{"id":14096,"date":"2018-08-04T15:57:58","date_gmt":"2018-08-04T13:57:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14096"},"modified":"2024-05-12T12:04:43","modified_gmt":"2024-05-12T10:04:43","slug":"argiles-et-limons","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/argiles-et-limons\/","title":{"rendered":"Argiles et limons<br \/><font size=3>[Perthois]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_9967-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14102\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_9967-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_9967-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_9967-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_9967.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai crois\u00e9 une fine \u00e9quipe, alors que j\u2019\u00e9tais en train de ramasser des coquilles. C\u2019\u00e9tait la pluie, l\u2019automne et surtout le plein passage des grues. Je draguais \u00e0 qui-mieux-mieux le fond des petits \u00e9tangs qui bordent les grands \u00e9tangs qui bordent le lac du Der. Toute une s\u00e9rie de pi\u00e8ces d\u2019eau, gigognes, auxquelles on peut facilement rejoindre par les chemins agricoles.<\/p>\n<p>Tu regardes des types qui te regardent passer comme des vaches, les yeux sans expression, perch\u00e9s sur leur tracteur flambant neuf et dans leur putains de c\u00e9r\u00e9ales.<\/p>\n<p>Chez nous y\u2019a plein d\u2019\u00e9tangs. Chez nous, y\u2019a des \u00e9tangs, c\u2019est surtout parce qu\u2019il y a des \u00e9tangs que c\u2019est chez nous, en fait. Ces \u00e9tangs, les proprios qui aiment pas trop nous voir tra\u00eener dans leurs parages, parfois ils les vident, ils les vidangent pour racler la merde du fond, la cro\u00fbte de vase qu\u2019il laissent d\u2019abord s\u00e9cher tout un \u00e9t\u00e9. Avant ils ont bien pris soin de r\u00e9cup\u00e9rer tous les poissons, et de la vendre au plus offrant, des types viennent d\u2019Allemagne, de Hollande, nous les Fran\u00e7ais non, on doit \u00eatre trop cons. C\u2019est dans cet \u00e9t\u00e9 que moi je viens draguer le fond. Je descend carr\u00e9ment dans l\u2019\u00e9tang avec une paire de bottes normales, m\u00eame pas les cuissardes, avant oui, cuissardes et tout un barda, mais j\u2019ai tout envoy\u00e9 balader, que les bottes, et un sac en plastique. Je ramasse les grosses palourdes qui sont rest\u00e9es l\u00e0, comme des connes.<\/p>\n<p>Y\u2019a des palourdes grosses comme deux mains dans les \u00e9tangs. Personne le sait. Des grosses. Des anodontes il para\u00eet que \u00e7a s\u2019appelle, des moules d\u2019eau douce.<\/p>\n<p>C\u2019est pas que je les bouffe, hein, \u00e7a doit \u00eatre d\u00e9gueulasse, surtout que quand j\u2019y vais \u00e7a fait longtemps que l\u2019occupant \u00e0 d\u00e9m\u00e9nag\u00e9, s\u2019est r\u00e9duit en bouillie avant de dispara\u00eetre, bouch\u00e9e apr\u00e8s bouch\u00e9es, dent \u00e0 dent, par les insectes ou le soleil. Mais c\u2019est que \u00e7a paye, les palourdes, eh ouais. J\u2019ai des types qui les ach\u00e8tent, \u00e0 Montier, \u00e0 Vitry, qu\u2019est-ce que tu veux. Des conneries de trucs touristiques. Des pieds de lampe, des filets pour les gosses, des sculptures horribles, des d\u00e9corations de jardins, beurk.<\/p>\n<p>J\u2019avais donc fait razzia de l\u2019\u00e9tang nouvellement \u00e0 sec, j\u2019avais rempli tout un sac de toile de jute, j\u2019avais les pieds collants de vase agglom\u00e9r\u00e9e et les mains sales et plusieurs taches de ces argiles et limons sur les fringues. Je mets le sac dans le coffre de la bagnole et comme j\u2019allais partir, je tombe sur eux.<\/p>\n<p>Toute une \u00e9quipe, deux nanas, deux \u00e9normes nanas du genre de celles qui vident les poissons ou  font des saucisses, des qui n\u2019ont pas froid aux yeux, avec des bottes, des poitrines \u00e9normes. Et trois autres types, tout aussi bizarres\u00a0; une mec grand et baraqu\u00e9, patibulaire, des yeux de fouines, bien bleus les yeux, accompagn\u00e9 d\u2019une rosse, une montagne au front bas, un genre de b\u0153uf qui n\u2019avait pas tellement les yeux en face des trous. Et un troisi\u00e8me tout maigre tout fluet, un gamin m\u00eame, qui devait \u00eatre celui du premier. Les filles, incapable de leur donner un \u00e2ge et de savoir quel rapport elles entretenaient avec chacun.<\/p>\n<p>Vous faites quoi l\u00e0\u00a0? Ils me demandent. Je leur dis que je suis all\u00e9 faire un tour au bord de l\u2019\u00e9tang pour voir la vidange, que \u00e7a m\u2019intriguait. Z\u2019avaient pas l\u2019air de croire. Mais z\u2019avaient pas plus l\u2019air d\u2019en \u00eatre les proprios. Pour les poiscailles\u00a0? ils demandent (surtout le petit chef hargneux en fait, les autres \u00e9taient sur le qui-vive)\u00a0? Nan nan comme \u00e7a \u2013 mon sac de toile \u00e9tait dans le coffre, invisible. Vous vous \u00eates bien salop\u00e9, dit une des filles, la brune (disons). Heu ouais, je me suis cass\u00e9 la gueule. Mouais, \u00e7a glisse hein. Oui.<\/p>\n<p>Finalement \u00e7a fait petit comit\u00e9 et le gamin pose le sac, large et haut, qu\u2019il avait, lui, sur le dos. On fume une cigarette, on papote. D\u2019un coup on est les meilleurs potes du monde, on attend nos bi\u00e8res au comptoir de la f\u00eate du lardon. <\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu j\u2019apprends qu\u2019ils sont toute une bande qu\u2019un type d\u2019ici, un proprio justement, a recrut\u00e9 pour aider \u00e0 la p\u00eache au filet, pendant la vidange du troisi\u00e8me des grands \u00e9tangs. C\u2019est vachement contr\u00f4l\u00e9, y\u2019a un type de la f\u00e9d\u00e9, un type de je sais pas quoi de la mer, et puis il y a une esp\u00e8ce d\u2019huissier qui vise les prix et fous des plombs (comme \u00e7a il a dit).<\/p>\n<p>Y\u2019m disent T\u2019as qu\u2019\u00e0 venir, tu pourras filer un coup de main avec la senne, on n\u2019est jamais trop nombreux. Et nous voil\u00e0 partis, eux ils avaient un genre de petit camion, et me voil\u00e0 qui leur colle au train, on fait quoi, dix-douze kilom\u00e8tres, et on arrive, par une piste, j\u2019aurais jamais os\u00e9 y passer, \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019autre \u00e9tang.<\/p>\n<p>Effectivement, il \u00e9tait \u00e0 sec\u00a0; il ne restait qu\u2019une esp\u00e8ce de chenal central qui coulait dru encore, y\u2019a tellement d\u2019eau dans ces trucs. Il y avait un siphon, le chemin passe comme d\u2019habitude sur la t\u00eate de l\u2019\u00e9tang, et on s\u2019est tous retrouv\u00e9 l\u00e0, au-dessus de la bonde. Des dizaines et des dizaines d\u2019oiseaux tournoyaient en silence (surtout des mouettes, quelque cormoran, quelque go\u00e9land, d\u2019autres trucs). Les s\u00e9nateurs, dit le chef, qui avait vraiment une t\u00eate de gros connard des champs, doubl\u00e9 d\u2019un vicieux m\u00e9chant, Finalement. Un type en uniforme avec m\u00eame une arme \u00e0 la ceinture. Un autre type en devise. Bon vous \u00eates au point les gars, on n\u2019attendait que vous\u00a0? Va falloir y aller, le camion arrive.<\/p>\n<p>En effet, moi je regardais le chenal en eau o\u00f9 se pr\u00e9cipitaient des tas et des tas d\u2019\u00e9cailles de filets de toutes les tailles et couleurs. Pauvres b\u00eates je me disais. En particulier il y avait des tout petits, minuscules poissons, de la friture qui souvent venait d\u2019atterrir en banc sur le sable, trop faibles pour retrouver l\u2019axe. En observant mieux, je voyais qu\u2019il y avait comme \u00e7a des dizaines et des dizaines et des dizaines de ces petits poissons qui clapissaient sur les berges\u2026 enfin les berges\u2026 le fond de l\u2019\u00e9tang quoi. En effet donc un gros camion frigo est arriv\u00e9 et un type \u00e9norme, portugais j\u2019aurais dit ou serbe, en est sorti. Il a rien dit. Il a fil\u00e9 des papiers qui dans ses mains comme des barattes semblaient des confettis, au type en uniforme puis est all\u00e9 ouvrir les frigos du camion. Des poissons chinois, il me dit, devant les petits. Y\u2019en a partout maintenant.<\/p>\n<p>Dans l\u2019eau il y avait un autre genre de n\u00e9anderthalien qui commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9ployer le tramail, un genre de filet en losange\u00a0; je connaissais parce que mon oncle avait fait \u00e7a un moment quand j\u2019\u00e9tais m\u00f4me.<br \/>\nQuand tout a \u00e9t\u00e9 pr\u00eat, apr\u00e8s m\u00eame pas une heure, les filets \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s, ils ont descendu une grande poubelle verte, puis une autre, et on a  ramass\u00e9 tout ce qu\u2019on a pu trouver, tout ce qui s\u2019est retrouv\u00e9 emport\u00e9 par le flux et \u00e9cras\u00e9 contre le mur ou la grille de l\u2019\u00e9vacuation. Un truc de ouf. Des tonnes de poissons, des carpes, des brochets, des perches, mais un truc de fou, des aloses, des barbeaux, des silures, et puis toute cette myriade de petits machins chinois  immangeables, par milliers par milliers. On mettait dans les poubelles, on les montait, les filles triait les esp\u00e8ces et les disposaient dans des caisses de polystyr\u00e8nes, \u00e7a filait grave. Le type en arme contr\u00f4lait les poids (ah oui y\u2019avait une balance, qui \u00e9tait mise directement dans l\u2019\u00e9tang sur des cagettes, une grande et belle balance des march\u00e9s) et notaient des trucs sur un papier. L\u2019\u00e9tait pas causant lui.<\/p>\n<p>Il pleuviotait\u00a0: tout est all\u00e9 tr\u00e8s vite, apr\u00e8s. Le camion a \u00e9t\u00e9 plein, c\u2019\u00e9tait son deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me tour, il allait \u00e0 je sais pas o\u00f9 pour stocker au frais, on a mis un certain temps \u00e0 replier le bazar de filets, c\u2019\u00e9tait pas simple, c\u2019\u00e9tait les pattes dans la merde, j\u2019\u00e9tais tremp\u00e9 en bas \u00e0 cause de l\u2019eau et des poissons qui rentraient dans mes bottes trop basses, et tremp\u00e9 en haut \u00e0 cause de la sueur de l\u2019effort.<\/p>\n<p>Ensuite ils ont commenc\u00e9 \u00e0 ranger leur matos dans un 4&#215;4 qui \u00e9tait gar\u00e9 l\u00e0. Le type en arme est parti avec l\u2019autre dans une R19 qu\u2019ils avaient laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la piste. Le type aux yeux de fouine m\u2019a serr\u00e9 la main et sans un mot il m\u2019a d\u00e9sign\u00e9 une caisse de polystyr\u00e8ne pour moi. Quand ils sont partis, y\u2019avait plus de bruit, que les oiseaux qui se gavaient comme des putes. Dans la caisse y\u2019avait une douzaine de coques de palourdes en vrac, certaines \u00e9taient cass\u00e9es. Elles \u00e9taient m\u00eame pas lav\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; J\u2019ai crois\u00e9 une fine \u00e9quipe, alors que j\u2019\u00e9tais en train de ramasser des coquilles. C\u2019\u00e9tait la pluie, l\u2019automne et surtout le plein passage des grues. Je draguais \u00e0 qui-mieux-mieux le fond des petits \u00e9tangs qui bordent les grands \u00e9tangs qui bordent le lac du Der. 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