\u00eal\u00e9s).<\/p>\n<p>Nous avons mouill\u00e9 dans la rade \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la jet\u00e9e, car notre b\u00e2timent n&rsquo;aurait pu y tenir dans le viavia du trafic.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;\u00e9tais pas rentr\u00e9 sur cette terre depuis que j&rsquo;en \u00e9tais parti \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de treize ans, embarqu\u00e9 \u00e0 bord du <em>Penthi\u00e8vre<\/em> comme aide de pont ; cinq longues ann\u00e9es sur le pont et dans la cale, loin de tout, et j&rsquo;avais occup\u00e9 pratiquement tous les postes pour devenir ma\u00eetre-saleur, le poste que j&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, je dois le dire.<\/p>\n<p>Loin de tout ? Je suis parti orphelin, contrairement \u00e0 d&rsquo;autres, la situation n&rsquo;a pas chang\u00e9, je reste orphelin. Je n&rsquo;ai plus de famille ici. Je me revois laisser derri\u00e8re moi Al Lochenn.<\/p>\n<p>Je dois passer un moment, un moment qui ne cesse pas, \u00e0 contempler la plage et la for\u00eat derri\u00e8re qui lui fait ombre ; j&rsquo;ai besoin de temps pour mon regard se stabilise, fasse le point, ne cesse de papillonner. Je n&rsquo;ai plus la pr\u00e9cision d&rsquo;autrefois. Je crois que, comme nos mains, mes mains, sont br\u00fbl\u00e9es par le sel (\u00e0 bien y regarder, le point est plus facile sur elle, \u00e0 bien y regarder, si je les maintiens devant mois \u00e0 plat, les doigts l\u00e9g\u00e8rement \u00e9cart\u00e9s, on dirait bien les rias et les fjords d&rsquo;ici et d&rsquo;ailleurs, pas vraiment des lagunes ou des baies ensoleill\u00e9es, ou les atolls des mers du sud dont on n&rsquo;a cess\u00e9 de me rebattre les oreilles ; mes mains sont cette terre ; est-ce qu&rsquo;un autre pelta qui, rest\u00e9 ici \u00e0 labourer sans cesse des pommes de terre, a d\u00e9velopp\u00e9 de s moignons de mains comme les tubercules ?), mes mains sont br\u00fbl\u00e9es du sel, mais je crois que l&rsquo;atmosph\u00e8re de la grave a \u00e9galement \u00e9parpill\u00e9 mon regard, m&rsquo;a ab\u00eem\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>Et puis le rythme s&rsquo;\u00e9teint, il y faut du temps.<\/p>\n<p>Quand les contours sont plus nets, que je discerne les troncs des houppiers nus, je crois bien voir une chevrette immobile, elle, cela fait un moment qu&rsquo;elle m&rsquo;a vu. Et \u00e0 peine mon esprit fa\u00e7onne l&rsquo;image que mes yeux focalisent, elle a disparu derri\u00e8re sa queue blanche.<\/p>\n<p>Cela fait beaucoup de nouvelles pour une seule journ\u00e9e &#8211; et j&rsquo;ai d\u00fb rester un moment car \u00e7a y est le ciel s\u2019embrunit. Il faut que je trouve un logis, et probablement je ne pourrais pas quitter le port, \u00e0 moins que je puisse trouver un passage pour Dinan. Au moins l\u00e0 pourrais-je retrouver la chaleur d&rsquo;une taverne, du vin, et qui sait, une musique, ou mieux ?<\/p>\n<p>Comme tous se sont \u00e9parpill\u00e9s, certains directement vers leurs femmes et maisons chaudes, d&rsquo;autres \u00e0 boire ou roupiller, me voil\u00e0 seul au bout du quai. Les quelques longueurs qui me s\u00e9parent des lumignons me paraissent une \u00e9ternit\u00e9. Je vois l&rsquo;eau \u00e0 droite et j&rsquo;ai l&rsquo;impression de&#8230; tanguer !<\/p>\n<p>Je trouve un passage pour Dinan, Dieu soit lou\u00e9, nous allons monter, sortir de cette gangue. Je veux bien de l&rsquo;oc\u00e9an infini malgr\u00e9 ses monstres, mais je crache sur les anses baln\u00e9aires ! Autant cultiver des patates !<\/p>\n<p>Dans le v\u00e9hicule, nous sommes quatre, mais aucun de mon \u00e9quipe. Aucun d&rsquo;entre eux d&rsquo;ailleurs n&rsquo;aurait voulu s&rsquo;\u00e9loigner de la mer. Quatre bonhommes. Nous sommes tous n\u00e9s de la m\u00eame fatigue, d&rsquo;un \u0153il entendu, chacun reste coi, sans d\u00e9tourner la face, sans cogner le genou, sans racler la gorge, surtout sans s&rsquo;assoupir.<\/p>\n<p>Lorsque nous arrivons sur la grande place de Dinan, une fois encore nous prenons quatre directions diff\u00e9rentes. Je me dirige directement vers la cath\u00e9drale. Je sais l\u00e0 des tavernes accueillantes et, d&rsquo;apr\u00e8s les dires de mes pairs, certaines peu regardantes \u00e0 la licence.<\/p>\n<p>Mais il faut du temps pour reparler un homme et, si le vin n&rsquo;a pas manqu\u00e9 \u00e0 bord, surtout pour ceux de mon exp\u00e9rience, jusque dans la solitude, gare qu&rsquo;il ne se transforme en venin ! La soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas naturelle pour qui a c\u00f4toy\u00e9 les cieux et les ondes si longtemps. Heureusement que je viens \u00e9tranger en terre \u00e9trang\u00e8re, le contraire n&rsquo;en eut \u00e9t\u00e9 que plus ardu encore.<\/p>\n<p>La ville est morne, comme \u00e9puis\u00e9e. Il crachote une esp\u00e8ce de bruine crasse. Les pav\u00e9s sont glissants. Heureusement il y a ces arcades de bois o\u00f9 je me faufile. Je trouve une lumi\u00e8re, la salle est embu\u00e9e, mais vide ; aussi entr\u00e9-je.<\/p>\n<p>Une femme grasse des \u00eeles se tient derri\u00e8re un comptoir de zinc, en train d&rsquo;essuyer des chopes. Elle ne m&rsquo;adresse pas la parole, ne me salue pas, me d\u00e9signe une place \u00e0 une table isol\u00e9e. Je m&rsquo;ex\u00e9cute, la mani\u00e8re, quoique disconvenante, ne me heurte pas, au contraire. Apr\u00e8s un temps sans doute long, elle vient vers moi avec un bol et un broc de cidre, pose le bol, verse le cidre, et se plante sur ses deux anches comme des fanions. \u00ab\u00a0Manger ?\u00a0\u00bb, l\u00e2che-t-elle sans m\u00e9pris ni d\u00e9dain, mais sans aucune affection ni attention. \u00ab\u00a0Oui, si vous aviez de la viande<br \/>\n&#8211; Andouille.<br \/>\n&#8211; Va bon.\u00a0\u00bb et elle s\u2019\u00e9clipse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ho !\u00a0\u00bb, qu&rsquo;elle fait \u00e0 travers une lucarne que je n&rsquo;avais pas not\u00e9 derri\u00e8re le comptoir, \u00ab\u00a0un civet complet en salle\u00a0\u00bb. Je n&rsquo;entends aucune r\u00e9ponse. Elle me demande si je veux du lait ribot, je dis oui, avec une galette s\u00e8che.<\/p>\n<p>Le cidre est bon, mais je n&rsquo;aime pas le cidre. Je lui demande une bi\u00e8re apr\u00e8s avoir vid\u00e9 ma bol\u00e9e, une grande, une mousseuse, une fra\u00eeche. \u00ab\u00a0Trois bi\u00e8res ?\u00a0\u00bb me dit-elle, et comme je reste interloqu\u00e9, elle \u00e9clate en grands rires ligneux.<\/p>\n<p>La bi\u00e8re me r\u00e9chauffe le c\u0153ur, et deux puis trois autres clients entrent. Les deux premiers sont des habitu\u00e9s, ils s&rsquo;accoudent directement au comptoir, les trois autres s&rsquo;installent contre la chemin\u00e9e, sans mot dire. Tous des hommes.<\/p>\n<p>Ils font comme tous les autres, me jettent un \u0153il comme un \u00e9tranger sans me regarder, jugent longuement par-dessous, puis m&rsquo;ignorent. C\u2019est pareil \u00e0 Miquelon. C\u2019est pareil sur la c\u00f4te d&rsquo;Islande. C&rsquo;est pareil dans l&rsquo;Hudson. Toujours les \u00e9trangers sont jaug\u00e9s et d\u00e9daign\u00e9s. C&rsquo;est pour \u00e7a qu&rsquo;il y a des \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Le civet arrive, \u00e9pais et humide, fumant, ragoutant. Je songe au fleuve, qui para\u00eet toujours autre (je l&rsquo;ai bien vu sur le pont : ce fleuve est une mer).<\/p>\n<p>Je songe \u00e0 cette femme des mers du sud, dans la baie des citrons, dans l&rsquo;archipel des olives&#8230; Combien d&rsquo;autres eaux basse pour ces filets que nous ramassons dans les eaux noires des p\u00f4les, combien de ces eaux nos mains voyagent-elles par l&rsquo;entremise de nos grains de sel, de nos peaux arrach\u00e9es par les grains de sel, et envoy\u00e9es comme des timbres dans une folle correspondance ? Une correspondance sans retour ? Verrai-je un jour ces eaux blanches de M\u00e9diterran\u00e9e ?<\/p>\n<p>Je ne suis pas un \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Je ne suis pas un \u00e9tranger. Je ne suis pas quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;est pas d&rsquo;ici. Ma soci\u00e9t\u00e9 est la morue, pas les hommes, c&rsquo;est tout. Le lendemain je marche sur l&rsquo;horizon, pour me rappeler combien il est triste&#8230; les champs. Les ragosses isol\u00e9es comme de grands dadais ch\u00e9tifs. Les clochers comme des bornes&#8230; La mairie, la boutique, le lavoir&#8230; la lavandi\u00e8re, qui lave et parfume le pays en attendant son mari.<\/p>\n<p>Plus d&rsquo;hu\u00eetres ici pour enfumer les toiles, d\u00e9j\u00e0, plus d&#8217;embruns pour perforer les peaux, la lumi\u00e8re elle-m\u00eame s&rsquo;est \u00e9boul\u00e9e en bosquets \u00e9pineux et touffes roidies par le gel. Le temps est argileux comme ces sillons sans cesse retourn\u00e9s.<\/p>\n<p>Sillon, mais aussi sillage&#8230; est-ce que la m\u00e9moire idem s&rsquo;enlise ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction de la s\u00e9rie R\u00e9sidences, celle-ci \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9sidence effectu\u00e9e avec la Maison de la Po\u00e9sie de Rennes \u00e0 Combourg en 2019-2020. &nbsp; Mardi, nous arrivons devant cette large ouverture en compas qui fait entrer la mer profond\u00e9ment dans la terre, \u00e0 moins que ce ne soit le contraire, et qui&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090,3437],"tags":[1463,2463,3524,560,2140,3729,3731,3730,3551,478],"class_list":["post-14686","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","category-residence","tag-aventure","tag-bateau","tag-bretagne","tag-colonie","tag-commerce","tag-dinan","tag-port","tag-rance-riviere","tag-region-naturelle","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14686","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14686"}],"version-history":[{"count":13,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14686\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18279,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14686\/revisions\/18279"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14686"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14686"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14686"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}