{"id":14104,"date":"2018-08-04T16:09:14","date_gmt":"2018-08-04T14:09:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14104"},"modified":"2024-05-12T12:11:30","modified_gmt":"2024-05-12T10:11:30","slug":"deux-fois-rien","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/deux-fois-rien\/","title":{"rendered":"Deux fois rien<br \/><font size=3>[Queyras]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_1206-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14108\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_1206-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_1206-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_1206-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_1206.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un jour avec G. j\u2019ai fait le tour des cols \u00e0 plus de 2000 m\u00e8tres.<\/p>\n<p>Je lui avais demand\u00e9. Il \u00e9tait pisteur, \u00e7a ne lui posait pas de probl\u00e8mes, et moi je voulais conna\u00eetre ce coin\u00a0: les sommets, la hauteur. J\u2019habitais \u00e0 Sisteron, \u00e0 ce moment l\u00e0, lui \u00e0 Gap.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait pisteur. Il partait dans les montagnes avec une cargaison de dynamite, je ne saurais pas dire quel mat\u00e9riel exactement il utilisait, mais en tout cas il d\u00e9clenchait expr\u00e8s des avalanches. Il \u00e9tait d\u00e9clencheur d\u2019avalanches, avalancheur. Il faisait \u00e7a \u00e0 n\u2019importe quelle saison.<\/p>\n<p>On s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 Brian\u00e7on, cette petite forteresse, et on a bu un caf\u00e9. \u00ab\u00a0Si on a de la chance, il m\u2019a dit, on verra des chamois et surtout des bouquetins. T\u2019as le vertige\u00a0?<br \/>\n\u2014 Non, j\u2019ai r\u00e9pondu, pas de vertige, mais je mentais.<br \/>\n\u2014 Parce qu\u2019on va passer dans des endroits difficiles, m\u00eame en bagnole tu sais.<br \/>\n\u2014 Pas de probl\u00e8me.\u00a0\u00bb Du coup je suis vite all\u00e9 aux toilettes.<br \/>\nQuand je suis sorti il m\u2019attendait dans la voiture, une de ces fourgonnettes blanches \u00e0 trois places des services publics. \u00ab\u00a0On va commencer par aller \u00e0 Cervi\u00e8res, il a dit, il y a une vall\u00e9e vraiment cool.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais pas pourquoi il m\u2019a amen\u00e9 l\u00e0. Il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un cul de sac\u00a0\u00bb. Au tout d\u00e9but du chemin, un genre de truc mou et vivant s\u2019est enlev\u00e9 de la route, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 un blaireau.<br \/>\nPendant un moment on a suivi cette route, puis peu \u00e0 peu on est arriv\u00e9 dans une vall\u00e9e toujours plus ouverte, un ruisseau (j\u2019ai vu le pont) doubl\u00e9 d\u2019une esp\u00e8ce de mar\u00e9cage, de plus en plus large, et bord\u00e9e de collines douces et pel\u00e9es. De grosses masses sombres \u00e9taient \u00e7a et l\u00e0. J\u2019en ai vu une se d\u00e9placer, et j\u2019ai compris que c\u2019\u00e9taient des marmottes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voil\u00e0 ton blaireau, t\u2019as compris.\u00a0\u00bb Rigolo, mais pas malicieux, le G., il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0On va tout au bout, on fumera une clope.\u00a0\u00bb. On est all\u00e9 tout au bout, quelques maisons grises, pas \u00e2me qui vivent, mais c\u2019\u00e9tait habit\u00e9, c\u2019est s\u00fbr, puis on est revenu un peu vers le marais. On a fum\u00e9 notre clope. \u00ab\u00a0Le marais du Bourget\u00a0\u00bb, il a dit. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu sais \u00e0 combien on est l\u00e0\u00a0?<br \/>\n\u2014 \u2026<br \/>\n\u2014 Plus de 1800 m\u00e8tres. 1870 et des bananes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai compris bien plus tard pourquoi il m\u2019avait amen\u00e9 l\u00e0. D\u00e9j\u00e0 pour prendre l\u2019air. S\u2019habituer \u00e0 la hauteur. On \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 presque \u00e0 2000 m\u00e8tres, \u00e7a veut dire malgr\u00e9 tout un peu plus de ciel pour chacun, un peu moins d\u2019oxyg\u00e8ne par personne.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps il me faisait comprendre que l\u00e0, au fond de ce magnifique vallon dor\u00e9, vraiment dans un creux de montagne, un creux o\u00f9 stagne l\u2019eau, un v\u00e9ritable point bas, on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 aussi haut que la plus haute des montagnes qu\u2019il y avait chez moi. Je ne parle pas de la Baume ou de Gache, mais bien de l\u2019imposante et souveraine Lure, qui culmine \u00e0 1826 m\u00e8tres, et que m\u00eame son cousin le Ventoux, \u00e0 1911, il s\u2019effa\u00e7ait devant les Fonts, o\u00f9 il m\u2019avait men\u00e9 finalement, le cul du cul-de-sac, d\u00e9passait tranquille, p\u00e9p\u00e8re, les 2000 m\u00e8tres.<br \/>\n\u00c7a voulait dire, dans pas long, on va conna\u00eetre vraiment la montagne. Il m\u2019a dit comme Profite. On est remont\u00e9 en bagnole, on est repass\u00e9 par Cervi\u00e8res, le village je veux dire, et on a commenc\u00e9 l\u2019ascension de l\u2019Izoard. Il m\u2019a montr\u00e9 le ravin, les sommets, j\u2019\u00e9tais gris\u00e9. J\u2019\u00e9tais cal\u00e9 dans le si\u00e8ge, l\u2019air confiant, les lunettes sur le nez, mais je sentais mes jambes flageoler, m\u00eame assis. Apr\u00e8s une vingtaine de minutes, il me montre un sommet, un triangle gris, puis un autre d\u00f4me de pierres. Jusqu\u2019ici il y avait les for\u00eats (\u00ab\u00a0M\u00e9l\u00e8zes et pins \u00e0 crochet\u00a0\u00bb \u00e0 perte de vue), mais petit \u00e0 petit on a franchi la ligne de combat. Les arbres disparurent. Et on a vu des cailloux des cailloux des cailloux. \u00ab\u00a0L\u2019Arpelin, l\u00e0, et l\u00e0 Cl\u00f4t la Cime. Et l\u00e0 la Pointe Ouest.\u00a0\u00bb J\u2019\u00e9tais inquiet, oscillais entre excitation et angoisse, mais j\u2019\u00e9tais aussi souffl\u00e9 par le paysage. \u00ab\u00a0On arrive au col, on va s\u2019arr\u00eater.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il y avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup de monde, des voitures, mais aussi beaucoup de caravanes et de motos. M\u00eame des fous-dingues \u00e0 v\u00e9lo. Le dernier endroit o\u00f9 se geler les burnes, le col, o\u00f9 il y avait ce panneau sur une esp\u00e8ce colonne de pierres qui disait \u00ab\u00a0Col d\u2019Izoard \/ Altitude \/ 2360 m\u00e8tres\u00a0\u00bb. On s\u2019est donc arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et l\u00e0 c\u2019est donc l\u2019Italie\u00a0?\u00a0\u00bb, j\u2019ai demand\u00e9 en d\u00e9signant le lointain\u00a0; il a ri.<br \/>\n\u2014 Nan, c\u2019est le Queyras. Un tas de cailloux\u2026 les villages les plus hauts de France. L\u2019Italie, on la verra tout \u00e0 l\u2019heure, pour l\u2019instant accroche-toi, on va redescendre, et on va passer par la Casse D\u00e9serte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On a repris presque tout de suite la bagnole, il fallait de toute fa\u00e7on, parce qu\u2019aussi fou que \u00e7a puisse para\u00eetre, le secteur \u00e9tait envahi de badauds, de touristes, de retrait\u00e9s, de motards. La fine fleur. On est descendu et G m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0On va s\u2019arr\u00eater \u00e0 la Casse D\u00e9serte, tu vas voir\u00a0\u00bb. Je flippais grave alors, pourtant, malgr\u00e9 l\u2019aridit\u00e9 et la min\u00e9ralit\u00e9, les courbes \u00e9taient plut\u00f4t douces et il n\u2019y avait pas v\u00e9ritablement de pr\u00e9cipices, de probl\u00e8me de vertige.<\/p>\n<p>C\u2019est un coin mythique du Tour de France, il me dit, mais \u00e7a n\u2019est rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a\u00a0\u00bb Et il me d\u00e9signait les tours de calcaires qui un peu partout jalonnaient l\u2019immense \u00e9boulis sous lequel nous nous arr\u00eat\u00e2mes, pas loin de la petite st\u00e8le \u00e0 Bobet et Copi. \u00ab\u00a0Les cargneules, un peu comme des dolomies, des constructions laiss\u00e9es libres par disparition du gypse autour&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0On va monter aux balcons. L\u00e0 tu vas comprendre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On a fait demi-tour et on est remont\u00e9 vers le col. Dans le dernier virage, on a trouv\u00e9 un petit parking. On a gar\u00e9 la voiture et on a pris un petit sentier qui retournait tranquillement, droit, jusqu\u2019\u00e0 une esp\u00e8ce de surplomb, au-dessus pr\u00e9cis\u00e9ment de la route, au-dessus avec la st\u00e8le. Les balcons. A un moment il fallut traverser l\u2019\u00e9boulis. Il me dit \u00ab\u00a0C\u2019est rapide, pas dangereux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je ne pouvais plus avancer, quand j\u2019ai vu s\u2019approcher, comme une vague, l\u2019\u00e9norme baleine de pierrier.<br \/>\nMais j\u2019\u00e9tais bien. Je ne pouvais pas avancer, j\u2019avan\u00e7ai pourtant.<\/p>\n<p>G. \u00e9tait devant moi, il \u00e9tait heureux, dans le soleil des pierres, sans neige \u00e0 bousculer, loin des dangers qu\u2019habituellement dans ces paysages il c\u00f4toyait, et moi derri\u00e8re, cahin-caha, pas peu s\u00fbr, genou triste, jambe molle. Je fixai alors son b\u00e9ret, ne le l\u00e2chais plus, ne regardai plus autour de moi, ni en haut, l\u2019horreur, ni en bas, l\u2019effroi.<\/p>\n<p>J\u2019avais voulu voir les hauteurs, et je me limitais \u00e0 la queue ridicule d\u2019un ridicule b\u00e9ret auvergnat.<br \/>\nLe reste de la journ\u00e9e, et le jour suivant, on serait all\u00e9 au col Agnel, puis nuit\u00e9e au Lautaret, puis le Galibier, oui j\u2019aurais vu de bien beaux cols. J\u2019aimais l\u2019id\u00e9e du col, l\u2019id\u00e9e d\u2019une base dans le sommet. L\u2019id\u00e9e que ces infranchissables barri\u00e8res avaient leurs fuites, leurs traverses peut-\u00eatre plus \u00e0 taille humaine.<\/p>\n<p>J\u2019aimais l\u2019id\u00e9e qu\u2019il pouvait y avoir, aussi infinit\u00e9simal que des fourmis dans les dunes, un petit brouhaha, un petit gribouillis, un petit essaim d\u2019agitation, invisible \u00e0 l\u2019\u0153il nu, \u00e0 l\u2019\u0153il de ce qui avait l\u2019\u00e9chelle alpine, et que ce petit essaim parvienne \u00e0 mener son petit fourmillement inutile. J\u2019aimais l\u2019id\u00e9e \u2013 malgr\u00e9 toute la difficult\u00e9 que j\u2019\u00e9prouvais, mais que je voulais \u00e9prouver car j\u2019\u00e9tais venu ici \u2013 je le saisis alors \u2013 pour conna\u00eetre cette difficult\u00e9, pour prendre conscience que malgr\u00e9 tout le reste du monde, nous ne restons qu\u2019un infime point dans l\u2019infini de l\u2019univers. On dormirait bien au Lautaret, on verrait encore des paysages incroyables, on ne compterait pas les pierres, on savourerait une bi\u00e8re m\u00e9rit\u00e9e, on descendraient de nouveau dans le monde des hommes, rassur\u00e9s, et de nouveau dilat\u00e9s (dans notre estime, dans notre ivresse), on parcourrait \u00e0 nouveau des chemins plus faciles et communs.<\/p>\n<p>Mais le saisissement que j\u2019eus gr\u00e2ce \u00e0 G. sur les balcons de la Casse, celui-l\u00e0 me restera \u00e0 jamais comme la pure exp\u00e9rience de l\u2019\u00eatre et du n\u00e9ant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; Un jour avec G. j\u2019ai fait le tour des cols \u00e0 plus de 2000 m\u00e8tres. Je lui avais demand\u00e9. Il \u00e9tait pisteur, \u00e7a ne lui posait pas de probl\u00e8mes, et moi je voulais conna\u00eetre ce coin\u00a0: les sommets, la hauteur. 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