{"id":14095,"date":"2018-08-04T15:57:56","date_gmt":"2018-08-04T13:57:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14095"},"modified":"2024-05-12T11:52:04","modified_gmt":"2024-05-12T09:52:04","slug":"la-tour-des-geographes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-tour-des-geographes\/","title":{"rendered":"La Tour des G\u00e9ographes<br \/><font size=3>[Corbi\u00e8res]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_2737-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14099\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_2737-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_2737-768x432.jpg 768w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_2737-1024x576.jpg 1024w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/IMG_2737.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A Lagrasse, la voiture m\u2019avait l\u00e2ch\u00e9. En plus de quoi il faisait chaud, j\u2019\u00e9tais press\u00e9 et fatigu\u00e9. Avant de p\u00e9n\u00e9trer dans le massif o\u00f9 je devais aller travailler, cartographier des v\u00e9g\u00e9tations sur une montagne \u00e0 Tuchan, je me suis arr\u00eat\u00e9 pour trouver une carte au 25000e comme je fais toujours. J\u2019ai oubli\u00e9 de serrer le frein \u00e0 main et quand je suis sorti du tabac, la voiture n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0, avait tranquillement roul\u00e9 quelques m\u00e8tres avant de s\u2019embringuer dans les buissons qui ceignent la cour de l\u2019\u00e9cole, non sans descendre une ou deux marches de l\u2019estrade que faisait la placette. Elle \u00e9tait coinc\u00e9e, un phare avait c\u00e9d\u00e9 et une grosse branche avait bien caboss\u00e9 le capot. Les roues avant \u00e9taient dans le vide.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019ai eu les premiers \u00e9changes avec les habitants. La langue est lourde et roule en bouche. Il faudrait chercher le maire, il faudrait chercher le 4&#215;4, il faudrait appeler le journal. Finalement, c\u2019est le 4&#215;4 de la mairie qui est utilis\u00e9, mais malgr\u00e9 sa taille monstrueuse et le beaut\u00e9 de son treuil et de sa poulie, il reste impuissant \u00e0 tirer mon v\u00e9hicule. Une id\u00e9e soudain\u00a0: un chantier voisin, on peut aller chercher le bobcat, cette minuscule minipelle qui sert \u00e0 pousser ou porter les mat\u00e9riaux. Le bobcat arrive, il est cinq ou six fois plus petit que le 4&#215;4 de la mairie. Miracle, le v\u00e9hicule bouge, il saute une marche puis une autre marche, enfin le voil\u00e0 sur roue. J\u2019ausculte les d\u00e9g\u00e2ts\u00a0; ils ne me semblent pas trop importants, je d\u00e9cide de prendre la route. C\u2019est que je dois faire ce boulot, et que je n\u2019ai qu\u2019un jour dans la r\u00e9gion, d\u00e8s demain, je dois filer ailleurs.<\/p>\n<p>Quelle beaut\u00e9 ce pays\u00a0! Je longe des c\u00f4tes pleines de fleurs et de cailloux, il y a toutes ces falaises, ces chaos rocheux, et toutes les taches de couleur des v\u00e9g\u00e9taux. C\u2019est la garrigue, la pure garrigue, et je vais devoir bient\u00f4t monter, jusqu\u2019ici le v\u00e9hicule tient le choc, ne pr\u00e9sente pas d\u2019anomalie.<\/p>\n<p>A Villerouge-Term\u00e9n\u00e8s, personne, mais le nom me ravit pour un long moment. Je peine \u00e0 trouver non pas Tuchan, mais la route qui me conduit ou devrait me conduire sur la montagne de Tauch. A Tuchan rien ni personne, seul le zouave, peint de frais en bleu blanc et rouge. Je ne trouve pas de bar ou de tabac ouvert. Parfois une vieille dans une robe-tablier qui a t\u00f4t fait de rabattre le volet ou de changer de direction. Les rares p\u00e9p\u00e9s m\u2019ignorent.<\/p>\n<p>Cependant je crois fermement que Tauch Tuchan c\u2019est la m\u00eame chose, et finalement je grimpe.  Entre-temps le temps s\u2019est g\u00e2t\u00e9. A Lagrasse, il y avait des nuages, \u00e0 Tuchan il pleuvait, sommairement. Ce que j\u2019ai vu dans l\u2019ascension, c\u2019est que la ni\u00e8be, la brume \u00e9paisse, \u00e9tait tomb\u00e9e. Ce que j\u2019ai vu surtout c\u2019est pas de route. Dans les lacets, car il y avait des lacets, et pas qu\u2019un peu, je ne voyais rien \u00e0 dix m\u00e8tres. Je voyais du blanc \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, la roche \u00e0 nu, et des tiges, des baguettes, des mouchoirs, en somme des v\u00e9g\u00e9taux au pied d\u2019elle. Des arbres peut-\u00eatre (je ne voyais que la base des troncs\u00a0: orange pour pin, noir pour yeuse), ce qu\u2019il en ressemblait du moins. Comment faire\u00a0?<br \/>\nPlus je montais, et je montais, d\u2019apr\u00e8s la carte je passais de deux-cents m\u00e8tres \u00e0 plus de mille en deux kilom\u00e8tres, et puis la ni\u00e8be \u00e9tait imp\u00e9n\u00e9trable. J\u2019avais deux peurs\u00a0: que le moteur l\u00e2che, qu\u2019une b\u00eate \u00e9merge de la brume. Mais rien de tout cela, et apr\u00e8s de longues ou de lentes minutes, j\u2019arrivai \u00e0 une esp\u00e8ce de replat qui indiquait peut-\u00eatre le sommet.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, \u00e0 part les volutes \u00e9paisses, la surprise\u00a0: le plat. Mais le plat sans horizon, ce qui m\u2019a d\u00e9sorient\u00e9 pas mal. A droite d\u2019abord, vers la tour. La Tour des G\u00e9ographes, \u00e7a ne s\u2019invente pas. Je devais aller l\u00e0, et, de l\u00e0, marcher jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exact oppos\u00e9. Et revenir. Boulot de merde. Contr\u00f4le des \u00e9oliennes.<\/p>\n<p>Les \u00e9oliennes\u00a0? Je n\u2019en voyais aucune, sauf \u00e0 me coller le nez dessus. Boulot de merde.<br \/>\nAutre \u00e9tranget\u00e9, pour moi qui venait d\u2019atterrir dans le coin, cette ni\u00e8be \u00e9tait\u2026 humide. Je veux dire, on le sait que la brume et les nuages sont de l\u2019eau, mais l\u00e0, dans le c\u0153ur du truc, apr\u00e8s cinquante m\u00e8tres j\u2019\u00e9tais tremp\u00e9, comme si j\u2019avais d\u00fb sortir sous une averse. G\u00e9n\u00e9ralement les gens ne sortent pas sous les averses. Ils attendent. Moi je me suis d\u00e9p\u00each\u00e9 de faire ce que j\u2019avais \u00e0 faire. Et je me suis retrouv\u00e9 tremp\u00e9, le truc collait sur le dos, les \u00e9crans, les vus-m\u00e8tres des appareils \u00e9taient plein de bu\u00e9e, comme des larmes coulaient de la tempe \u00e0 la joue. La poisse. Et \u00e0 part \u00e7a je ne voyais rien du paysage qui, par ailleurs \u00e9tait invisible. Je ne savais pas o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, je marchais de toute fa\u00e7on au GPS et je gardais la piste centrale \u00e0 l\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>J\u2019avan\u00e7ais dans la ni\u00e8be. Ce n\u2019est pas qu\u2019il faisait froid, on \u00e9tait d\u00e9but juin, il y avait une temp\u00e9rature plut\u00f4t honn\u00eate, du moins dans des conditions normales, mais l\u2019humidit\u00e9, effectivement, pesait.<\/p>\n<p>De minuscules fleurs jaunes, des arbustes, je les pi\u00e9tinais. Comme une esp\u00e8ce de rambarde (celle du plateau?) il y avait des buis, des petits buis partout, et ils commen\u00e7aient \u00e0 venir jouer aussi au milieu. Le truc sur lequel j\u2019\u00e9tais se r\u00e9tr\u00e9cissait, c\u2019\u00e9tait bizarre, comme un chien \u00e0 aiguiser, je sais pas, ceux qui font losange.<\/p>\n<p>Au bout d\u2019un moment, ou plut\u00f4t par moments (d\u2019assez longs moments), les buis venaient par vague occuper tout le champ de vision. Comme pour la temp\u00e9rature, ce n\u2019\u00e9tait pas leur m\u00e9diocre taille qui impressionnait, au mieux ils arrivaient \u00e0 la taille, et bien souvent ils \u00e9taient plus petits (c\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs \u00e9mouvant cette for\u00eat de buis bonza\u00ef), mais c\u2019\u00e9tait leur nombre, un impressionnant tapis de buis \u00e0 ras de genou, et d\u2019ailleurs ce n\u2019\u00e9tait pas leur nombre qui g\u00eanait le plus (\u00e7a n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s rassurant, tout de m\u00eame), mais c\u2019\u00e9tait qu\u2019ils \u00e9taient intriqu\u00e9s, les petits troncs, les petites racines, excit\u00e9s par les petites feuilles piquantes et dures, je progressais vraiment avec difficult\u00e9 et, pour tout dire, je n\u2019avan\u00e7ais pas.<\/p>\n<p>Finalement, apr\u00e8s plusieurs heures (mais j\u2019\u00e9tais contraint de terminer ce jour l\u00e0, et l\u2019accident du matin m\u2019avait fait perdre d\u00e9j\u00e0 beaucoup de pr\u00e9cieuses heures) il ne me restait qu\u2019un pal, j\u2019\u00e9tais toujours tremp\u00e9, mais j\u2019\u00e9tais heureux de voir le bout du tunnel.<br \/>\nTunnel\u00a0?<\/p>\n<p>Comme je me dirigeais vers le dernier cercle lib\u00e9r\u00e9 des arbustes, empal\u00e9 en son centre, alors la brume se levait, c\u2019\u00e9tait comme des rideaux de pluie qu\u2019on enlevait un par un, une esp\u00e8ce de vent tramontanne leur soufflait dessus et bient\u00f4t la lumi\u00e8re redonnait vie aux choses, et bient\u00f4t apr\u00e8s, toutes les couches cotonneuses s\u2019effilochaient et les fum\u00e9es se d\u00e9litaient.<\/p>\n<p>Quand j\u2019eus compl\u00e9t\u00e9 tout mon protocole, je descendis du m\u00e2t et quand je levai finalement les yeux au ciel, il n\u2019y avait plus de brume dans toutes les vall\u00e9es autour. Le ciel \u00e9tait gris, le soleil arriverait, mais sans moi, tandis que je r\u00e9alisais que j\u2019\u00e9tais perch\u00e9 sur la proue d\u2019un navire de calcaire perch\u00e9 tr\u00e8s haut das le ciel, et je fus gris\u00e9. Naturellement, durablement gris\u00e9.<br \/>\nLes santolines.<\/p>\n<p>Cette position et cette vision m\u2019ont tellement r\u00e9confort\u00e9 que je m\u2019arr\u00eatai un long moment \u00e0 contempler le ballet fuligineux des guenilles et torchons des vapeurs. Je fumai une cigarette. Puis je retrouvai la voiture et d\u00e9cidai de manger, peu importe l\u2019heure qu\u2019il \u00e9tait.<\/p>\n<p>Enfin, rassasi\u00e9, je pris place et d\u00e9cidai qu\u2019il fallait rouler. C\u2019\u00e9tait le moment. Je serais volontiers \u00e0 cet endroit des jours durant, mais je devais vraiment (et rapidement) rejoindre d\u2019autres lieux, avant la nuit si possible, le moins en elle, plus certainement. Je tournai la clef plein de volont\u00e9, mais rien ne se produisit. La voiture ne donnait plus signe de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; A Lagrasse, la voiture m\u2019avait l\u00e2ch\u00e9. En plus de quoi il faisait chaud, j\u2019\u00e9tais press\u00e9 et fatigu\u00e9. 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