{"id":10430,"date":"2015-09-05T20:19:25","date_gmt":"2015-09-05T18:19:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=10430"},"modified":"2015-09-14T23:50:42","modified_gmt":"2015-09-14T21:50:42","slug":"urbi-et-orbi-05","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/urbi-et-orbi-05\/","title":{"rendered":"Urbi et Orbi 05 [Journal d&rsquo;Octavius]"},"content":{"rendered":"<h1>Quand on arrive en ville<\/h1>\n<p>Je m&rsquo;y perds. Toutes ces rues&#8230; enfin ces ruelles&#8230; enfin ces boyaux merdeux d\u00e9bordant de crasse et de gens qu&rsquo;on dirait frapp\u00e9s de d\u00e9mence&#8230; Le centre populeux de la ville, de ma ville, est un cloaque g\u00e9ant \u00e0 lui seul. On a bien ras\u00e9 les plus v\u00e9tustes constructions de bois et br\u00fbl\u00e9 les d\u00e9charges putrides et puantes, on a pourtant pav\u00e9 les axes les plus grands, on a b\u00e2ti quelques \u00e9difices publics destin\u00e9s \u00e0 porter, par la gr\u00e2ce et la gloire de l&rsquo;\u00e9tat, la sant\u00e9 et l&rsquo;ordre dans ce bas-fond. Rien n&rsquo;y fait, ils se chevauchent, se pi\u00e9tinent, se chamaillent et s&rsquo;entretuent comme de vulgaires rats, comme de vulgaires insectes.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur de la ville, \u00e0 deux pas de la grand&rsquo;place<sup class='footnote'><a href='#fn-10430-1' id='fnref-10430-1' onclick='return fdfootnote_show(10430)'>1<\/a><\/sup>, un cloaque g\u00e9ant. J&rsquo;en perds mon latin.<\/p>\n<p>Combien sont-ils, des miens, \u00e0 avoir mis les pieds dans ce d\u00e9dale sombre et humide ? On dirait l&rsquo;atrium d&rsquo;une putain ! On n&rsquo;oublie pas d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on vient. De la cloaca maxima de sa m\u00e8re, pour y retourner, apr\u00e8s un bal de quelques ann\u00e9es o\u00f9 l&rsquo;on se pavane devant de pi\u00e8tres contemporains.<\/p>\n<p>J&rsquo;aime venir dans ces replis suintant, ces excroissances, ces concr\u00e9tions. J&rsquo;aime m&rsquo;y fondre et perdre. Je ne suis plus rien ici, une cellule anonyme dans cet organisme, de cet organe plut\u00f4t, un organe moi-m\u00eame, une fonction de la ville.<\/p>\n<p>Tous ceux qui dissertent sans fin sur le monde dans ses faubourgs fig\u00e9s devraient se taire, se rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9choppe, acheter un petit pain d&rsquo;huile et le manger, puis pisser dans l&rsquo;eau des latrines, se laver le visage \u00e0 la fontaine, croiser ces visages fondus au noir, ces peaux grasses, les rides, les marques des coups, des maladies, les bras des charriots et les bras des charretiers, les filles de joie, les mendiants, les esclaves, les vendeurs \u00e0 la sauvette de citrons, de blettes, de fredaines arrach\u00e9es au bourgeois.<\/p>\n<p>Tous ceux qui d\u00e9clament des po\u00e8mes sur l&rsquo;\u00e9trange beaut\u00e9 des carrefours ou des routes, ou sur la d\u00e9cadence des \u00e9lites, n&rsquo;ont peut-\u00eatre pas tort, mais en attendant, ils feraient bien de quitter leur confortable salon, leurs femmes et leurs enfants, leurs habitudes et leurs r\u00e9flexes cervicaux, et de s&rsquo;\u00e9quiper lourdement, marcher durant des jours et des nuits, et retrouver les soldats afin de les encourager, sinon les aider, \u00e0 propager le bien.<\/p>\n<p>Ils ne savent pas ce que c&rsquo;est que marcher, dans le matin candide, dans l&rsquo;innocence de l&rsquo;aube, la ros\u00e9e faisant r\u00e9v\u00e9rence \u00e0 la m\u00e9sange, et avancer strictement vers l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance in\u00e9vitable de la mort. Ils ne savent pas ce que c&rsquo;est que de brouiller de sang le paysage d&rsquo;un ruisseau dans la lumi\u00e8re. Ils ne savent pas ce que c&rsquo;est que de tomber au milieu d&rsquo;une nu\u00e9e d&rsquo;insecte, un fer entre les c\u00f4tes et, voyant l&rsquo;heure fatale arriver, requ\u00e9rir, angoisse plein les yeux, la cl\u00e9mence de l&rsquo;ennemi pour une mort plus s\u00e8che plus rapide.<\/p>\n<p>Ils ne savent pas ce qu&rsquo;est une ville, un corps plein de boyaux, de veines pulsant, de merde retenue et de cris \u00e9touff\u00e9s, les \u00e9lans spongieux de la maladie, les obsessions, les ruines.<\/p>\n<p>Ils ne savent pas ce que c&rsquo;est que de porter toute une civilisation \u00e0 bout de bras. Il faut bien un bras qui tue, l&rsquo;un qui signe, l&rsquo;un qui salue. Ils ne sont qu&rsquo;un seul bras. Il ne faut qu&rsquo;un seul bras. Il faut savoir tout faire.<\/p>\n<p>Il faut savoir tout faire ici.<\/p>\n<p><i>VIII a.d. Iuliis Kalends<\/i><\/p>\n<p><br ><center>\u203b<\/center><\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/urbi-et-orbi-04\">< Pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/urbi-et-orbi-06\">Suivant ><\/a><\/font><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-10430'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-10430-1'> Il doit s&rsquo;agir du <em>Foro romano<\/em>&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10430-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on arrive en ville Je m&rsquo;y perds. Toutes ces rues&#8230; enfin ces ruelles&#8230; enfin ces boyaux merdeux d\u00e9bordant de crasse et de gens qu&rsquo;on dirait frapp\u00e9s de d\u00e9mence&#8230; Le centre populeux de la ville, de ma ville, est un cloaque g\u00e9ant \u00e0 lui seul. 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