{"id":14033,"date":"2020-04-26T00:30:17","date_gmt":"2020-04-25T22:30:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14033"},"modified":"2022-09-29T12:33:16","modified_gmt":"2022-09-29T10:33:16","slug":"des-roseaux-comme-des-pila","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/des-roseaux-comme-des-pila\/","title":{"rendered":"XIII. Des roseaux comme des pila"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Caligula.jpg\" rel=\"lightbox[14033]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Caligula-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"alignnone size-medium wp-image-15042\" srcset=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Caligula-300x169.jpg 300w, http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Caligula.jpg 533w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Ce <strong>texte<\/strong> [Acte II, sc\u00e8ne 13] appartient \u00e0 <em>De par la ville de par le monde<\/em>, un <strong>roman<\/strong> en cours d&rsquo;\u00e9criture, en <strong>six actes<\/strong> et <strong>soixante-douze sc\u00e8nes<\/strong>, qui traite de la figure d&rsquo;<strong>Auguste<\/strong> dans l&rsquo;<strong>Empire romain<\/strong> et <strong>au-del\u00e0<\/strong>, sporadiquement mis en ligne ici&#8230; et expos\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/travaux\/de-par-la-ville-de-par-le-monde\/\">l\u00e0<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Octave se prend \u00e0 nouveau \u00e0 plonger dans ses souvenirs<sup class='footnote'><a href='#fn-14033-1' id='fnref-14033-1' onclick='return fdfootnote_show(14033)'>1<\/a><\/sup> \u2014 est-ce la tristesse de ces paysages, la tristesse de ces populations r\u00e9duites pratiquement \u00e0 esclavage, leurs pieds toujours sales et mouill\u00e9s, l\u2019odeur des mar\u00e9cages, la barri\u00e8re qu\u2019il font \u00e0 la mer ? Ou bien le fait de se revoir avec Marc<sup class='footnote'><a href='#fn-14033-2' id='fnref-14033-2' onclick='return fdfootnote_show(14033)'>2<\/a><\/sup>, vingt ans auparavant, alors que tout \u00e9tait \u00e0 faire et rien n\u2019\u00e9tait fait, o\u00f9 rien n\u2019\u00e9tait pr\u00e9vu et tout pouvait advenir, o\u00f9 aucun destin ne semblait se dessiner, \u00e0 part de r\u00e9pondre s\u00e8chement aux discours sans queue ni t\u00eate de sa m\u00e8re, rendre des rapports au coll\u00e8ge des pontifes, et jouir d\u2019une petite vie ais\u00e9e au confort assur\u00e9.<\/p>\n<p>Octave, jeune, ne r\u00eave pas de pouvoir encore. A quoi les r\u00eaves les enfants, qui sont des dieux capricieux ? Non pas de pouvoir, mais d&rsquo;en sortir, justement. De ne pas pouvoir. De se soustraire, justement, \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9. De faire ce qu&rsquo;il veulent. Mais alors, qu&rsquo;est-ce que le pouvoir ? Faire ce qu&rsquo;on veut ? Assur\u00e9ment, Auguste vieillard, \u00e0 soixante-quinze ans, au d\u00e9but de l&rsquo;an 14, sait pertinemment que le pouvoir n&rsquo;est pas de tout repos. Il est surtout fait d&rsquo;une mati\u00e8re inqui\u00e8te et noire et, s&rsquo;il est l&rsquo;un des hommes qui a connu l&rsquo;un des plus long r\u00e8gnes de cette importance, il peut t\u00e9moigner de la soci\u00e9t\u00e9 de cette m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>Alors la mani\u00e8re qu&rsquo;Atia a eu de chercher \u00e0 l&rsquo;\u00e9loigner, ou du moins \u00e0 le tenir \u00e0 distance de Jules, en quelque recoin de son esprit, lui appara\u00eet comme louable (et d\u00e9cuple malgr\u00e9 tout son amour ; car \u00e0 quoi r\u00eave un enfant, sinon \u00e0 sa m\u00e8re ?) ; mais il songe \u00e0 tout ce qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pu faire si il \u00e9tait rest\u00e9 coinc\u00e9 entre un trait\u00e9 de physique des \u00e9tats et les ventouses d&rsquo;un apothicaire, en banlieue, sans voir le monde qui s&rsquo;offre pourtant \u00e0 lui ?<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re fois Atia parvient \u00e0 dissuader le g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;amener avec lui Octave en Afrique, au pr\u00e9texte d&rsquo;une fluxion de poitrine<sup class='footnote'><a href='#fn-14033-3' id='fnref-14033-3' onclick='return fdfootnote_show(14033)'>3<\/a><\/sup>, mais malgr\u00e9 tous ses efforts, elle ne peut le retenir ind\u00e9finiment et, en -45, Octave et Agrippa arrivent finalement en Hispanie.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, toute une partie manque (m\u00eame si quelques moinillon scrupuleux a pu ajouter quelque d\u00e9tail a posteriori dans LAV <>). On sait simplement que le voyage fut redoutable, puisqu&rsquo;il fut entrepris par les eaux. Agrippa en conservera un souvenir aigu, chaque fois qu&rsquo;il se rendra en Gaule afin de superviser l&rsquo;avancement des travaux de ce qu&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui l&rsquo;\u00e9toile d&rsquo;Agrippa, soit le r\u00e9seau routier (la <em>via Agrippa<\/em>) qui se d\u00e9ploie depuis Lyon vers Langres et Tr\u00e8ves et la Germanie, vers Boulogne et la Manche, vers Saintes et l&rsquo;Atlantique, vers Arles et donc Narbonne et Bordeaux \u00e0 l&rsquo;ouest, et l&rsquo;Italie \u00e0 l&rsquo;est, lui qui, on le verra par ailleurs, a souhait\u00e9 plus que tout \u00ab\u00a0g\u00e9ographiser\u00a0\u00bb l&rsquo;Empire. Dans ses m\u00e9moires, dans une unique lettre que nous avons de lui adress\u00e9e \u00e0 une certaine Julia (mais on croit savoir qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de la fille d&rsquo;Auguste<sup class='footnote'><a href='#fn-14033-4' id='fnref-14033-4' onclick='return fdfootnote_show(14033)'>4<\/a><\/sup>), Agrippa relate ce voyage, tant\u00f4t en terme pour le moins lyrique, tant\u00f4t sur le ton de la plaisanterie et de la d\u00e9rision.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table>\n<tr>\n<td>Maudit suis-je d&rsquo;avoir c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;amiti\u00e9 pour enfourcher les rouleaux de l&rsquo;enfer !<br \/>\n[<em>Maledictus ego praecipio ad amicitiam, quia est ex inferno, longique urgent ad faciem !<\/em>]<br \/>\nAggr. <em>Mem<\/em> II 6<\/td>\n<td>Et nous voil\u00e0 partis, \u00e0 peine v\u00eatus de mailles, \u00e0 peine ras\u00e9s et entra\u00een\u00e9s, \u00e0 rire des col\u00e8res de Neptune ! [<em>Atque hie sumus, in indutus reticulum vix, vix calvitium et eruditos omni sapientia, ridentes ad iram Neptuni !<\/em>]<br \/>\nAggr. <em>Let<\/em>. CXXVI<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Que de souvenirs \u00e9mus : Auguste est \u00e0 Capri. Demain, retour en Ville.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>La bouche (ayant r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 sa main, son autre main et ses deux pieds) une fois \u00e9chapp\u00e9e par quelque porte d\u00e9rob\u00e9e, le sexe, avec le corps qui lui tourne autour, se retrouvant seul, s\u2019accorde un moment de d\u00e9tente en contemplant les marais et \u00e9tangs qu\u2019on peut apercevoir depuis la terrasse de la somptueuse demeure (et leurs foutus batraciens).<\/p>\n<p>Encore ne les voit-on que de loin, et mieux encore si l\u2019on se met debout, ou id\u00e9alement, en sautant sur quelque gu\u00e9ridon ou couche tricline. L\u2019\u00e9l\u00e9gante b\u00e2tisse qui accueille le prestigieux h\u00f4te (sexe et corps autour) a beau s\u2019affadir \u00e0 mesure que les ann\u00e9es passent \u2014\u00a0la derni\u00e8re fois c\u2019\u00e9tait quand ? il y a vingt ans ? elle pr\u00e9sente l\u2019avantage \u2014\u00a0rare en ces zones de plaines \u2014\u00a0d\u2019ouvrir la vue vers la mer, m\u00eame si ce n\u2019est que de biais.<\/p>\n<p>Vingt ans d\u00e9j\u00e0 ?<\/p>\n<p>L&rsquo;Hispanie, la Lantejuela, ou dit alors, Munda, du nom de la bataille qui mit un terme aux guerres civiles, est la premi\u00e8re vraie le\u00e7on de vie du jeune Octavien, mais elle est surtout le moyen qu\u2019a trouv\u00e9 C\u00e9sar d\u2019\u00e9loigner ce dernier des griffes protectrices d\u2019Atia, tout en permettant au jeune h\u00e9ritier non seulement de visiter du pays mais encore de prendre la mesure des recoins de ce qui deviendra l\u2019Empire.<\/p>\n<p>On passera sur l\u2019histoire embrouill\u00e9e, qui associe une for\u00eat \u00e0 raser, un palmier et des nids de colombes, qu\u2019a not\u00e9e Jules C\u00e9sar dans son journal intime, pour s\u2019int\u00e9resser \u00e0 un autre prodige qui para\u00eet beaucoup plus digne de foi. On le trouve dans le fameux <em>Quatri\u00e8me livre<\/em>, soi-disant apocryphe (traduction libre).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quelle \u00e9quip\u00e9e, pense-t-il, avec les amis, Marc, et les autres. Je toussais beaucoup encore, mal remis de ces foutues fluxions dont on n\u2019a jamais connu la cause. A part ma m\u00e8re peut-\u00eatre. On a appareill\u00e9 en toute h\u00e2te, aucun de nous n\u2019avait jamais vraiment navigu\u00e9, on a \u00e9t\u00e9 malades comme des chiens ! On a vomi nos races, on s\u2019est vid\u00e9s tous dans les eaux jaunasses de l\u2019hiver (<em>omnes in flavo aqua euacuata fuerit brumae<\/em>). Jusqu\u2019\u00e0 la temp\u00eate qui nous a jet\u00e9s \u00e0 terre. Foutue temp\u00eate, on en a chi\u00e9, \u00e7a oui, on s\u2019est cogn\u00e9, on s\u2019est f\u00e2ch\u00e9, on a raqu\u00e9 les uns sur les autres, tremp\u00e9s, couverts de bile et de merde, on a bien tous cru qu\u2019on rendrait l\u2019\u00e2me avec les tripes. Heureusement qu\u2019on cabotait, qu\u2019on n\u2019a jamais quitt\u00e9 la c\u00f4te de vue, jamais plus de deux miles de distance. Cette c\u00f4te-ci. On a d\u00fb atterrir, on a d\u00fb s\u2019\u00e9chouer, avouons-le, dans ces parages. On est arriv\u00e9 dans des genres de paludes puants et gorg\u00e9s de vermines, qui nous ont achev\u00e9s. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Par chance, on s\u2019en est tous sortis.\u00a0\u00bb Le texte poursuit : \u00ab Le Huiti\u00e8me poursuit l\u2019histoire que la vue des mar\u00e9cages domitiens ont baign\u00e9 de souvenir \u00bb, cette fois-ci devant le petit ar\u00e9opage d\u2019\u00e9diles, de dignitaires et de conseillers venus lui pr\u00e9senter leurs hommages et pr\u00e9parer avec lui la conf\u00e9rence sur la refonte territoriale de la Gaule qui se tient actuellement dans la colonie et dont il est le participant le plus illustre. <\/p>\n<p>\u00ab On se rendait en Espagne voir Pap\u00e9, lui pr\u00eater main forte dans sa guerre contre La Pompe. Mais comme on a voulu \u00e9viter le passage des bouches de Bonifacio, dont on nous avait dit qu\u2019il \u00e9tait tenu par d\u2019horribles pirates Scythes ou je ne sais quoi, nous avons d\u00fb virer vers le nord et traverser la mer Corse. Et dans le golfe l\u00e9onin, la temp\u00eate. Nous avons d\u00e9riv\u00e9 sur l\u2019esquif r\u00e9duit en planches jusqu\u2019\u00e0 arriver dans les eaux saum\u00e2tres et moustiqueuses d\u2019ici (il d\u00e9signe une direction de la main secou\u00e9e). On s\u2019est remis, on s\u2019est retrouv\u00e9s, puis on a repris la route. On a d\u00fb traverser les roseaux (<em>habuimus ut in arundineto discurrent<\/em>). Je ne sais pas sur quelle distance, et on ne savait pas o\u00f9 on allait. Si c\u2019\u00e9tait la bonne direction. C\u2019\u00e9tait l\u2019hiver, ils \u00e9taient secs et cassants, piquants, coupants.<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0Le marais \u00e9tait plein d\u2019eau, tout un r\u00e9seau de canaux d\u2019irrigation, sans parler des zones d\u2019expansion des crues, noir de vase, de limon, de liti\u00e8re, tant\u00f4t piquet\u00e9 de quelques bosquets de saules cern\u00e9s de groseilliers, tant\u00f4t bord\u00e9 de quelques aulnes (ou aunes), de saules blancs, de peupliers noirs, mais enfin, mais surtout, cette immense, abondante, populeuse, imposante, unanime roseli\u00e8re. Traverser la roseli\u00e8re \u00e0 vue, \u00ab\u00a0\u00e0 mains nues\u00a0\u00bb, c\u2019est une chose que je ne souhaite m\u00eame pas \u00e0 la derni\u00e8re pute de la Pompe. C\u2019est une forme de guerre, avec un ennemi aussi visible qu\u2019invisible, aussi populeux que tu es seul.<\/p>\n<p>\u00bb Alors nous avons d\u00fb traverser, de long en large, mais surtout de travers, la roseli\u00e8re, elle si raide, touffue, droite. Quasi nus, pensez \u00e0 l\u2019\u00e9tat o\u00f9 nous avait rendus la mer, munies des quelques ferrailles que nous avions pu sauver en guise d\u2019arme, et nous avancions, avec difficult\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Muni d\u2019un syst\u00e8me de g\u00e9or\u00e9f\u00e9rencement par satellite pourrait sembler utile en la circonstance, mais en r\u00e9alit\u00e9 la hauteur des roseaux emp\u00eache non seulement d\u2019obtenir un contact net avec lesdits satellites, d\u2019autre part il appara\u00eet illusoire de vouloir se d\u00e9placer en ligne droite dans la roseli\u00e8re, ceci est totalement exclu. Qu\u2019on se le dise : cinq, quinze, quarante hectares de roseaux (<em>Phragmites australis<\/em>), cela ne repr\u00e9sente tout au plus qu\u2019une centaine de m\u00e8tres \u00e0 parcourir, mais ces centaines de m\u00e8tres en valent mille \u2014 l\u2019\u00e9talon universel n\u2019existe que dans l\u2019esprit loufoque des universalistes, la relativit\u00e9 est fonction de l\u2019habitat, c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9cologique avant d\u2019\u00eatre une \u00e9quation mystique. C\u2019est un paysage monosp\u00e9cifique de cannes. En principe on \u00e9vite les bosquets de saules, impossibles \u00e0 traverser ; ceci conduit \u00e0 des circonvolutions compliqu\u00e9es, longues et difficiles. En effet le phragmite, dans sa vie de phragmite, poss\u00e8de deux d\u00e9fauts qui sont ses qualit\u00e9s : il est fr\u00eale et \u00e9lanc\u00e9 vers le ciel (deux, trois, parfois m\u00eame quatre m\u00e8tres de hauteur, comme dans la zone 5), un peu comme une arm\u00e9e de pila qui se brisent en mille allumettes quand on les charge, cuirasses et boucliers en force, lui se brise en tous sens lorsqu\u2019on le d\u00e9range de son passage, non sans omettre de se ficher, toujours cette ambition pol\u00e9mique, dans le gras de la chair (bras ou avant-bras, mais plus g\u00e9n\u00e9ralement cuisses-mollets-ventre) ou l\u2019humide de l\u2019\u0153il (cette innovation, le r\u00e9flexe \u2014\u00a0mais quel talon d\u2019Achille cet organe !), avec la douleur qu\u2019accompagnent sueur, piq\u00fbres de moustiques ou d\u2019orties (ou les deux), pi\u00e8ges de groseilliers (sournoisement camoufl\u00e9s), et tr\u00e9buchages divers dans le trou d\u2019eau, sente de sanglier, chemin inond\u00e9 ou layon subreptice.<\/p>\n<p>Cette chute balourde que rien ne retient, sinon le roseau lui-m\u00eame (encore lui) qui d\u00e9licatement suspend le temps de la chute et accompagne cette derni\u00e8re qui, bien que ralentie, n\u2019en demeure pas moins compl\u00e8te, totale, d\u00e9finitive : de tout son long (de toute sa boule plut\u00f4t), de tout son ridicule long, et les gens qui tombent font toujours rire \u2014\u00a0il n\u2019est pas dit de plus qu\u2019il ne reste pas un souvenir de saule, une effluve de groseilliers, un hasard de nid d\u2019orties, ou une souche trop dure pour la putr\u00e9faction par l\u2019eau, on peut parler ici de p\u00e9trification.<\/p>\n<p>De purification, en revanche, non, il n\u2019en est pas question, si l\u2019on sort vivant de cette mort, il n\u2019est pas dit qu\u2019on en sorte plus fort, surtout que le pilum, le roseau, a aussi (on n\u2019en dira pas plus) la f\u00e2cheuse habitude de se coucher, et c&rsquo;est l\u00e0 son second d\u00e9faut, sous son propre poids ou celui du liseron printanier, de la d\u00e9licate douce-am\u00e8re, toutes lianes \u00e9l\u00e9gamment fleuries, et \u00e9galement casse-couilles, en travers du chemin, et par milliers, et c\u2019est alors un emb\u00e2cle suppl\u00e9mentaire, et puis qu\u2019un emb\u00e2cle de dix-milles lances couch\u00e9es, fussent-elles fragiles, cela fait courant, tous dans le m\u00eame sens, de sorte que la d\u00e9ambulation (pas une partie de plaisir) d\u2019un point A vers un B \u00e0 contre-courant d\u00e9porte l\u2019imp\u00e9trant navigateur de roseaux, ind\u00e9pendamment de sa volont\u00e9 (et de ses muscles), inexorablement vers un hypoth\u00e9tique point C, moins hypoth\u00e9tique par hasard que par chaos, le point exact o\u00f9 tous les roseaux penchent, vers lequel tous unanimement pointent, comme une esp\u00e8ce de souvenir de vent ou d\u2019onde, un effondrement lent et collectif, comme s\u2019ils voulaient tous s\u2019enfuir, fondre directement vers la prairie, plus simple, moins chaotique, plus domestique, pr\u00e9tendre \u00e0 la for\u00eat, mieux ordonn\u00e9e, moins fragile, la droite, prendre la majestueuse for\u00eat de bois blanc.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On a march\u00e9 au moins trois heures dans ce d\u00e9dale, pour s\u2019apercevoir une fois qu\u2019on a pu sortir de l\u00e0, qu\u2019on \u00e9tait sur une esp\u00e8ce de langue de terre, qu\u2019on apercevait \u00e0 peine les toits de cet endroit-m\u00eame o\u00f9 nous nous trouvons ce soir. Nous avions r\u00e9ussi \u00e0 venir jusqu\u2019ici par les vents du hasard et les courants de la fortune, alors que nous aurions pu tr\u00e8s bien tomber entre les mains d\u2019autres pirates, ou s\u2019\u00e9chouer sur une terre peupl\u00e9e de mille p\u00e9rils, de barbares ou de monstres de finimonde. De cr\u00e9atures mal aim\u00e9es des dieux qui nous fassent payer leur d\u00e9senchantement. Mais nous arriv\u00e2mes ici, en terre romaine, et fameuse encore, colonie capitale et port cardinal.<\/p>\n<p>\u00bb L\u00e0 nous nous rem\u00eemes sur pied, nous nous ref\u00eemes une sant\u00e9 (moi qui sortais de fluxion, pensez !) et nous trouv\u00e2mes le moyen de rejoindre Pap\u00e9 co\u00fbte que co\u00fbte, payant fort ch\u00e8r une gal\u00e8re marchande ph\u00e9nicienne si je me souviens bien, que nous f\u00eemes aller \u00e0 toute allure jusqu\u2019\u00e0 Malaga d\u2019o\u00f9 nous rejoign\u00eemes Pap\u00e9 \u00e0 La Lantejuela.<\/p>\n<p>\u00bb Il a \u00e9t\u00e9 impossible de cacher l\u2019\u00e9v\u00e8nement du naufrage \u00e0 Pap\u00e9 et \u00e0 ses hommes, mais au moins nous avons pu \u00e9vacuer l\u2019\u00e9pisode des pirates corses, la bataille dans les roseaux et le co\u00fbt de la gal\u00e8re ph\u00e9nicienne. Lorsqu\u2019il nous re\u00e7ut en audience, le vieux p\u00e8re sembla fortement impressionn\u00e9 par notre sang-froid et notre d\u00e9termination. C\u2019\u00e9tait malheureusement trop tard pour la bataille en tant que telle.<\/p>\n<p>\u00bb Je me souviens qu\u2019on est rest\u00e9 encore six mois \u00e0 profiter du soleil du vin et de la tranquille vie s\u00e9viliote.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Note : A la fin du film <em>Caligula<\/em>, on voit l\u2019empereur, grise mine mais chout\u00e9 \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir, poster ses l\u00e9gions devant un fleuve en d\u00e9signant la Bretagne, la roseli\u00e8re repr\u00e9sentant l\u2019arm\u00e9e barbare \u00e0 d\u00e9faire. A son ordre, les l\u00e9gionnaires, nus mais casqu\u00e9s et arm\u00e9s, attaquent alors les roseaux, au grand dam du pontife, et des principaux g\u00e9n\u00e9raux, qui demeurent aussi offusqu\u00e9s qu\u2019interdits.<\/p>\n<p>Lucain conclut : <em>Exul limosa imperator caput abdidit ulua<\/em> (Ps-Serv. commentaire de l&rsquo;En\u00e9\u00efde, mais citant Lucain) en \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;original \u00ab je me suis cach\u00e9, la nuit, invisible, dans les roseaux\u00a0\u00bb (fuite de Sinon)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-14033'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-14033-1'> apr\u00e8s c&rsquo;est termin\u00e9, c&rsquo;est promis. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14033-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14033-2'> Vipsanius Agrippa. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14033-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14033-3'> Nicolas de Damas, <em>Vie d&rsquo;Auguste<\/em>, 6. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14033-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14033-4'> B\u00f6hmer 1876 : 156 \u00ab\u00a0Zu dieser Zeit war Agrippa Octave nahe genug, um ihn nicht zu respektieren. Wir wissen auch, dass er damals mit Caecilia Pomponia Attica verheiratet war (auch wenn sie nicht mehr zusammen lebten)&#8230;\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0A cette \u00e9poque, Agrippa \u00e9tait assez proche d&rsquo;Octave pour ne pas lui manquer de respect. On sait \u00e9galement qu&rsquo;il est alors mari\u00e9 (m\u00eame s&rsquo;ils ne vivaient plus ensemble) avec Caecilia Pomponia Attica&#8230;\u00a0\u00bb. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14033-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Ce texte [Acte II, sc\u00e8ne 13] appartient \u00e0 De par la ville de par le monde, un roman en cours d&rsquo;\u00e9criture, en six actes et soixante-douze sc\u00e8nes, qui traite de la figure d&rsquo;Auguste dans l&rsquo;Empire romain et au-del\u00e0, sporadiquement mis en ligne ici&#8230; et expos\u00e9 l\u00e0. &nbsp; Octave se prend \u00e0 nouveau \u00e0 plonger&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,3144,1090],"tags":[3648,2628,1185,3758,3772,3770,3764,3750,3635,1182,737,3767,3766,3761,3760,499,303,3628,3765,3752,3762,1515,3759,3769,3768,3771,3753,3754,474,1996,3756,3751,3755,3757,3763],"class_list":["post-14033","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-de-par-la-ville-de-par-le-monde","category-fiction","tag-agrippa","tag-auguste-empereur","tag-benito-mussolini","tag-caligula","tag-charlemagne","tag-clovis","tag-constantin","tag-empereur","tag-empire","tag-empire-romain","tag-folie","tag-frederic-barberousse","tag-frederic-ii","tag-gaule","tag-grece","tag-guerre","tag-italie","tag-jules-cesar","tag-julien-lapostat","tag-marc-antoine","tag-mecene","tag-napoleon-bonaparte","tag-neron","tag-pax-americana","tag-pax-romana","tag-pepin-le-bref","tag-pline-lancien","tag-pline-le-jeune","tag-pouvoir","tag-rome","tag-romulus-augustule","tag-tarquin-le-superbe","tag-theodose","tag-tibere","tag-vestales"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14033","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14033"}],"version-history":[{"count":12,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14033\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16537,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14033\/revisions\/16537"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14033"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14033"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14033"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}