{"id":14471,"date":"2019-04-29T19:55:14","date_gmt":"2019-04-29T17:55:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14471"},"modified":"2024-05-12T12:07:02","modified_gmt":"2024-05-12T10:07:02","slug":"la-vie-mode-d-emploi-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-vie-mode-d-emploi-2\/","title":{"rendered":"La vie mode d&#8217;emploi 2<br><font size=3>[Paris]"},"content":{"rendered":"<p><center>><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14786\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/IMG_6242.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tous les soirs, plusieurs fois dans la soir\u00e9e, je vais fumer une cigarette dans la cage d&rsquo;escalier de l&rsquo;immeuble. Je ne supporte pas l&rsquo;odeur de la cigarette dans mon appartement, qui est trop petit, treize m\u00e8tres carr\u00e9s. Je dois descendre sept marches et j&rsquo;arrive au niveau d&rsquo;une esp\u00e8ce d&rsquo;entresol qui pourrait servir de cage d&rsquo;ascenseur ou m\u00eame de toilettes, comme au niveau du premier \u00e9tage, mais qui est lib\u00e9r\u00e9, une esp\u00e8ce de cagibi ou de niche simplement munie d&rsquo;une ouverture sur la cour. Aux \u00e9tages inf\u00e9rieurs, il y a, dans l&rsquo;ordre : une poussette, deux colis \u00e0 \u00ab\u00a0ne pas toucher\u00a0\u00bb et une poussette, un \u00e9cran large plat coins carr\u00e9s et trois classeurs de paperasse, rien, et des toilettes ; ici, au dernier \u00e9tage de mon immeuble, au sixi\u00e8me, il n&rsquo;y a rien non plus.<\/p>\n<p>Ici les fen\u00eatres ont \u00e9t\u00e9 refaites r\u00e9cemment, et sont en p\u00e9v\u00e9c\u00e9 blanc ; on peut les ouvrir ais\u00e9ment : c&rsquo;est l\u00e0 que je viens fumer, deux \u00e0 trois fois par soir, gu\u00e8re plus (je ne fume pas en journ\u00e9e).<\/p>\n<p>Mon appartement donne sur la rue, une seule fen\u00eatre pour tout cet espace ! Mais la fen\u00eatre de l&rsquo;entresol donne sur la cour int\u00e9rieure, qui s\u00e9pare mon immeuble de l&rsquo;immeuble de fond de cour, qui est plus bas de deux \u00e9tages. C&rsquo;est presque une maison long\u00e8re, coinc\u00e9e au-milieu de tous ces immeubles. Mais je ne peux rien voir d&rsquo;o\u00f9 je regarde, sans devoir me pencher dangereusement au-dehors ; je me contente du beau toit de zinc, surmont\u00e9 de beaux mitrons de terre cuite ; un fil de t\u00e9l\u00e9phone ou un c\u00e2ble de t\u00e9l\u00e9vision serpente b\u00e9atement sur le zinc. A gauche, la vue est bouch\u00e9e par un haut \u00e9difice qu&rsquo;on ne voit que de biais mais, du m\u00eame complexe des ann\u00e9es quatre-vingt, apr\u00e8s ce qui doit \u00eatre un parking ou une autre cour, grande cette fois, et qui se poursuit sur la droite (mais mon immeuble fait un L et emp\u00eache d&rsquo;en mesurer l&rsquo;\u00e9tendue) et qu&rsquo;on devine plus qu&rsquo;on ne la voit (de sorte qu&rsquo;il s&rsquo;agit plus que tout autre d&rsquo;un vide) ; l\u00e0 cro\u00eet un arbre sans nom dont on ne per\u00e7oit que la canop\u00e9e et, derri\u00e8re lui, prend tout le champ un autre vaste \u00e9difice, un immeuble r\u00e9cent, l&rsquo;objet de toutes mes attentions.<\/p>\n<p>Il doit mesurer huit \u00e9tages, mais je n&rsquo;en vois que six, les deux plus bas me restant aveugles. Chaque \u00e9tage est divis\u00e9 en six appartements tous de la m\u00eame taille, du moins vois-je six grandes baies vitr\u00e9es donnant vers la cour \u00e0 l&rsquo;arbre, et donc vers moi, munie d&rsquo;une porte et d&rsquo;une petite avanc\u00e9e couverte qu&rsquo;on ne peut exactement qualifier de balcon. Il me semble bien que tous sont ind\u00e9pendants, mais je ne saurais le jurer. Ce sont donc trente-six vues identiques que je vois et, le soir, lorsqu&rsquo;elles s&rsquo;illuminent, si les rideaux roulants de plastique ne sont pas baiss\u00e9s, je peux \u00e0 loisir observer tout ce que font leurs r\u00e9sidents.<\/p>\n<p>C&rsquo;est mon occupation favorite, et elle m&rsquo;est tellement devenue famili\u00e8re qu&rsquo;elle en est maladive. J&rsquo;ai appris \u00e0 conna\u00eetre les occupants des petites bo\u00eetes superpos\u00e9es ; je sais o\u00f9 est qui et, \u00e0 force d&rsquo;observation, j&rsquo;en d\u00e9duis des s\u00e9quences de vie, des \u00e9v\u00e8nements, et presque les intentions de chacun, comme des pr\u00e9noms ou des occupations, et les relations entre eux&#8230;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Je les connais tous. Je connais toutes les fen\u00eatres, tous les appartements, et tous les occupants. A d\u00e9faut de deux fen\u00eatres de l&rsquo;\u00e9tage le plus bas en premi\u00e8re et en troisi\u00e8me position (en partant de la gauche), de deux fen\u00eatres les plus \u00e0 droite du dernier, et de celle \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage d&rsquo;en dessous \u00e0 la deuxi\u00e8me, qui ne sont jamais ouvertes, ou du moins que je n&rsquo;ai jamais vues ouvertes (mais en l&rsquo;esp\u00e8ce, n&rsquo;est-ce pas que cela revient au m\u00eame ?) je crois que je suis parvenu \u00e0 accumuler des renseignements sur tous les autres \u00e9l\u00e9ments : fen\u00eatres, appartements, occupants.<\/p>\n<p>Certains bien s\u00fbr me sont plus myst\u00e9rieux, les rideaux roulants ne s&rsquo;ouvrent que rarement et jamais en plein, alors je vois une taille, simplement, se balancer dans la fente ainsi form\u00e9e entre le bas du rideau et la rambarde de fer qui prot\u00e8ge de la chute. Deux me sont rest\u00e9s totalement herm\u00e9tiques jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Certaines ont des rideaux ou des voiles ou des tentures, c\u2019est emb\u00eatant, mais conna\u00eetre une vie \u00e0 travers des rideaux ou les histoires qu&rsquo;on se raconte, je ne sais plus bien faire la diff\u00e9rence de toute fa\u00e7on.<\/p>\n<p>En revanche une grand nombre de fen\u00eatres me sont extr\u00eamement limpides, comme si moi-m\u00eame je parcourrais ces m\u00e9diocres m\u00e8tres carr\u00e9s, cette retraite vesp\u00e9rale. Comme si c&rsquo;\u00e9tait moi que je regardais. Et je regardais.<\/p>\n<p>Entre chaque m\u00e9got, pratiquement, j&rsquo;oubliais tout : je ne pensais jamais \u00e0 la fa\u00e7ade, mais \u00e0 peine je me mettais moi-m\u00eame \u00e0 la fen\u00eatre et tout recommen\u00e7ait.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Pratiquement, chaque fois que j&rsquo;ouvrais la fen\u00eatre de mon r\u00e9duit et allumais ma clope (c&rsquo;\u00e9tait souvent en fin de journ\u00e9e, et donc plut\u00f4t de nuit), je retrouvais la fa\u00e7ade. C&rsquo;\u00e9tait la sensation d&rsquo;une amiti\u00e9, comment dire. A la quatri\u00e8me rang\u00e9e en derni\u00e8re position, en 4F disons, pelotonn\u00e9e contre le mur de droite en hiver, assise contre le mur de gauche en \u00e9t\u00e9, il y avait toujours cette fille blonde. Comme dans la chanson, il y avait ce point rouge dans la nuit.<\/p>\n<p>Une bonne moiti\u00e9 \u00e9tait des fumeurs et pratiquement tous les fumeurs fumaient \u00e0 la fen\u00eatre, pas dans l&rsquo;appartement &#8211; comme moi ! Tout en haut \u00e0 gauche aussi (1A peut-\u00eatre ?), \u00e0 l&rsquo;angle sup\u00e9rieur de l&rsquo;immeuble, il y avait cette autre fille, que je voyais toujours en nuisette. C&rsquo;est-\u00e0-dire que le voyais le plus souvent au moment o\u00f9 elle allait au lit. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas un lit, le sien, d\u2019ailleurs, mais un de ces ridicules hamacs autosuspendus.<\/p>\n<p>En 2A un homme seul, toujours seul, qui fumait, toujours en cale\u00e7on, \u00e0 peine entr\u00e9. A peine rentr\u00e9 chez lui, il se d\u00e9shabillait, enfin se mettait en cale\u00e7on, et fumait. Puis il \u00e9teignait tout et disparaissait dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>En 3C, il y avait ce couple : \u00e0 chaque fois qu&rsquo;ils \u00e9taient seuls (divis\u00e9s donc) ils restaient assis devant ce qui semblait un \u00e9cran, sur un bureau tourn\u00e9 vers la baie vitr\u00e9e. Mais d\u00e8s qu&rsquo;ils \u00e9taient ensemble, il s&rsquo;asseyaient devant deux grand calices de vin, sur une esp\u00e8ce de mange-debout situ\u00e9 derri\u00e8re, dans ce qui semblait le coin cuisine.<\/p>\n<p>En 3F, il y avait ce jeune homme qui recevait toujours des hommes diff\u00e9rents, je peux le dire plus ou moins \u00e0 la taille ou \u00e0 la couleur de peau. Et d\u00e8s que l&rsquo;invit\u00e9 p\u00e9n\u00e9trait dans la pi\u00e8ce, il baissait le rideau ; sinon il ne bougeait gu\u00e8re.<\/p>\n<p>Juste en dessous, en 4F, il y avait cette jeune fille qui passait sa vie dans un grand divan devant la t\u00e9l\u00e9vision. Lorsqu&rsquo;il faisait tout \u00e0 fait sombre, on ne voyait que l&rsquo;aura bleut\u00e9e de l&rsquo;\u00e9cran qui emplissait la pi\u00e8ce, comme un \u00eatre.<\/p>\n<p>A sa gauche, un couple de jeunes filles, je ne pense pas qu&rsquo;elles \u00e9taient amantes, mais plut\u00f4t \u00e9tudiantes, car tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement, et sp\u00e9cialement le jeudi et le samedi, elles recevaient plein de jeunes de leur \u00e2ge. Je ne pouvais entendre ni musique ni \u00e9clat de voix, mais je les voyais rire et danser &#8211; et manger bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>Je notais qu&rsquo;il n&rsquo;y avait aucun vieillard et, du moins \u00e0 premi\u00e8re vue (mais en l&rsquo;esp\u00e8ce, n&rsquo;est-ce pas que cela revient au m\u00eame ?), tous ces gens \u00e9taient blancs. C&rsquo;\u00e9tait donc cela ?<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Je voyais les livreurs harnach\u00e9s d\u00e9livrer tous les habitants \u00e0 tour de r\u00f4le, comme des cobayes qu&rsquo;on vient nourir (\u00e7a aussi plut\u00f4t r\u00e9guli\u00e8rement), presque vingt fois par soir\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>Je voyais aussi les sc\u00e8nes de col\u00e8re, parfois, entre deux jeunes personnes trop pr\u00e9coces dans la vie. Et je voyais aussi les s\u00e9ductions, les \u00e9nervements, les cadeaux offerts, les coups port\u00e9s, les \u00e9bats amoureux.<\/p>\n<p>Souvent c&rsquo;\u00e9tait cru. Rapide et cru. C&rsquo;\u00e9tait souvent tr\u00e8s rapide, et souvent tr\u00e8s cru. Des chemises arrach\u00e9es, des jupes d\u00e9chir\u00e9es, des sous-v\u00eatements \u00e9ventr\u00e9s. Des gestes brusques, des angles osseux, des chocs peau contre peau. Des faci\u00e8s d\u00e9sol\u00e9s, des grimaces de jouir.<\/p>\n<p>Mais rarement de longues caresses (seule Margot, en 4F, prenait le temps de rouler ses cigarettes, de m\u00e9langer sa salade, de poser de longues phrases r\u00eaveuses sur de longues plages de papier)&#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait donc cela qu&rsquo;ils voulaient me montrer, tous ? C&rsquo;\u00e9tait cela qu&rsquo;ils rendaient visible, cela qu&rsquo;il donnaient de leur int\u00e9rieur ? Mais alors que pouvaient-ils bien dissimuler encore, sous les voiles de leur pudeur ?<\/p>\n<p>je les voyais faire, puis je les suivais, dans les draps de leurs lits, dans leurs toilettes, et derri\u00e8re leur porte d&rsquo;entr\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>Un jour j&rsquo;avais m\u00eame imagin\u00e9 trouver l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;immeuble et venir frapper \u00e0 celles de ceux qui \u00e9taient devenus mes amis. Margot en 4F mais aussi Rapha\u00ebl en 2A, et puis C\u00e9line et J\u00e9r\u00e9mie, en 3C, et pourquoi pas saluer Philippe en 3F ?<\/p>\n<p>Mais je me r\u00e9signais. D&rsquo;ailleurs, \u00e0 peine quitt\u00e9 mon poste d&rsquo;observation, tout l&rsquo;immeuble, ses meubles et ses occupants s&rsquo;\u00e9vanouissaient dans le n\u00e9ant, ils n&rsquo;existaient plus &#8211; alors qu&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 tellement importants, qu&rsquo;ils \u00e9taient tellement incarn\u00e9s entre mes doigts, entre les doigts de mes yeux. Alors qu&rsquo;ils \u00e9taient mes amis, ils \u00e9taient devenus ma famille ! Comment pouvais-je les abandonner \u00e0 leur sort ?<\/p>\n<p>Les pauvres, mes pauvres enfants, comment avais-je pu les abandonner \u00e0 leur sort ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>> &nbsp; Microfiction de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; Tous les soirs, plusieurs fois dans la soir\u00e9e, je vais fumer une cigarette dans la cage d&rsquo;escalier de l&rsquo;immeuble. Je ne supporte pas l&rsquo;odeur de la cigarette dans mon appartement, qui est trop petit, treize m\u00e8tres carr\u00e9s. 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