{"id":13848,"date":"2018-08-14T09:14:50","date_gmt":"2018-08-14T07:14:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=13848"},"modified":"2021-01-29T16:43:56","modified_gmt":"2021-01-29T14:43:56","slug":"ecrire-la-nature-un-vieux-malentendu","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/ecrire-la-nature-un-vieux-malentendu\/","title":{"rendered":"Ecrire la nature : un vieux malentendu"},"content":{"rendered":"<p>Le 12 juin dernier, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 Chamonix, riante cit\u00e9 alpine pour ne pas dire cristalline, avec l&rsquo;ami Luc Garraud, \u00e0 qui j&rsquo;avais demand\u00e9 de m&rsquo;accompagner dans cette aventure, pour parler, avec d&rsquo;autres, et sur invitation de la M\u00e9l, du lien entre r\u00e9chauffement climatique et litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Nous avons tr\u00e8s vite \u00e9vacu\u00e9 le mot de r\u00e9chauffement climatique, qui avec quelques autres concepts, tels que d\u00e9veloppement durable, transition \u00e9cologique, \u00e9rosion de la biodiversit\u00e9, \u00e9coresponsabilit\u00e9, sont des termes qui nous paraissent distraire le d\u00e9bat, nous emp\u00eachent de penser convenablement, en somme, nous d\u00e9vieraient du chemin d\u00e9j\u00e0 ardu que nous devrions parcourir pour \u00e9laborer une amorce de r\u00e9flexion sur le th\u00e8me plus g\u00e9n\u00e9ral (et non moins g\u00e9n\u00e9reux) du lien entre nature et po\u00e9sie. Puisqu&rsquo;en somme c&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit.<\/p>\n<p>En un sens, il y va d&rsquo;une esp\u00e8ce d&rsquo;herm\u00e9neutique \u00e0 construire, au sens o\u00f9 l&rsquo;entendait peut-\u00eatre Martin Heidegger, et o\u00f9 l&rsquo;objet ne serait plus la ph\u00e9nom\u00e9nologie mais l&rsquo;\u00e9cologie. Dans les deux cas, nous le verrons bient\u00f4t, la m\u00e9taphysique n&rsquo;est jamais loin, et ce n&rsquo;est pas parce que nous pr\u00e9tendons recourir \u00e0 la science objective que notre argumentaire n&rsquo;est pas empreint d&rsquo;\u00e9thique sinon de morale, de t\u00e9l\u00e9ologie sinon de th\u00e9ologie (cela me fait songer \u00e0 la mati\u00e8re \u00e9labor\u00e9e par Hans Jonas sur la catastrophe, qui ne saurait \u00eatre pour nous un horizon convenable).<\/p>\n<p>Disons-le tout de suite : ni Luc ni moi ne croyons beaucoup \u00e0 l&rsquo;\u00e9cologie politique pas plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce de ronron sur l&rsquo;\u00e9cologie qui anime \u00e0 pr\u00e9sent bien des d\u00e9bats de nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Pourtant nous travaillons tous deux \u00ab\u00a0dans\u00a0\u00bb l&rsquo;\u00e9cologie. Alors comment faire ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Avant toute chose, le lecteur, le curieux, pourra lire le texte que nous avons propos\u00e9, Luc et moi, qui s&rsquo;intitule <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-retour-de-la-tourbiere-basse-alcaline-avec-luc-garraud\/\"><em>Le retour de la tourbi\u00e8re basse alcaline<\/em><\/a>. Au texte que le lien d\u00e9signe, j&rsquo;ai ajout\u00e9 ce petit apostille, qui n&rsquo;engage sans doute que moi, mais qui pr\u00e9cise certaines choses que le ton ou la po\u00e9sie du texte ont probablement masqu\u00e9 aux auditeurs.<\/p>\n<p>A la lecture de ce texte et de ceux des coll\u00e8gues invit\u00e9s, une discussion avec le public s&rsquo;ensuivit, qui \u00e0 mon sens a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 bien des malentendus non seulement sur la nature et la fonction de l&rsquo;\u00e9cologie, mais aussi sur l&rsquo;interpr\u00e9tation ou l&rsquo;invention de la nature, mais enfin sur le propos et la forme de l\u2019\u0153uvre d&rsquo;art, en particulier l\u2019\u0153uvre d&rsquo;art litt\u00e9raire<sup class='footnote'><a href='#fn-13848-1' id='fnref-13848-1' onclick='return fdfootnote_show(13848)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Les malentendus peuvent \u00eatre rassembl\u00e9s en quatre ensembles au moins :<\/p>\n<p><strong>1. Sur la notion de nature<\/strong> Le sujet est passionnant, mettons, la repr\u00e9sentation de la nature dans les arts et en particulier dans la litt\u00e9rature. C&rsquo;est un sujet : il nous permet de voir de quelle mani\u00e8re l\u2019\u0153uvre d&rsquo;art peut \u00ab\u00a0rendre\u00a0\u00bb un effet de nature, mais aussi quelle id\u00e9e de la nature on peut conna\u00eetre de l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 elle est rendue publique. Mais dans tous les cas nous nous heurtons \u00e0 une difficult\u00e9 cardinale qui est la d\u00e9finition du mot m\u00eame de nature. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la nature vierge ou sauvage, de la nature oppos\u00e9e \u00e0 la culture, de la nature du naturalisme, ou de la nature synonyme de paysage, de biosph\u00e8re, de r\u00e9el ou de Ga\u00efa, force est de constater que la polys\u00e9mie du mot, son usage et son \u00e2ge, et sa plasticit\u00e9 ne facilitent pas la compr\u00e9hension et le la discussion. Aujourd&rsquo;hui encore, il n&rsquo;y a pas de d&rsquo;acception universelle et partag\u00e9e, et tous les sens peuvent, \u00e0 un moment o\u00f9 l&rsquo;autre, se chevaucher ou au contraire s&rsquo;opposer. On peut n\u00e9anmoins souligner que l&rsquo;id\u00e9e collective de nature oppose tr\u00e8s souvent l&rsquo;espace sauvage et le monde de l&rsquo;homme : il en va ainsi de l&rsquo;environnement (ce qui <em>entoure<\/em> l&rsquo;homme pr\u00e9cis\u00e9ment), ou du \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0sauvage\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0vierge\u00a0\u00bb, en tant que s\u00e9par\u00e9 de l&rsquo;action et de la l&rsquo;influence de l&rsquo;\u00eatre humain. Ceci persiste alors m\u00eame que l&rsquo;homme est sans cesse d\u00e9sign\u00e9 comme le principal agent de la corruption, la destruction ou l&rsquo;alt\u00e9ration des \u00eatres, des dynamiques, ou des \u00e9quilibres naturels. Il y a l\u00e0 au moins deux pi\u00e8ges qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9viter si l&rsquo;on souhaite r\u00e9ellement aborder les questions relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9cologie (de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale). Le premier est qu&rsquo;une telle vision qui oppose l&rsquo;homme \u00e0 la nature, malgr\u00e9 une louable attention \u00e0 cette derni\u00e8re, traduit le plus souvent un anthropocentrisme qui cache difficilement l&rsquo;\u00e9lection de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine parmi toutes les esp\u00e8ces du vivant (et du non-vivant d&rsquo;ailleurs), et donc, par contrecoup, leur n\u00e9cessaire soumission ; un deuxi\u00e8me probl\u00e8me, parfois corollaire, appara\u00eet d\u00e8s lors que l&rsquo;on cherche un responsable aux d\u00e9r\u00e8glements de la nature, \u00e0 savoir l&rsquo;homme : on glisse alors de la sph\u00e8re de l&rsquo;\u00e9cologie \u00e0 celle de la justice dans un geste qui, comme c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs toujours le cas, abandonne l&rsquo;\u00e9thique (que je r\u00e9sumerais ici en l&rsquo;acceptation de la mort dans le vivant) au profit de la morale  (qui se traduirait par l&rsquo;\u00e9diction d&rsquo;un bien, sous-entendu de la nature, et d&rsquo;un mal, sous-entendu de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine). Ces deux d\u00e9rives sont li\u00e9es, \u00e9videmment, et pourraient m\u00eame \u00eatre naturelles, sans mauvais jeu de mot, si ceux qui les portent ou propagent plus ou moins consciemment consid\u00e9raient de mani\u00e8re claire : 1. <em>que le monde est clos<\/em>, pour paraphraser une ni\u00e8me fois Michaux, et qu&rsquo;il appara\u00eet illusoire de consid\u00e9rer que le destin de tout ce qui le peuple ne soit pas irr\u00e9fragablement, irr\u00e9vocablement li\u00e9 ; 2 que, dans le m\u00eame temps, tout ce qui passe par le filtre de la pens\u00e9e symbolique (en particulier lorsqu&rsquo;elle se structure dans le langage), qui est l\u2019apanage de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;isole tout aussi immanquablement, le s\u00e9pare irr\u00e9m\u00e9diablement du reste du monde, et lui conf\u00e8re cette facult\u00e9 d&rsquo;influer plus ou moins volontairement sur le cours des choses.<\/p>\n<p><strong>2. Sur le r\u00f4le du citoyen, et la moraline distill\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cologie : du surmoi au bon sens.<\/strong> L&rsquo;un des \u00e9carts les plus perceptibles est celui qui existe entre l&rsquo;id\u00e9e de nature\/\u00e9cologie qu&rsquo;on croise en particulier dans les m\u00e9dias, et la r\u00e9alit\u00e9 scientifique ; malgr\u00e9 les efforts d&rsquo;\u00e9ducation populaire que font certains naturalistes et certains p\u00e9dagogues, beaucoup de choses restent inaccessibles au commun des mortels, mais c&rsquo;est encore plus fort, plus vrai pour l&rsquo;\u00e9cologie. En premier lieu on ne peut que regretter que l&rsquo;\u00e9cologie, en tant que science d\u00e9sormais bien rod\u00e9e, ne soit pas enseign\u00e9e (au coll\u00e8ge, au lyc\u00e9e et pourquoi pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole primaire o\u00f9 pourtant on trouve dans les programmes le plus de concepts de l&rsquo;\u00e9cologie dans les sciences), alors m\u00eame que les concepts qu&rsquo;elle fa\u00e7onne sont largement moins abstraits et difficiles que ceux des math\u00e9matiques ou de la physique. On remarquera aussi que jusqu&rsquo;\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9cemment l&rsquo;\u00e9cologie dite politique avait plut\u00f4t tendance \u00e0 ass\u00e9ner des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s sur le nature ou les \u00e9cosyst\u00e8mes ou les esp\u00e8ces, que les v\u00e9ritables objets de la science \u00e9cologique (le cycle du carbone ou la biodiversit\u00e9 commencent \u00e0 pointer des choses plus concr\u00e8tes que le penser global-agir local ou le tri des d\u00e9chets).<br \/>\nLe probl\u00e8me ici encore est double : il y a une morale de l&rsquo;\u00e9cologie li\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation de la corruption de la vie dans le monde (qui conduit \u00e0 la mort, sans doute la r\u00e9alit\u00e9 la moins int\u00e9gr\u00e9e par l&rsquo;inconscient soci\u00e9tal), et cette morale, niant la mort, en vient par ricochet \u00e0 surprot\u00e9ger la vie ; et, li\u00e9e \u00e0 la morale, il y a une lecture perverse du r\u00f4le de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, vue alors comme le grand corrupteur. Tout ceci \u00e9tant propuls\u00e9, encourag\u00e9, par le monde capitaliste dans lequel nous vivons, o\u00f9 la mort, mais donc la vieillesse, la maladie, l&rsquo;accident, le risque sont ni\u00e9s (les exp\u00e9riences inhumaines de Google en attestent).<br \/>\nOn en vient ainsi \u00e0 d\u00e9placer le discours sur l&rsquo;\u00e9cologie, et en tout premier lieu les objets de l&rsquo;\u00e9cologie : les esp\u00e8ces, les habitats, les cycles, etc., vers une ensemble de r\u00e8gles ou contraintes directement encapsul\u00e9es dans le surmoi collectif. Il semble que, malgr\u00e9 le grand d\u00e9ballage d&rsquo;id\u00e9es \u00e9cologiques dans les m\u00e9dias, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la nature devient de plus en plus probl\u00e9matique pour une population mondiale dont une partie n&rsquo;a que faire du luxe de la protection de la nature, dont une autre partie, en partie recouvrante, habite en ville (la moiti\u00e9 du monde depuis 2007 environ), et que par cons\u00e9quent la connaissance (et la familiarit\u00e9) des esp\u00e8ces (par exemple) est moindre qu&rsquo;il y a quelques d\u00e9cennies. Si peu de gens sans doute \u00e9taient au fait des \u00e9volutions de la classification, nombreux \u00e9taient ceux qui savaient distinguer d&rsquo;un h\u00eatre un charme, connaissaient et reconnaissaient la fleur de la carotte, savaient distinguer l&rsquo;ail des ours \u00e9dible du muguet toxique, ramassaient des champignons, savaient nommer un certain nombre de mammif\u00e8res, d&rsquo;oiseaux, de poissons&#8230; A quoi s&rsquo;ajoute, para\u00eet-il, une grande m\u00e9lancolie de nature, cons\u00e9quente de cette \u00e9loignement, ayant jusqu&rsquo;\u00e0 des effets pathologiques.<br \/>\nSi l&rsquo;on parle d&rsquo;\u00e9cologie, aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est souvent en th\u00e9oricien, mais en th\u00e9oricien g\u00e9n\u00e9raliste. <\/p>\n<p><strong>3. Sur la nature dans le texte.<\/strong> Une autre dimension de la question concerne l&rsquo;expression des choses naturelles dans le texte litt\u00e9raire. Comme on vient de voir, une certaine connaissance naturelle des \u00e9l\u00e9ments naturels s&rsquo;\u00e9tant, semble-t-il, \u00e9mouss\u00e9e ou effiloch\u00e9e, l&rsquo;usage de ces \u00e9l\u00e9ments naturels peut \u00eatre l\u00e0 encore sujette \u00e0 caution. Il s&rsquo;agit bien de distinguer deux choses : ou bien on a besoin d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments naturels pour d\u00e9crire, par exemple, des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, auquel cas un lac suisse, une plage bretonne seront tout aussi parlantes qu&rsquo;une for\u00eat de montagne. Et peu importe (au r\u00e9cit, \u00e0 son d\u00e9cor ou \u00e0 ses paysages) qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une pessi\u00e8re plut\u00f4t qu&rsquo;un m\u00e9l\u00e9zin, ou d&rsquo;une for\u00eat de l&rsquo;\u00e9tage du ch\u00eanes ou de l&rsquo;\u00e9tage du charme. Ou bien on souhaite utiliser des mots du vocabulaire botanique ou zoologique ou des habitats, parce que la forme en question le demande, et alors il est beaucoup plus \u00e9trange de confondre les arbres, de placer des bouleaux nains \u00e0 N\u00eemes ou des palmiers \u00e0 Lons-le-Saunier (sauf dans le cas o\u00f9 ce sont les mots qui sont en jeu, et non les r\u00e9alit\u00e9s qu&rsquo;ils repr\u00e9sentent, comme dans une certaine po\u00e9sie par exemple). Cela peut para\u00eetre tatillon, mais c&rsquo;est la m\u00eame chose si l&rsquo;on parle de tomates \u00e0 Paris au XIIe si\u00e8cle, ou de girafes dans l&rsquo;Atlantique nord, de dauphins dans la d\u00e9sert de Gobi. Ou bien, sauf toujours dans le cas o\u00f9 la forme en question le r\u00e9clame, de parler de mails \u00e0 Pomp\u00e9i, de triclinium \u00e0 Wall Street.<br \/>\nIl se trouve que le vocabulaire des sciences de la vie est non seulement immense, voire infini <sup class='footnote'><a href='#fn-13848-2' id='fnref-13848-2' onclick='return fdfootnote_show(13848)'>2<\/a><\/sup>, mais il est de plus souvent peu technique, ou peu techniciste, il utilise souvent des mots simples, d\u00e9j\u00e0 entendus <sup class='footnote'><a href='#fn-13848-3' id='fnref-13848-3' onclick='return fdfootnote_show(13848)'>3<\/a><\/sup>.<br \/>\nAussi ne peut-on qu&rsquo;avoir confiance en l&rsquo;\u00e9crivain pour choisir, avec le savoir-faire qui le caract\u00e9rise, <em>les mots pour le dire<\/em>&#8230;<\/p>\n<p><strong>4. Sur le lien entre litt\u00e9rature et politique ou litt\u00e9rature et engagement<\/strong>. En passant du texte \u00e0 son intention, on passe \u00e9galement dans un domaine plus abstrait mais non pas moins g\u00e9n\u00e9ral, qui concerne l&rsquo;\u00e9cologie mais aussi tous les domaines qui concernent de pr\u00e8s ou de loin la soci\u00e9t\u00e9.<br \/>\nOn me demande si la litt\u00e9rature peut porter un discours \u00e9cologique, au sens o\u00f9 la litt\u00e9rature pourrait faire passer un certain nombre d&rsquo;id\u00e9es qui permettent d&rsquo;am\u00e9liorer les choses. Je r\u00e9ponds tr\u00e8s fermement non. Non, la litt\u00e9rature n&rsquo;a certainement pas vocation \u00e0 transmettre des id\u00e9es qui seraient, par ailleurs, orient\u00e9es d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre. Pour ce qui me concerne je ne crois pas que la litt\u00e9rature puisse, de quelque mani\u00e8re que ce soit, pr\u00e9tendre \u00e0 \u00eatre engag\u00e9e (politiquement ou autre). Pour la simple raison que, pour ce qui me concerne, et j&rsquo;insiste sur le fait que c&rsquo;est mon opinion personnelle, et que tous les \u00e9crivains sans doute ne la partagent pas, pour la simple raison qu&rsquo;on ne saurait assigner \u00e0 quelque place que ce soit la litt\u00e9rature, qu&rsquo;il appara\u00eet illusoire de faire de la litt\u00e9rature, qui est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui \u00e9chappe \u00e0 toute assignation, qui est pr\u00e9cis\u00e9ment, pour reprendre une fois encore les mots de Maurice Blanchot, ce qui remet <em>tout<\/em> en question y compris elle-m\u00eame. C&rsquo;est une id\u00e9e qui a peut-\u00eatre quelques racine romantique, avouons-le, mais c&rsquo;est aussi l&rsquo;unique possibilit\u00e9 pour nous de garder intacte la litt\u00e9rature en tant qu&rsquo;art : pour conserver sa capacit\u00e9 de tout dire, son caract\u00e8re exclusif, \u00e9ventuellement transgressif (m\u00eame si ce n&rsquo;est pas ce que quoi j&rsquo;insisterais en premier lieu), mais surtout pour lui permettre de rendre compte de tout (et de rien), d&rsquo;aborder tous les sujets, de ne s&rsquo;autoriser aucun censure possible, il est fondamental de ne pas la m\u00ealer d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre \u00e0 des compromissions factuelles.<br \/>\nL&rsquo;un des auteurs pr\u00e9sents, Emmanuel Venet, a express\u00e9ment cit\u00e9 Albert Camus, qu&rsquo;on ne peut taxer d&rsquo;indiff\u00e9rence politique, pour qui seule l&rsquo;esth\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre, seule la forme est en mesure d&rsquo;exprimer des convictions. Pour ma part je suis revenu sur le travail d&rsquo;Antoine Volodine qui, de tous les auteurs \u00e9voqu\u00e9s dans la soir\u00e9e, m&rsquo;est apparu celui qui parvenait au mieux \u00e0 la repr\u00e9sentation de la nature et \u00e0 l&rsquo;engagement politique, et de cette seule mani\u00e8re possible : donner le cr\u00e9dit \u00e0 l\u2019\u0153uvre m\u00eame, \u00e0 la litt\u00e9rature, et ne s&rsquo;appuyer jamais que sur la forme, non pas comme contrainte ext\u00e9rieure au propos (\u00e0 la conviction) mais comme unique cons\u00e9quence possible qui lui convienne<sup class='footnote'><a href='#fn-13848-4' id='fnref-13848-4' onclick='return fdfootnote_show(13848)'>4<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Volodine disait quelque part (dans <em>La Femelle du Requin<\/em> je crois) qu&rsquo;il avait trop de respect pour la politique pour penser que la litt\u00e9rature puisse interf\u00e9rer avec elle.<\/p>\n<p>Ceci ne signifie absolument pas qu&rsquo;\u00e0 travers un texte litt\u00e9raire ne passent \u00e9videmment aucunes conceptions du monde, ni m\u00eame aucune politique (de la part de l&rsquo;auteur comme de la part des personnages), mais alors il faut prendre conscience du retournement que cela implique.<\/p>\n<p>Volodine, dans le m\u00eame entretien disait d&rsquo;ailleurs que ses personnages, bien au contraire, parlaient une id\u00e9ologie. Sans concession, sans dissimulation. Mais ce n&rsquo;est pas cette id\u00e9ologie qui vient contraindre la forme. Bien au contraire. Lorsqu&rsquo;il parle de nature, Antoine Volodine, il n&rsquo;a gu\u00e8re besoin de \u00ab\u00a0faire l&rsquo;\u00e9cologue\u00a0\u00bb ou l&rsquo;expert botaniste phytosociologue : il est \u00e9crivain et il se sert des mots. On voit mal de plus \u00e9vocatrice atmosph\u00e8re de ta\u00efga comme dans <em>Terminus radieux<\/em> ? Tous les noms de plantes sont imaginaires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour terminer, je ferai trois remarques \u00e0 valeur d&rsquo;illustration plut\u00f4t que de conclusion. Je viens de terminer un fort volume d&rsquo;un \u00e9pist\u00e9mologue relativement marginal dans son domaine, \u00e0 savoir la biologie : Andr\u00e9 Pichot, <em>Histoire de la notion de vie<\/em>, en 1992. Pichot est mal vu parce qu&rsquo;il s&rsquo;oppose de mani\u00e8re assez argument\u00e9e \u00e0 certaines d\u00e9rives actuelles de la biologie, notamment de la g\u00e9n\u00e9tique qui a pris toute la place non seulement de la technique mais encore de la pens\u00e9e : il reproche essentiellement \u00e0 la biologie contemporaine d&rsquo;\u00e9vacuer \u00e0 proprement parler le probl\u00e8me de la vie (qu&rsquo;est-ce que le vivant) pour ne r\u00e9duire l&rsquo;\u00eatre-vivant qu&rsquo;\u00e0 une version actuelle de l&rsquo;animal-machine issu de Gallien et consolid\u00e9 par Descartes. Il appara\u00eet qu&rsquo;il est tr\u00e8s difficile de sortir de ce sch\u00e9ma aujourd&rsquo;hui, et l&rsquo;on voit bien que toute le non-dit de l&rsquo;\u00e9poque (quelle est l&rsquo;impulsion ou l&rsquo;\u00e9tincelle premi\u00e8re ?) s&rsquo;est transf\u00e9r\u00e9 sous une forme particuli\u00e8re (n\u00e9gation de la mort\/d\u00e9gradation de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine) non moins moralisante.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me remarque porte sur les diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;int\u00e9gration du texte, vieille scie que j&rsquo;avais imagin\u00e9e, il y vingt ans, dans un texte critique in\u00e9dit <em>Maison maudite<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-13848-5' id='fnref-13848-5' onclick='return fdfootnote_show(13848)'>5<\/a><\/sup><em> !<\/em> : le texte \u00e9tait entendu comme compos\u00e9 de diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments, organites structur\u00e9s entre eux \u00e0 la mani\u00e8re de poup\u00e9es gigogne ou plus justement des corps organiques, et ces niveaux entretenaient des relations (d&rsquo;\u00e9cho, de d\u00e9pendance, d&rsquo;\u00e9change, etc.) entre eux (de la lettre \u00e0 la phrase, au r\u00e9cit, \u00e0 l\u2019\u0153uvre, etc.). Cette micro mais arrogante th\u00e9orie me revient \u00e0 l&rsquo;instant, car il y a une certaine similarit\u00e9 avec la vison que j&rsquo;ai de l&rsquo;\u00e9cologie, depuis la cellule jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me, des structures formelles complexes et autoport\u00e9es (si j&rsquo;ose dire) en relation permanente, mais, de fait, avec la notion de vivant telle que pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la fin de son expos\u00e9 par Pichot.<\/p>\n<p>Eh bien une telle version de la litt\u00e9rature (pour na\u00efve ou faiblarde qu&rsquo;elle soit) est en elle-m\u00eame un discours sur la nature ou un discours avec l&rsquo;\u00e9cologie : on n&rsquo;est simplement pass\u00e9 d&rsquo;un niveau d&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 un autre. C&rsquo;est un autre aspect du probl\u00e8me (les \u00e9chos entre les textes, qui sont la mati\u00e8re de l&rsquo;inqui\u00e9tude litt\u00e9raire). Un aspect mineur, d&rsquo;ailleurs, car si l&rsquo;on sort du champ esth\u00e9tique, on peut \u00e9galement tr\u00e8s bien constater l&rsquo;\u00e9tat du monde et convenir que les probl\u00e8mes de la nature sont d&rsquo;abord ceux qu&rsquo;induisent nos choix politiques, et en particulier notre mode de vie capitaliste, dont les premi\u00e8res victimes ont toujours \u00e9t\u00e9, sont et seront (j&rsquo;insiste beaucoup, et ailleurs, sur cette commuanaut\u00e9 soci\u00e9t\u00e9\/\u00e9cosyst\u00e8me) les cha\u00eenes sociales et les cha\u00eenes \u00e9cologiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-13848'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-13848-1'> Sur ce point en particulier, je ne me lasse pas renvoyer au texte \u00e9galement co\u00e9crit, cette fois, avec Gilles Amiel de M\u00e9nard, <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/les-ressorts-objectifs-de-la-creation\/\"><em>Les ressorts objectifs de la cr\u00e9ation<\/em><\/a>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13848-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-13848-2'> Voici par exemple un extrait de la lettre M d&rsquo;un d&rsquo;index de plantes communes ; des mots vieux, des mots d\u00e9j\u00e0 us\u00e9s par la langue et que tout le monde conna\u00eet, sans toujours bien savoir ce qu&rsquo;ils d\u00e9signent : M\u00e2che, Maceron, Macusson, Marisque, Marrube, Matricaire, Mauve, M\u00e9lampyre, M\u00e9lilot, M\u00e9lique, M\u00e9lisse, M\u00e9litte, Menthe, Mibore, Millepertuis, Millet, Mimule, Minette, Mol\u00e8ne, Molinie, Montie, Morelle, Mouron, Moutarde, Muscari, Myosotis, Myrrhe (la), Myrte (le)&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13848-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-13848-3'> Autre exemple, les parties de la fleur : corole, calice, \u00e9tamine, filet, style&#8230; ; autre exemple les mots de la rivi\u00e8re : \u00e9tiage, lit, nappe, berge, lame d&rsquo;eau, courant, turbidit\u00e9, vase&#8230;, etc. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13848-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-13848-4'> Il y a des choses que je ne sais pas d\u00e9crire ; par exemple le fait qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne interne \u00e0 un corps produise des manifestations externes pr\u00e9cises : je ne sais pas comment dire. Par exemple la lave est une manifestation de la pulsion magmatique de la terre ; mais c&rsquo;est pareil pour des boutons de fi\u00e8vre&#8230; Eh bien la forme artistique est comme l&rsquo;expression en acte et en monde du propos artistique. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13848-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-13848-5'> C&rsquo;\u00e9tait mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, sur Borges, Calvino et Michaux. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13848-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 12 juin dernier, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 Chamonix, riante cit\u00e9 alpine pour ne pas dire cristalline, avec l&rsquo;ami Luc Garraud, \u00e0 qui j&rsquo;avais demand\u00e9 de m&rsquo;accompagner dans cette aventure, pour parler, avec d&rsquo;autres, et sur invitation de la M\u00e9l, du lien entre r\u00e9chauffement climatique et litt\u00e9rature. 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