{"id":13772,"date":"2018-04-26T22:05:12","date_gmt":"2018-04-26T20:05:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=13772"},"modified":"2018-05-10T22:07:10","modified_gmt":"2018-05-10T20:07:10","slug":"bufalino-mensonges-01","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/bufalino-mensonges-01\/","title":{"rendered":"Gesualdo Bufalino \u2022 Les mensonges de la nuit \u2022\u00a0Chapitre 1. \u00ab\u00a0O\u00f9\u00a0\u00bb (extrait)"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/bufalino_le-menzogne-della-notte.jpg\" alt=\"\" width=\"175\" height=\"288\" class=\"alignnone size-full wp-image-13796\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Extrait du premier chapitre des <em>Mensonges de la nuit<\/em> [\u00e9puis\u00e9 chez Pocket] de Gesualdo Bufalino, grand \u00e9crivain injustement m\u00e9connu en France, qui a re\u00e7u le prix Strega, comme <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/salvatore-niffoi-retour-au-pays-01\/\">Niffoi<\/a>, auteur \u00e9galement du fameux roman <em>Dicerie dell&rsquo;untore<\/em> : <em>Les histoires\/racontars du semeur de peste<\/em> [<em>Le semeur de peste<\/em>, \u00e9puis\u00e9 chez 10\/18]&#8230; Quatre personnages hostiles au roi pour diverses raisons, rejouent un d\u00e9cam\u00e9ron macabre la veille de leur d\u00e9capitation&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ils mang\u00e8rent peu ou rien du tout. Les plats, bien que plus copieux que d&rsquo;habitude, du fait d&rsquo;un second rang z\u00e9l\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9tait ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 les assaisonner d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, avaient un go\u00fbt hostile, pas une bouch\u00e9e qui ne devienne en bouche comme de la cendre. L\u2019inapp\u00e9tence, comme on sait, est de rigueur les veilles d&rsquo;adieu. C&rsquo;est pourquoi, l&rsquo;ex\u00e9cution ayant \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e aux premi\u00e8res lueurs du lendemain, le baron ne cessait de s&rsquo;\u00e9chauffer au sujet de l&rsquo;hypocrisie qui consistait \u00e0 conc\u00e9der aux condamn\u00e9s d&rsquo;inutiles gloutonneries, alors qu&rsquo;on n&rsquo;avait aucun scrupule \u00e0 les intoxiquer du fait de leur fin imminente.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le ventre vide, ce ne sera pas une belle mort\u00a0\u00bb, se lamenta-t-il. \u00ab\u00a0Comme \u00e7a, de bon matin, en plus ! Au moment o\u00f9 la lumi\u00e8re nous passionne le plus&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Saglimbeni lui donna raison, avec ses habituelles mani\u00e8res po\u00e9tiques : \u00ab\u00a0En effet le cr\u00e9puscule serait un heure plus adapt\u00e9e. Avec le deuil amorc\u00e9, les nuages bas, le ombres cramoisies et violettes qui nous engagent totalement au calme. Alors qu&rsquo;ainsi, au contraire, cela nous appara\u00eetre comme une insupportable usurpation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le soldat ne dit rien, il semblait regarder ses chaussures. Il a avait relev\u00e9 son col, comme s&rsquo;il avait froid. Mais Narcisse intervint : \u00ab\u00a0Le soir ou le matin, quelle diff\u00e9rence ? \u00bb, balbutia-t-il et, sans retenue, il se mit \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>La forteresse est l&rsquo;unique lieu habit\u00e9 sur l&rsquo;\u00eele. On dit \u00eele, mais on devrait dire \u00e9cueil. Parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit de rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un \u00e9cueil de tufs, \u00e9rig\u00e9 sur lui-m\u00eame en forme de nez \u00e9norme ; avec difficult\u00e9, il se se courbe vers la mer, \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ; mais le plus souvent il s&rsquo;ab\u00eeme en falaises nues. Un simple canal le s\u00e9pare du continent, large comme le regard d&rsquo;un \u0153il aguerri. Avec tout cela, la travers\u00e9e, soit par malice des courants soit par celle des vents, demeure ardue pour les bateaux, et compl\u00e8tement interdite aux bras des nageurs ; on ne conna\u00eet pas non plus un \u00e9vad\u00e9 dont la d\u00e9pouille ne se soit pas retrouv\u00e9e sur les pointes de Capo Nero, d\u00e9go\u00fbtante d&rsquo;algues, ravag\u00e9e par les poissons.<\/p>\n<p>Le tour du propri\u00e9taire court un mille, un mille et demi. De rares graines y croissent, amen\u00e9es par les vents, l\u00e0 o\u00f9 le sol tol\u00e8re le c\u00e2prier ou la sarriette. Aucun b\u00e9tail n&rsquo;y pa\u00eet sauf quelque ch\u00e8vre au lait rare et un troupeau d&rsquo;\u00e2nes sans ma\u00eetre qui divaguent le long des plages, au pied des pics, et dont on entend, ligneux, nocturne, le r\u00e2le lors des janviers glaciaux&#8230;<\/p>\n<p>S&rsquo;il monte ainsi un chemin enroul\u00e9, le regard cueille d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;infini du large marin, une innombrable ondulation de bleu, jusqu&rsquo;au point o\u00f9 l&rsquo;horizon le ferme ; de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, au-del\u00e0 de ce bras de mer, la terreferme, sur laquelle s&rsquo;entrevoit, en arc, un port fait de maisons naines, vide de personnes et de mouvement. Tout aussi vide est le ciel, sinon un volatile solitaire qui voyage entre l&rsquo;\u00eele et le Royaume, courrier de myst\u00e9rieuses d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>Quand finalement, un grand tournant apr\u00e8s l&rsquo;autre, on parvient au sommet, le nez dont on parlait se taille soudain en un plateau et permet \u00e0 la forteresse de s&rsquo;\u00e9tendre dans la puissance de ses bastions, un inertie de granit dense, dont l&rsquo;unique br\u00e8che est la boussole de son seuil. Une fois franchi ce seuil, sans que des hommes en arme vous aient dit halte, qui va l\u00e0 ?, si vous passez au-del\u00e0 avec vos pieds \u00e0 pr\u00e9sent fatigu\u00e9s sur le silex, et dans votre dos ne s&rsquo;est pas \u00e9teint le cri strident des gonds, que d\u00e9j\u00e0 la vue de la pierre sur l&rsquo;archivolte avec son distique inflexible, vous s&rsquo;impressionne autant qu&rsquo;elle vous rassure :<\/p>\n<p><i>Donex sancta Themis sceleum tot mostra catenis<br \/>\nvincta tenet, stat res, stat tuta tibi domus<\/i><\/p>\n<p>Vous passez votre chemin en ruminant le sens de ces vers, en traversant la cour, aussi attentif \u00e0 compter les bouches qui le transpercent et \u00e9vacuent l&rsquo;eau de pluie, qu&rsquo;\u00e0 observer la petite chapelle qui se trouve en son centre, d\u00e9di\u00e9e aux offices sacr\u00e9s, tr\u00e8s n\u00e9cessaires en la circonstance, o\u00f9 l&rsquo;on est vivant par hasard alors que les occasions de mourir sont nombreuses : soit la dysenterie chronique qui afflige les prisonniers ; soit la f\u00e9rocit\u00e9 des camarades, rapidement prompts au couteau ; soit la peine capitale, inflig\u00e9e \u00e0 la discr\u00e9tion du Gouverneur, m\u00eame pour de petits d\u00e9lits.<\/p>\n<p>Aux quatre angles de l&rsquo;espace autant de gu\u00e9rites prot\u00e8gent les gardes du climat et huit lampions \u00e0 gaz leur \u00e9clairent la nuit. M\u00eame si le foss\u00e9 souffre d&rsquo;un reste d&rsquo;un ombre intacte, propice aux mauvaises intentions. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;officier \u00e9conome : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9chappent donc, s&rsquo;ils sont si nombreux. Des bouches en moins \u00e0 nourrir pour nous. De la viande offerte pour les orques marines. \u00bb<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, m\u00e9taphoriquement parlant, les d\u00e9placements de l&rsquo;\u00e9difice simule les articles d&rsquo;un scorpion, qui s&rsquo;intriquent jusqu&rsquo;\u00e0 se toucher presque, laissant \u00e0 peine l&rsquo;espace au passage d&rsquo;un v\u00e9hicule. De l\u00e0, \u00e0 qui l\u00e8ve les yeux vers le donjon, se voient les murailles \u00e0 pic, avec cent blessures qui sont cent cellules, et cent visages de spectres qui s&rsquo;y affichent, curieuses du nouveau venu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une r\u00e9sidence pomp\u00e9ienne \u00bb blagua Saglimbeni, alors qu&rsquo;il passait la porte. \u00ab\u00a0\u00c0 l&rsquo;\u00e9cart du monde, un marche-pied vers le confort domestique. Un Sans-Souci<sup class='footnote'><a href='#fn-13772-1' id='fnref-13772-1' onclick='return fdfootnote_show(13772)'>1<\/a><\/sup> en somme, la vill\u00e9giature par excellence&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9pos\u00e9 s&rsquo;offensa sans comprendre, qui s&rsquo;all\u00e9geait la vessie un peu plus loin, et vint lui rabattre les mains en tirant sur les menottes. Il ne fallut d&rsquo;pas plus de cinq minutes au prisonnier, mesurant la force du soleil sur les toits plongeant de plomb, pour se rendre compte qu&rsquo;il \u00e9tait arriv\u00e9, \u00e0 un d\u00e9sordre pr\u00e8s, en enfer.<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-13772'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-13772-1'> En fran\u00e7ais dans le texte. NdT <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-13772-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Extrait du premier chapitre des Mensonges de la nuit [\u00e9puis\u00e9 chez Pocket] de Gesualdo Bufalino, grand \u00e9crivain injustement m\u00e9connu en France, qui a re\u00e7u le prix Strega, comme Niffoi, auteur \u00e9galement du fameux roman Dicerie dell&rsquo;untore : Les histoires\/racontars du semeur de peste [Le semeur de peste, \u00e9puis\u00e9 chez 10\/18]&#8230; Quatre personnages hostiles au&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,2010],"tags":[3411,3412],"class_list":["post-13772","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-traduire","tag-gesualdo-bufalino","tag-les-mensonges-de-la-nuit"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13772","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13772"}],"version-history":[{"count":5,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13772\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13803,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13772\/revisions\/13803"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13772"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13772"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13772"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}