{"id":14387,"date":"2019-02-20T17:30:49","date_gmt":"2019-02-20T15:30:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14387"},"modified":"2024-05-12T11:56:11","modified_gmt":"2024-05-12T09:56:11","slug":"lignes-de-fuite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/lignes-de-fuite\/","title":{"rendered":"Lignes de fuite<br ><font size=3>[Flandre]"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_0185-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14426\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_0185-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_0185-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_0185-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_0185.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center>><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Emilio marchait sur la plage, il sortait de l&rsquo;\u00e9cole. Le potjevleesch avait du mal \u00e0 passer, sans doute \u00e0 cause de la cr\u00e8ve qui mena\u00e7ait depuis un moment (et non pas de la maladresse de sa coll\u00e8gue Chantal qui en avait amen\u00e9 en salle des professeurs pour f\u00eater son d\u00e9part), il avait eu l&rsquo;id\u00e9e de prendre un peu d&rsquo;air du large et de marcher avant de rentrer.<\/p>\n<p>Il avait laiss\u00e9 la voiture au parking des clopes et il s&rsquo;\u00e9tait dirig\u00e9 vers les dunes du Perroquet. Sur le parking, un ballet de jeunes, qui entrait les mains vides et sortait charg\u00e9s de bonbons ou de pot de tabac, parfois de bouteilles. IL d\u00e9laissa cette douane moderne, et s&rsquo;engagea sur le sentier de la r\u00e9serve, et c&rsquo;\u00e9tait \u00e9trange de penser qu&rsquo;on \u00e9tait sur la fronti\u00e8re. Apr\u00e8s un moment dans l&rsquo;autre pays, le chemin r\u00e9int\u00e9grait le sien. Il se cacha un instant dans un fourr\u00e9 et en sortit remontant sa braguette. Finalement il grimpa sur la dune et comme il parvint au &lsquo;sommet&rsquo;, s&rsquo;ouvrit devant lui la plage et l&rsquo;\u00e9tendue grise de la mer du nord. Il faisait beau, au loin une ligne sombre semblait s\u00e9parer en pointill\u00e9 sinon les terres, du moins la mer du ciel. On ne savait plus lequel \u00e9tait gris ni lequel \u00e9tait bleu, on ne savait plus distinguer le gris du bleu. Il y avait une fonction math\u00e9matique, sans doute, qui expliquait l&rsquo;intersection de toutes ces droites.<\/p>\n<p>Dans les sables, hormis les quelques arbres qui faisaient petits fourr\u00e9s, et parmi les herbes, les oyats, quelques personnes l&rsquo;alanguissaient : un couple d&rsquo;adolescents ou de jeunes gens, allong\u00e9s sur le sable, s&#8217;embrassaient langoureusement, indiff\u00e9rents au monde qui les entourait ; un homme entre deux \u00e2ges lan\u00e7ait un b\u00e2ton \u00e0 un genre de labrador qui lui ramenait obligeamment ; un couple de gens \u00e2g\u00e9s, invisibles d&rsquo;ici, et de dos, de surcro\u00eet, se dirigeait vers Bray-Dunes.<\/p>\n<p>Emilio s&rsquo;arr\u00eata, il \u00e9tait sur un petit tertre de sable, une dune en somme, et il se roula laborieusement une cigarette  le vent soufflait et d\u00e9rangeait l&rsquo;affaire.<\/p>\n<p>Il ne regardait pas ses mains mais la mer. Il trouvait la mer haute, non pas que les vagues fussent nombreuses ou \u00e9lev\u00e9es, mais tout le bandeau de mer plus haut qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;habitude &#8211; l&rsquo;habitude du regard, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;habitude de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Et il pensait que la m\u00e9moire \u00e9tait une habitude de souvenirs, des souvenirs accumul\u00e9s en m\u00e9moire, quand les \u00e9v\u00e8nements saillants du pass\u00e9, qui marquaient de leur brillance comme un \u00e9clat de verre son passage sur le chemin, finalement se fondaient et se ramassaient en une immense mer d&rsquo;\u00e9clats de verre, semblable \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue devant lui.<\/p>\n<p>Il passa sa langue sur la gomme de son papier \u00e0 cigarette, et inclinant l\u00e9g\u00e8rement le regard, dans l&rsquo;angle mort que celui-ci faisait avec les lignes de l&rsquo;horizon, il rep\u00e9ra un objet au sol, un objet qui se distinguait du sol, qui s&rsquo;en d\u00e9tachait, tant par sa couleur p\u00e2le que par sa texture diverse, laquelle emp\u00eachait justement tout reflet.<\/p>\n<p>il s&rsquo;approcha et distingua une petit rectangle de plastique blanc ; c&rsquo;\u00e9tait une carte d&rsquo;identit\u00e9. Une carte d&rsquo;identit\u00e9 du pays voisin : Kerkhove L\u00e6titia, n\u00e9 \u00e0 Namur le 15 juillet 1991, r\u00e9sidant rue \u00e0 Gand, Renaat de Ruderstraat 65, 9041 Oostakker. Une carte d&rsquo;identit\u00e9 ! Qui sait \u00e0 qui elle appartient (ou qui sait qui est L\u00e6titia Kerkhove) et depuis quand elle est l\u00e0 ?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre pas longtemps, peut-\u00eatre est-ce la fille de ce couple, puisque ce ne peut \u00eatre l&rsquo;homme au chien ou la femme du couple \u00e2g\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le couple, visiblement d\u00e9rang\u00e9 par lui, a disparu, c&rsquo;est \u00e0 peine si l&rsquo;on voit les formes de leur corps qu&rsquo;ils ont laiss\u00e9es dans le sable grossier ou les herbes pli\u00e9es.<\/p>\n<p>Alors Emilio met la carte dans sa poche, et termine sa cigarette en venant effleurer le rivage. Ses pas sont mang\u00e9s par l&rsquo;onde. Apr\u00e8s quelques silences, il fait demi-tour et revient vers le sentier et la voiture et la routine&#8230;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Chez lui, il pose ses affaires et, pris par l&rsquo;immersion dans son domestique, il oublie compl\u00e8tement la carte qu&rsquo;il abandonne sur le buffet, au milieu du courrier non ouvert et des factures n\u00e9glig\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un mois plus tard, alors qu&rsquo;il lisait le journal avachi dans son sofa, en voyant une photographie qui accompagnait un article sur la r\u00e9novation du Lieu d&rsquo;art qu&rsquo;il repensa soudainement \u00e0 la carte trouv\u00e9e un mois avant sur la plage frontali\u00e8re.<\/p>\n<p>Un mois ! La pauvre jeune fille aura d\u00fb faire les d\u00e9marches pour refaire sa carte, et lui l&rsquo;a compl\u00e8tement oubli\u00e9e ! Comment pouvait-elle savoir o\u00f9 elle \u00e9tait et, si elle \u00e9tait revenue sur ses pas, comment l&rsquo;aurait-elle pu retrouver, puisqu&rsquo;il l&rsquo;avait s\u00e9questr\u00e9e ? Jamais il n&rsquo;avait song\u00e9 qu&rsquo;elle n&rsquo;avait aucun moyen de le retrouver, puisqu&rsquo;elle n&rsquo;avait aucun moyen de savoir m\u00eame que sa carte avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e, peut-\u00eatre m\u00eame perdue, et que c\u2019\u00e9tait lui, Emilio, qui l&rsquo;avait ! Jamais cela n&rsquo;avait travers\u00e9 son esprit. Il avait m\u00eame pu penser, un quart de moiti\u00e9 de seconde, qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 bien n\u00e9gligente de lui laisser ainsi cet objet entre ses mains, dans sa maison m\u00eame, sans faire l&rsquo;effort de l&rsquo;en lib\u00e9rer, poids mort plut\u00f4t encombrant, compromettant m\u00eame, car que pouvait bien faire un professeur de math\u00e9matiques avec la carte d&rsquo;une mineure dans sa propre maison ? Mineure \u00e9trang\u00e8re, qui plus est&#8230;<\/p>\n<p>Cette pass\u00e9e outrag\u00e9e effac\u00e9e, il saisit son t\u00e9l\u00e9phone et chercha les coordonn\u00e9es de la jeune fille &#8211; ou de ses parents &#8211; sur les pages blanches belges. Il ne trouva rien \u00e0 son nom de famille &#8211; mais cela ne signifiait rien : si ses parents \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s, elle pouvait porter le nom de l&rsquo;un et vivre avec l&rsquo;autre&#8230; ; en cherchant mieux, il trouva la rue sur l&rsquo;image satellitaire, et il parvint m\u00eame \u00e0 identifier la maison du num\u00e9ro indiqu\u00e9. Il ne parvenait pas, en jouant sur le zoom, \u00e0 lire le nom inscrit sur la bo\u00eete, mais ce qui le frappa encore plus est que, \u00e0 travers la vitre de ce qui pouvait \u00eatre une cuisine, au rez-de-chauss\u00e9e de la b\u00e2tisse, derri\u00e8re un petit jardin, il y avait, attabl\u00e9s, deux personnes qui se faisaient face. L&rsquo;une d&rsquo;elle (celle de gauche) pouvait \u00eatre une jeune femme. Celle de droite \u00e9tait trop floue pour \u00eatre reconnaissable. Elle ressemblait plut\u00f4t \u00e0 une esp\u00e8ce de monstre, haut, \u00e9pais, noir, boueux. Et quelque chose se passait entre eux, une relation tendue, un moment de la vie, un moment o\u00f9 le destin se joue.<\/p>\n<p>M\u00eame \u00e0 travers la fen\u00eatre, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de ces parois successives, \u00e9cran, cam\u00e9ra, vitrage, Emilio saisissait que ce qui se tramait l\u00e0, mais c&rsquo;\u00e9tait la vie, la vie m\u00eame, au moment o\u00f9 elle d\u00e9raille, o\u00f9 elle quitte son lit tranquille, routinier&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>> &nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; Emilio marchait sur la plage, il sortait de l&rsquo;\u00e9cole. 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