{"id":14428,"date":"2017-10-20T17:35:52","date_gmt":"2017-10-20T15:35:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14428"},"modified":"2024-05-12T12:11:17","modified_gmt":"2024-05-12T10:11:17","slug":"tournemire","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/tournemire\/","title":{"rendered":"Tournemire<br \/><font size=3>[Plan\u00e8ze]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-15230\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790-1536x864.jpg 1536w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_5790.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tournemire \u00e9tait assis sur un banc, en limite du hameau, et voyait l&rsquo;\u00e9tendue des prairies, o\u00f9 venaient s&rsquo;activer de grosses machines bruyantes.<\/p>\n<p>Du haut de ses mille m\u00e8tres il contemplait Plan\u00e8ze. Son regard per\u00e7ait loin, jusque derri\u00e8re les fa\u00eetes de lauze, les collines vulpines, et l&rsquo;horizon. Il embrassait aussi autour, tout le plateau.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re lui sonnait le clapotis d&rsquo;une fontaine. Les clarines.<\/p>\n<p>Deux types \u00e0 pied passaient dans les parcelles, ils s&rsquo;enfilaient sous les cl\u00f4tures, qui \u00e7a pouvait \u00eatre ?<\/p>\n<p>Harnach\u00e9s comme des sp\u00e9l\u00e9ologues alors que, malgr\u00e9 le froid, le soleil \u00e9crasait tout dor\u00e9navant, ils \u00e9taient encore mal ras\u00e9s et sales de peau, comme s&rsquo;ils avaient roul\u00e9 dans la boue. Qui \u00e9taient-ils ? <\/p>\n<p>Comme il passaient lourdement sous le barbel\u00e9 de la cl\u00f4ture, il rit. Comme il rit, ils vinrent. \u00ab\u00a0Bonjour\u00a0\u00bb dirent-ils, \u00ab\u00a0Salut\u00a0\u00bb, il r\u00e9pondit. Qui ? Mais tout de suite :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que vous allez faire habill\u00e9s comme \u00e7a pour t\u00e2ter du cul des vaches?<br \/>\n&#8211; Non, dit le plus jeune, on fait une \u00e9tude, sur les prairies ; je m&rsquo;int\u00e9resse aux sols, et lui aux plantes&#8230; Il rench\u00e9rit, net.<br \/>\n&#8211; Ah ben les prairies, les prairies d&rsquo;ici, elles sont pas faites pour ce genre d&rsquo;engin, vous savez. Il s&rsquo;appuyait sur sa canne, les yeux pliss\u00e9s, content\u00e9 et m\u00e9content, \u00e0 la fois. Le plus jeune a cru qu&rsquo;il parlait d&rsquo;eux. Mais il d\u00e9signait du regard sans geste. Antoine se retourna et vit d\u00e9lov\u00e9 des courbes de la colline, comme un museau fort de naseaux venir en silence du devers invisible un \u00e9norme tracteur bleu dont on avait peine \u00e0 imaginer, quand il se fut fait entier, \u00e0 demi tourn\u00e9 vers quelques sillon d&rsquo;ici invisible, la taille des roues arri\u00e8res, le poids, la puissance du moteur.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ici la terre est humide ; ce n&rsquo;est pas la glaise, c&rsquo;est l&rsquo;eau. Les champs sont encore cl\u00f4tur\u00e9s, mais ceux-l\u00e0 ils \u00e9crasent tout, ils \u00e9crasent vos sols et plantes et bient\u00f4t les cl\u00f4tures, ils ne comprennent pas le d\u00e9sastre qu&rsquo;il font, \u00e7a tire de partout, comme un drap trop serr\u00e9, fich\u00e9 dans la terre par leur roues comme des marteaux, des enclumes&#8230; A force ils d\u00e9chirent la prairie. Ne savent pas. Ne veulent pas savoir. Les subventions &lsquo;comprenez. Celui-l\u00e0 est encore plus gros et plus abruti que les autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ils regardaient la masse clinquante et pesante s&rsquo;accrocher \u00e0 la terre qui faisait des vagues, par ses crampons impitoyables.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est mon fils, l&rsquo;a\u00een\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Antoine profite du silence, et l&rsquo;autre semble ne pas le supporter. Antoine trouve, comme dit l&rsquo;autre, \u00ab\u00a0rien de plus frais et de plus na\u00eff que ces r\u00eaves bovins carillonn\u00e9s\u00a0\u00bb. La maison, un buron de lauze \u00ab\u00a0\u00e0 demi enseveli dans l&rsquo;herbe\u00a0\u00bb, c&rsquo;est un ami d&rsquo;Antoine qui leur a pr\u00eat\u00e9e. Une lubie d&rsquo;artiste, un ami qui habite en ville, enfin en ville&#8230;. Saint-Flour ! Qui a achet\u00e9 un buron \u00e0 un vague cousin, pour y passer l&rsquo;\u00e9t\u00e9, au frais. Des huit degr\u00e9s en ao\u00fbt, oui c&rsquo;est frais. Les deux jeunes hommes ont d&rsquo;ailleurs leur duvet, et ils n&rsquo;ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 faire un feu, avec tout le bois qu&rsquo;ils ont pu trouver alentours, m\u00eame humide et crissant et fumant comme il \u00e9tait.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre n&rsquo;aime pas le froid. Antoine se rass\u00e9r\u00e8ne. \u00ab\u00a0Bah encore deux ou trois nuits et on aura fini, juste un moment \u00e0 passer. Et puis la journ\u00e9e on prend notre bain de soleil non ?<\/p>\n<p>Noirs, ils l&rsquo;\u00e9taient, mais seulement sur les bras et la face, le jeune n&rsquo;avait peut-\u00eatre pas pr\u00e9vu \u00e7a. Un bon technicien qu&rsquo;il \u00e9tait, un ing\u00e9nieur, mais pas tr\u00e8s fort au terrain. Antoine n&rsquo;est pas d&rsquo;ici mais il conna\u00eet le coin. Et l&rsquo;appr\u00e9cie. Et s&rsquo;il n&rsquo;est pas d&rsquo;ici, il est des m\u00eames paysages, les fa\u00eetes battus des vents, les landes qui peinent \u00e0 fleurir jaune, mais fleurissent tout le temps.<\/p>\n<p>L&rsquo;ami leur avait dit : \u00ab\u00a0Vous trouverez facile, c&rsquo;est la seule de la colline. Apr\u00e8s vous irez derri\u00e8re, il y a une pierre qui n&rsquo;est pas lauze, dessous la clef. Pensez \u00e0 bien refermer et la remettre. Il y a une bouteille de gn\u00f4le dans le placard, vous pouvez y aller, c\u2019est un vieux qui me la file. Un vrai tord-boyau, mais \u00e7a occupe, \u00e0 d\u00e9faut de r\u00e9chauffer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme le soleil plonge vers un buisson de dr\u00f4le de gen\u00eats tout blancs, Antoine s&rsquo;est pos\u00e9 sur une grosse pierre ronde et fume une cigarette, une chope de fer \u00e9maill\u00e9 dans la main. Il a tout dans son camion. Il est heureux. Bient\u00f4t papa, pour la troisi\u00e8me fois. Bient\u00f4t propri\u00e9taire. Les pieds dans la boue tout le jour. Bronzage agricole. Mollets d&rsquo;acier. Yeux ouverts. Il aime tout \u00e7a.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre est intimid\u00e9. Tout son savoir ne colle pas exactement au tableau. Il lui manque des cases, des listes, des couleurs. Il n&rsquo;est pas si mal en point, mais il languit. Trop vide ici. Deuxi\u00e8me nuit, et quand c&rsquo;est pas le vent glacial, c&rsquo;est le silence de pois. Il chuinte, dedans. Antoine est sympa, ce n&rsquo;est vraiment pas le probl\u00e8me, en v\u00e9rit\u00e9 il n&rsquo;y a pas de probl\u00e8me, mais tout ceci lui semble tellement&#8230; recul\u00e9.<\/p>\n<p>Lui il vient de Toulouse. Il s&rsquo;est perdu vingt fois avant de retrouver Antoine, dans des lieux insoup\u00e7onn\u00e9s, sans r\u00e9seau, sans \u00e2me qui vive, sans aucun commerce, et des traits de vingt kilom\u00e8tres de virages qui durent des heures. Il n&rsquo;a jamais connu le temps. Ils ont travers\u00e9 un bout d&rsquo;Aubrac ensemble. Ils se sont arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Chaudes-Aigues. Il s&rsquo;est br\u00fbl\u00e9 la main \u00e0 la fontaine. Quelque chose en lui lui a dit de se m\u00e9fier. On est sur du volcan, apr\u00e8s tout.<\/p>\n<p>Mais alors pourquoi toute cette eau, tout ce froid ?<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Comme son fils va et vient dans la cour, Tournemire sait que quelque chose se trame. Indolent, il sort profiter du soleil naissant sur le banc devant la maison. Il sait qu&rsquo;il va falloir combattre. Il en a vu d&rsquo;autres.<\/p>\n<p>Le voil\u00e0 qui : \u00ab\u00a0Salut, c&rsquo;\u00e9tait qui les deux gars, pourquoi tu leur a parl\u00e9 ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Salut mon fils. Deux jeunes qui font une \u00e9tude, s\u00fbrement pour le contournement. Ils m&rsquo;ont pos\u00e9 des questions. Je leur ai r\u00e9pondu.<br \/>\n&#8211; Quelles questions ? Et pourquoi t&rsquo;as r\u00e9pondu ?<br \/>\n&#8211; Sur la m\u00e9t\u00e9o. Sur l&rsquo;eau, la nappe. Je suis encore chez moi, ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le fils s&rsquo;\u00e9loigne. Il n&rsquo;habite plus l\u00e0, mais dans le village, une villa qu&rsquo;il a faite de ses mains. En carton, dit Tournemire. Il voudrait que le vieux d\u00e9gage, s&rsquo;installe avec lui ou ailleurs. Il voudrait le terrain, agrandir un peu. Stocker les v\u00e9hicule. La maison g\u00eane. Elle est vieille, insalubre. Le vieux cannera l\u00e0-dedans.<\/p>\n<p>Tournemire ne sait plus \u00e0 quel saint se vouer. C\u2019est le seul fils qui lui est rest\u00e9, mais c\u2019est le plus abruti. Le contournement de la nationale cause bien du souci \u00e0 tout le monde, mais tout le monde esp\u00e8re en tirer parti. Les deux gar\u00e7ons sont l\u00e0 pour \u00e7a. D\u00e9cider quel parti. Le fils, \u00e7a le rend nerveux. Des \u00e9trangers savent pas ce qui est bon pour nous. M\u00eame le d\u00e9partement. Peuvent pas savoir.<\/p>\n<p>Tournemire en a vu passer des \u00e9trangers. Des agents, des techniciens, des ing\u00e9nieurs. \u00c7a n&rsquo;a pas tellement chang\u00e9 sa vie. Il fait partie du lot. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il pense. S&rsquo;il l\u00e2che, tout le pays l\u00e2che. Pas plus compliqu\u00e9. Il tient. tant qu&rsquo;il tient. Il est pas tout seul. Sutures des prairies.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Le chef. Toujours bien sap\u00e9, chaussure pointue, brillante. Clio neuve. Dans la merde du labour.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tout le d\u00e9vers de la route au bois l\u00e0-haut, appartient \u00e0 monssieur Eug\u00e8ne Tournemire. Son fils nous dit qu&rsquo;il est d&rsquo;accord pour vendre, mais on ne voit rien venir. Vous pourriez faire un saut dans ses parcelles, trouver une orchid\u00e9e, une veine dangereuse, un truc qui fasse avancer le shimilik, okay ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il dit <em>shimilik<\/em> et il dit <em>okay<\/em>. Il a des chaussures pointues. Antoine a compris, dans l&rsquo;\u0153il de Tournemire. Il sait que le vieux ne bougera pas. Il n&rsquo;a aucune intention de lui faire changer d&rsquo;avis. Ils ont scell\u00e9 un pacte, tout \u00e7a avec les yeux, par les d\u00e9placements des vapeurs entre leurs pauvres mots. Le gamin n&rsquo;a rien capt\u00e9. Le chef ne comprend rien. Le fils est un abruti. Pour Antoine, \u00e7a veut dire &lsquo;y&rsquo;a moyen&rsquo;. Derri\u00e8re \u00e7a dit &lsquo;va y avoir du sport'\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>La fontaine clapote, comme une litanie pour les feuilles. Antoine vient voir Tournemire. Ils ont la Plan\u00e8ze aux \u00e9paules, au ventre, tout autour d&rsquo;eux. C&rsquo;est pas les m\u00eames ressorts, pas les m\u00eames attaches, pas les m\u00eames tire-forts, mais le r\u00e9sultat est identique : maintenir les prairies, quitte \u00e0 conserver les vaches, les gros tracteurs bleus, les abrutis. Antoine est venu, le dernier jour, avant de filer, simplement pour s&rsquo;assurer d&rsquo;une chose. Que Tournemire crible la m\u00e9canique du tracteur \u00e0 une brass\u00e9e de sanguisorbes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; Tournemire \u00e9tait assis sur un banc, en limite du hameau, et voyait l&rsquo;\u00e9tendue des prairies, o\u00f9 venaient s&rsquo;activer de grosses machines bruyantes. Du haut de ses mille m\u00e8tres il contemplait Plan\u00e8ze. Son regard per\u00e7ait loin, jusque derri\u00e8re les fa\u00eetes de lauze, les collines vulpines, et l&rsquo;horizon. 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