{"id":12132,"date":"2016-11-26T00:24:50","date_gmt":"2016-11-25T22:24:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=12132"},"modified":"2021-07-06T10:05:10","modified_gmt":"2021-07-06T08:05:10","slug":"operation-glande","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/operation-glande\/","title":{"rendered":"XLVI. Op\u00e9ration Glande"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/4\/43\/Bundesarchiv_Bild_101I-567-1503A-04%2C_Gran_Sasso%2C_Mussolini%2C_Fallschirmj%C3%A4ger.jpg\"><\/p>\n<blockquote><p>Ce <strong>texte<\/strong> [Acte 4, sc\u00e8ne XLVI] appartient \u00e0 <em>De par la ville de par le monde<\/em>, un <strong>roman<\/strong> en cours d&rsquo;\u00e9criture, en <strong>six actes<\/strong> et <strong>soixante-douze sc\u00e8nes<\/strong>, qui traite de la figure d&rsquo;<strong>Auguste<\/strong> dans l&rsquo;<strong>Empire romain<\/strong> et <strong>au-del\u00e0<\/strong>, sporadiquement mis en ligne ici&#8230; et expos\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/travaux\/de-par-la-ville-de-par-le-monde\/\">l\u00e0<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un homme est seul dans la for\u00eat. Enfin la for\u00eat&#8230; Ce n&rsquo;est pas exactement la for\u00eat&#8230; Tout au plus c&rsquo;est une pelouse, avec quelques arbres. Enfin des arbres&#8230; des arbustes, tout au plus&#8230; enfin&#8230; il n&rsquo;y en a pas beaucoup des arbustes, de-ci de-l\u00e0 oui, peut-\u00eatre, mais c&rsquo;est surtout une pelouse, une pelouse appenine pleine de sesl\u00e9ries, des gramin\u00e9es locales<sup class='footnote'><a href='#fn-12132-1' id='fnref-12132-1' onclick='return fdfootnote_show(12132)'>1<\/a><\/sup>&#8230;<\/p>\n<p>Mais peu importe car cet homme, qui se prom\u00e8ne dans cette for\u00eat profonde qui ressemble fichtrement \u00e0 une pelouse sommitale, les pelouses sans cesse imbib\u00e9es de l&rsquo;humidit\u00e9 des nu\u00e9es, \u00e0 l&rsquo;aube, vous voyez, ou s&#8217;empoisonnent lentement les chevaux qui \u00e0 longueur d&rsquo;ann\u00e9es y paissent, cet homme se prom\u00e8ne et m\u00e9dite, et qui sait \u00e0 quoi il peut bien m\u00e9diter, seul, souverain, de la sorte, en pleine majestueuse nature ?<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;homme n&rsquo;est pas vraiment seul, si on entend par seul le fait d&rsquo;\u00eatre vraiment tout seul ; il n&rsquo;est pas non plus seul comme on est seul avec la foule ; et il n&rsquo;est pas non plus le contraire de <em>seul<\/em>, comme s&rsquo;il appartenait \u00e0 un groupe, unit\u00e9 dans un ensemble ; non, il est seul, mais non loin, \u00e0 proximit\u00e9, il y a bien un groupe.<\/p>\n<p>Disons qu&rsquo;il se <em>pense<\/em> seul, qu&rsquo;il se d\u00e9solidarise du groupe \u2014\u00a0on peut bien lui autoriser cela \u2014\u00a0qu&rsquo;il devient solitaire comme le sanglier dans la for\u00eat. <\/p>\n<p>(Enfin, la for\u00eat&#8230;)<\/p>\n<p>Et ce groupe le tient \u00e0 vue, l&rsquo;homme solitaire. Ce groupe, en un sens, repr\u00e9sente la loi. La loi tient \u00e0 l&rsquo;\u0153il l&rsquo;homme solitaire. Ce ne sont pas des yeux simples : ce ne sont pas des objectifs, les cam\u00e9ras des journalistes, mais des lunettes, celles de fusils. La loi le tient en joue.<\/p>\n<p>La loi autorise \u00e0 l&rsquo;homme seul de se m\u00e9diter.<\/p>\n<p>Mais m\u00e9diter dans ces conditions&#8230; disons qu&rsquo;il lui est loisible de se promener.<\/p>\n<p>Un homme seul, sur une pelouse d&rsquo;altitude, cern\u00e9 du joug de la loi, se d\u00e9gourdit les jambes.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une esp\u00e8ce de steppe et m\u00eame, \u00e0 1800 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, on serait en droit de parler de microtoundra, de subtoundra. Les chevaux en attestent. \u00ab Si on cherche bien on doit pouvoir trouver une connerie de yourte. Si c&rsquo;est pas malheureux&#8230; \u00bb <\/p>\n<p>Cet homme vient d&rsquo;avoir soixante ans ; il vient de passer, depuis le 25 juillet (deux jours avant son anniversaire), plusieurs semaines \u00e0 Ponza (\u00eele de la province de Latina, ville qu&rsquo;il a fond\u00e9e lui-m\u00eame !), perdues en mer Tyrrh\u00e9nienne, puis la Maddalena (autre \u00eele, de la province de Sassari en Sardaigne<sup class='footnote'><a href='#fn-12132-2' id='fnref-12132-2' onclick='return fdfootnote_show(12132)'>2<\/a><\/sup>), et est arriv\u00e9 dans ce recoin de l&rsquo;Italique le 2 septembre.<\/p>\n<p>Se promener est encore trop. Pour tout dire on permet \u00e0 l&rsquo;homme de se d\u00e9gourdir les jambes. Pour tout dire, cet homme s&rsquo;ennuie profond\u00e9ment.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le 11 septembre 1943. Cela fait un peu plus d&rsquo;une semaine qu&rsquo;il est ici, et un un peu plus d&rsquo;un mois qu&rsquo;il est ainsi en joue. Mais ce n&rsquo;est pas ce temps pass\u00e9 qui l&rsquo;ennuie, c&rsquo;est le temps qui lui reste \u00e0 attendre. Cet homme s&rsquo;ennuie par anticipation, il s&rsquo;ennuie de l&rsquo;ennui qu&rsquo;il sait qu&rsquo;il va ressentir dans les semaines, les mois, peut-\u00eatre les ann\u00e9es qui viennent.<\/p>\n<p>Tout est all\u00e9 tr\u00e8s vite. Vingt ans dans une vie, c&rsquo;est quoi.<\/p>\n<p>C&rsquo;est rien.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme, ci-devant sous le coup de la loi, il y a un peu plus d&rsquo;un mois \u00e0 peine, la loi, il en jouait lui. Il \u00e9tait seul, comme tous les chefs, mais il n&rsquo;\u00e9tait pas seul en joue. Il \u00e9tait lui le viseur, le canon.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es auparavant, il est fort possible, maintenant \u00e7a lui revient, \u00ab\u00a0cet h\u00f4tel, oui, dans ce lieu au nom grotesque, Campo Imperatore (AQ)&#8230; Peut-\u00eatre en 36, ou en 37, oui, c&rsquo;est \u00e7a, en 37, puisqu&rsquo;on \u00e9tait all\u00e9s, avec ce con de Giglioli jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Aquila pour l&rsquo;Exposition Auguste de la Romanit\u00e9, dans le cadre du Bimill\u00e9naire. Et pour me faire plaisir, il m&rsquo;avait fait passer une nuit glaciale dans cet h\u00f4tel miteux. Quel p\u00e9quenaud.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voil\u00e0 o\u00f9 on en est. On f\u00eatait les deux mille ans de la naissance d&rsquo;Auguste et, tr\u00e8s probablement, dans quelques ann\u00e9es, des Am\u00e9ricains feront du ski ici. Comme on est parti. M\u00eame le pape pourrait venir m\u00e9diter ici. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;homme a vu juste, tout ceci se produira au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. On organisera des trekkings nature en yourte, on y d\u00e9versera des kilotonnes de microparticules synth\u00e9tiques, on fera payer la visite de la chambre que pour l&rsquo;instant il occupe, on inscrira le site dans un parcours touristico-sportivo-botanico-m\u00e9moriel, les sesl\u00e9ries ni les chevaux n&rsquo;auront plus aucune paix.<\/p>\n<p>Le tour d&rsquo;Italie y verra la victoire de quelque coureur dop\u00e9.<\/p>\n<p>Mais pour l&rsquo;instant, l&rsquo;homme qui \u00e9tait le roi est devenu le dernier des hommes \u00e0 Campo Imperatore (AQ).<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant l&rsquo;homme solitaire, l&rsquo;ancien chef, le chef d\u00e9chu, tenu en joue par des milices \u00ab\u00a0\u00e0 peine form\u00e9es, on le voit d&rsquo;ici, je pourrais m&rsquo;enfuir comme un lapin ; des gamins, des gamins qui tiennent en joue J\u00e9sus, le fils de dieu, le fils du roi !\u00a0\u00bb, s&rsquo;ennuie fermement \u00e0 Campo Imperatore (AQ).<\/p>\n<p>Tout est all\u00e9 tr\u00e8s vite.<\/p>\n<p>Oui.<\/p>\n<p>Tout est all\u00e9 tr\u00e8s vite, aussi, ensuite. Les viseurs, les planeurs, la course dans la subtoundra, la chute, le rire qui jaillit de cette chute, comment courir, comment chuter, la vie quoi, et les viseurs qui ne font que viser quand les planeurs ne font que planer, pas de tirs entendus, ou alors pour rire, en l&rsquo;air, personne n&rsquo;y croyait vraiment, personne ne voulait y croire, alors la chute, le rire, la vie quoi.<\/p>\n<p>Puis apr\u00e8s quand Skorzeny essaya d&rsquo;expliquer en baragouinant romain comment il avait suivi sa trace \u00e0 la loupe, depuis Ponza, et tous les stratag\u00e8mes qu&rsquo;il avait d\u00fb inventer pour soutirer des informations aux locaux ! Ah ! Comment on avait trahi l&rsquo;amour \u00e0 Ponza ! Comment il avait fallu feindre d&rsquo;\u00eatre saoul \u00e0 la Maddalena ! Ou se faire passer pour convalescent dans ce con d&rsquo;h\u00f4tel ! Comment on a pris le train, puis le bateau, puis le t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique et puis les planeurs ! Quelle rigolade ! Et le coup du type qui fait virer les mitrailleuses et enfermer les chiens de garde le jour pile, et les types qui ex\u00e9cutent les ordres ! Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on a ri ! Et maintenant ce coucou, dont il avait fallu tenir les ailes parce que la piste \u00e9tait trop courte et afin que le moteur monte prestement \u00e0 sa pleine puissance !<\/p>\n<p>Mais \u00e7a c&rsquo;est pour brouiller l&rsquo;ennui. Qui est \u00e9pais. L&rsquo;ennui ne passe pas, comme les Apennins, toujours en travers du chemin. Si seulement le film durait encore. Ah, si quelque chose arrivait ! Ah, si le lapin repassait !<\/p>\n<p>Mais dans le r\u00e9el, dans le vrai r\u00e9el je veux dire, dans la vraie vie des vrais gens, rien ne se passe jamais.<\/p>\n<p>Et les histoires, \u00e7a va toujours trop vite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-12132'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-12132-1'> <em>Sesleria appenina<\/em> Ujhelyi. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12132-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12132-2'> On y organise aujourd&rsquo;hui de grands raouts comme le G8 : c&rsquo;est tr\u00e8s beau et l&rsquo;eau y est tr\u00e8s turquoise. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12132-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte [Acte 4, sc\u00e8ne XLVI] appartient \u00e0 De par la ville de par le monde, un roman en cours d&rsquo;\u00e9criture, en six actes et soixante-douze sc\u00e8nes, qui traite de la figure d&rsquo;Auguste dans l&rsquo;Empire romain et au-del\u00e0, sporadiquement mis en ligne ici&#8230; et expos\u00e9 l\u00e0. &nbsp; Un homme est seul dans la for\u00eat. 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