{"id":10089,"date":"2015-06-01T20:00:40","date_gmt":"2015-06-01T18:00:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=10089"},"modified":"2024-02-04T18:43:11","modified_gmt":"2024-02-04T16:43:11","slug":"gris-gris","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/gris-gris\/","title":{"rendered":"Gris-gris"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un texte de <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/pistes-et-sillages\/\"><em>Pistes et sillages<\/em><\/a>, une s\u00e9rie de textes po\u00e9tiques n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9coute des pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de la discoth\u00e8que. Base d&rsquo;improvisation, ou simplement paysage et divagation. Une anthologie.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i.discogs.com\/NSamjD7w4Kbmle4RclHgpCC0vEcDydGY8wZrKsVZ600\/rs:fit\/g:sm\/q:90\/h:600\/w:600\/czM6Ly9kaXNjb2dz\/LWRhdGFiYXNlLWlt\/YWdlcy9SLTE3MjUz\/NTEtMTI3OTkzMzI2\/OC5qcGVn.jpeg\" width=\"300\" title=\"Dr John, 'Gris-gris'\" width=\"300\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>{\u00e0 partir de <em>Gris-Gris<\/em>, Dr John, 1968}<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Gris Gris gumbo ya ya<\/h2>\n<p>Imagine-le, l&rsquo;appartement aux parquets cir\u00e9s, les chaussures de qualit\u00e9, c&rsquo;est un signe, \u00e7a. Les grandes fen\u00eatres aux volets de bois, et la vue sur le parc, entretenu, orn\u00e9. C&rsquo;est un signe. Un fr\u00eale rayon de soleil parvient \u00e0 percer de myst\u00e9rieux nuages, qui se d\u00e9roulent aussi turbulents les uns que les autres.<\/p>\n<p>Tout cela, tout ce paysage, d\u00e9pose-le, maintenant, doucement, d\u00e9licatement, sur l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Non pas sur une quelconque embarcation, mais sur l&rsquo;eau, flottant sereinement, pourquoi mentir, et d\u00e9rivant lentement au milieu des \u00eelots qui sont les taches du gu\u00e9pard.<\/p>\n<p>Pr\u00eate l&rsquo;attention \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement. Le voil\u00e0. On entend l&rsquo;\u00e9l\u00e9phanteau.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le Doc qui conduit. M\u00e9tis endiabl\u00e9, tissu royal.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un cin\u00e9ma. Pas autre. Pas mieux.<br \/>\nIl y a une sc\u00e8ne. Sur la sc\u00e8ne, entre autres bouquets, le cin\u00e9ma d\u00e9gaine. Sec et fort comme des craquements de fruits d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Des ombres agitent la nuit, qui doit se tenir \u00e0 carreau. Pour ne pas sombrer. S&rsquo;endormir serait fatal. Le cin\u00e9ma est un venin.<\/p>\n<p>Ya ya.<\/p>\n<p>Les frisottis des belles tentures rouges tremblent sous le souffle rauque. Un \u00e9v\u00e8nement se pr\u00e9pare, un \u00e9v\u00e8nement qui est un bapt\u00eame. Un \u00e9v\u00e8nement qui est un nom. Le public est derri\u00e8re le cin\u00e9ma, sous la pellicule ou dans la rue adjacente, ou sous la terre, ou dans la nuit, ou dans ta t\u00eate. Ya ya.<\/p>\n<p>Des bidons l&rsquo;accompagnent, lente c\u00e9r\u00e9monie de possession.<\/p>\n<p>Toi tu t&rsquo;accroches \u00e0 cette corde d&rsquo;acier que tu crois reconna\u00eetre (tu avais la m\u00eame dans l&rsquo;appartement qui entretemps a coul\u00e9, ou a d\u00e9riv\u00e9 trop loin pour \u00eatre encore visible, ou effondr\u00e9 dans les frondaisons des joncs des canisses qui camouflent \u2014\u00a0les frisottis ?).<\/p>\n<p>Non dit doc. Non.<\/p>\n<p>La corde s&rsquo;\u00e9touffe. Le public, ses voix transpirent. Les bidons des serpents. Ya ya.<\/p>\n<p>Maintenant le nom. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Danse kalinda ba doom<\/h2>\n<p>Le cin\u00e9ma revient.<\/p>\n<p>Un cin\u00e9ma tiraill\u00e9 entre une \u00eele (ou un pays en forme d&rsquo;\u00eele, ou n&rsquo;importe quoi en forme d&rsquo;\u00eele), et la vasi\u00e8re, le palude.<\/p>\n<p>Le public maintenant, tu es dedans. Et la corde pratiquement, toi. <\/p>\n<p>Tu rentres il y a fort longtemps : les feux sont encore chauds, et les corps sautent pi\u00e9tinent guimbardent. Pagnes plumes peaux poissons. Pourquoi maintenant la pellicule \u00e9voque-t-elle une ville, un crime, un cri sans t\u00e9moin, un cri qui ne t\u00e9moigne de rien ?<\/p>\n<p>(Ou bien c&rsquo;est la montagne pleine de dracules.)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Mama Roux<\/h2>\n<p>Danse cuisine<br \/>\nl&rsquo;\u00e2ge la lui a fait \u00e0 l&rsquo;envers.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Danse flambeaux<\/h2>\n<p><em>Set me flambeaux.<br \/>\nWalk me free.<br \/>\nFire ya ya with me.<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est une mama qui parle \u00e0 son tablier et s&rsquo;essuie sur les brassards des invit\u00e9s. Quand tu lui tournes le dos, elle devient la pute number one, celle aux bas de crocodile. Elle change de peau.<\/p>\n<p>Le feu s&rsquo;est r\u00e9pandu jusqu&rsquo;\u00e0 la surface des eaux. L&rsquo;humidit\u00e9 est s\u00e8che, les limons font des visages. Le public c&rsquo;est toi maintenant, tu es toutes les feuilles de canisses (hululent). Des torches \u00e0 la place des mains, des cuisses, voil\u00e0 ce qu&rsquo;il se passe.<\/p>\n<p>(Si tu es dans la montagne, tu comprends le sang ou le d\u00e9calque de la dent. F\u00e9roce que tu es.)<\/p>\n<p>(Si tu es dans la ville, quand tu cours apr\u00e8s toi-m\u00eame, dans l&rsquo;alcool br\u00fbl\u00e9, le corps br\u00fbl\u00e9, le ventre br\u00fbl\u00e9. Jeudi ou vendredi. Mais toi tu sais.)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Court-bouillon foireux<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;appel, la descente. Le cin\u00e9ma poss\u00e8de un sol sans tain. Alors c&rsquo;est plus facile pour glisser. Avalanche de tout ce qui\u00a0\u2014 par natura rerum \u2014\u00a0tombe, clinamen clignement, les particules les paupi\u00e8res les bras les pianoforti, les coffre-forts, les l\u00e9gumes dans le faitout \u00e9touff\u00e9 d\u00e9j\u00e0 dans la chanson de la veille.<\/p>\n<p>Ils sont trois.<\/p>\n<p>L&rsquo;Italien, qui se tenait droit jusqu&rsquo;ici. L&rsquo;Indien, planqu\u00e9 derri\u00e8re les grandes la\u00eeches, les joncs. Le Roin\u00e9gro, qui rat\u00e9 \u00e0 chaque fois le dernier m\u00e9tro pour un concert entre Prince et Spring. Et puis il y avait tous les autres, mais on savait d\u00e9j\u00e0 que tu \u00e9tais mouill\u00e9.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me est le Gitan, qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9brider la nappe.<\/p>\n<p>L&rsquo;Italien vient foutre le bordel \u00e0 chaque fois avec sa guimbarde et ses petits costumes cintr\u00e9s c\u00f4tel\u00e9s. \u00c0 moins que ce ne soit l&rsquo;Indien et son attrape-r\u00eaves bleu-touffe. Tous les deux, ma foi ! Roublards et poin\u00e7onnant, attach\u00e9s \u00e0 leurs chemises \u00e0 leurs pelisses, \u00e0 leurs coffres d&rsquo;obligations.<\/p>\n<p>Comme ils se chamaillent, le Roin\u00e9gro tranquillise tout le monde avec ses doigts d&rsquo;aiguille. Sa semence est bandante, et son regard encore plus voltige que les rayures des deux autres. J&rsquo;attrape une bouteille et pisse dedans, camionneur de l&rsquo;invisible, bande d&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;urgence dans le salon. Une fille aux petits seins se branle sur le bras d&rsquo;un fauteuil mort.<\/p>\n<p>L&rsquo;Italien revient quand la main du Roin\u00e9gro a ferm\u00e9 tous les yeux. \u00c7a lui pla\u00eet pas, qu&rsquo;on danse pas. Il ressert tout le monde. Il organise des \u00e9lections et bourre les urnes de poutargue et de moissons.<\/p>\n<p>Le Gitan assis dans un coin attend, doigts-couteaux sur les cordes, l\u2019\u0153il rubis ongle poch\u00e9.<\/p>\n<p>Le N\u00e9gro balance des herbes \u00e0 la gueule. \u00c9blouir, \u00e9blouir ? Aveugler, aveugler ? Assaisonner ?<\/p>\n<p>(Je peux te dire que de l&rsquo;appartement aux vitres polies et aux rambardes de fonte, il ne reste plus rien. Apr\u00e8s tout un appartement c&rsquo;est un bateau coinc\u00e9, et un bateau coinc\u00e9, \u00e7a coule.)<\/p>\n<p>L&rsquo;Italien a trouv\u00e9 une nouvelle ruse, il d\u00e9roule des paysages, les diaporamas des places de Rome, les attrape-nigauds, les pi\u00e8ges \u00e0 touristes, un arc, un forum. Le N\u00e9gro le suit, parce qu&rsquo;il y trouve des pailles pour le feu, des pieux pour les c\u0153urs, de l&rsquo;ail, de la dope pour des corners d\u00e9glingu\u00e9s, des cavements tapent tapins, des escaliers de secours pour des murs pleins de brique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Debout l\u00e0-dedans<\/h2>\n<p>(Pause cabaret.)<\/p>\n<p>Dans toutes les familles, il y a des tar\u00e9s. Mais chez tous les tar\u00e9s, il y a aussi des familles.<\/p>\n<p>On se retrouve, tar\u00e9s, autour de la table. Un vieil oncle d\u00e9clame des vers de Virgile, mais c&rsquo;est vrai qu&rsquo;il a toujours pas retrouv\u00e9 les boulons sem\u00e9s pendant la guerre. Sa femme et une s\u0153ur (de qui tu voudras) peuvent l&rsquo;accompagner. Ils ont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9racin\u00e9 les assiettes et sabl\u00e9 le verre.<\/p>\n<p>On boit on boit on boit jusqu&rsquo;au bout de la soir\u00e9e et \u00e7a fini les serviettes dans les pompes, les cravates autour des chevilles, les hauts-de-forme avec des tulipes, des gla\u00e7ons ou des haricots rouges dans le sang de porc.<\/p>\n<p>Tandis que des poulets d\u00e9courent, le chef de gare regarde tristement sa montre.<\/p>\n<p>La famille fait la queue-leu-leu en mimant une c\u00e9l\u00e8bre bataille militaire remport\u00e9e par les m\u00e9chants. On se tape les cuisses et \u00e0 coups de claques dans le dos et de pincements aux fesses, on c\u00e9l\u00e8bre le mariage de la truite et de l&rsquo;\u00e9chalas, il y en a pour tous les go\u00fbts, \u00e7a d\u00e9gouline de famille, \u00e7a d\u00e9guenille de chansons, \u00e7a se pousse, se tire et se d\u00e9fenestre all\u00e8grement jusqu&rsquo;au petit matin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>J&rsquo;ai suivi les \u00e9clats dor\u00e9s<\/h2>\n<p>Ambiance de coup tordu au billard.<\/p>\n<p>De jambon fum\u00e9, de petit sal\u00e9.<\/p>\n<p>On a pass\u00e9 un coup de balai sur les miettes du petit jour. Puis on a mim\u00e9 l&rsquo;occupation d&rsquo;une usine. Calme. Pas de grosses gouttes de transpiration. Des slogans qu&rsquo;on chiquait dans des pots de cuivre.<\/p>\n<p>Le doc avait donn\u00e9 la main toute la nuit, il s&rsquo;agissait d&rsquo;en revenir. On n&rsquo;\u00e9change pas des cartes \u00e0 jouer avec le destin. Mais si on peut marcher le feu, voler la fum\u00e9e, marquer les \u00e9pines du pin par ses pieds ras\u00e9s, ou marcher dans la compagnie des \u00e9chardes.<\/p>\n<p>\u00c9chos.<\/p>\n<p>Le Doc se tient derri\u00e8re toi et fume, ton ch\u0153ur de femmes que tu tiens dans ton ventre.<\/p>\n<p>Il remet \u00e0 sa place le Roin\u00e9gro, l&rsquo;Italien, l&rsquo;Indien, les deux i \u2013 les deux i- diots, et le Gitan, qui aff\u00fbte les cuivres. Un gros saxophone noir \u00e9cailleux comme un boa.<\/p>\n<p>Testament pour un zombie. Le clerc de notaire n&rsquo;avait jamais vu \u00e7a. Ses yeux roulaient sur le bureau. \u00ab\u00a0Mais, mais \u00bb, il disait, toi tu testais le va-et-vient des plaintes. Et quand il est arriv\u00e9, le Patron croyait s&rsquo;\u00eatre tromp\u00e9 de bureau. La secr\u00e9taire fumait le boa, sa jupe fendue faisait un peu un couteau, ainsi qu&rsquo;un V, celui de Libert\u00e9. <\/p>\n<p>Le Patron a accroch\u00e9 sa queue au porte-manteau, et fait rouler ses griffes le long de ses bras et jambes. Il a pos\u00e9 la fourche et le Doc lui a serr\u00e9 la main. Les affaires reprennent, il a dit, en fran\u00e7ais, l&rsquo;Autre avait pas entendu de fran\u00e7ais depuis l&rsquo;histoire de Faust, et il est rest\u00e9 un peu cabillaud. <\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait trop tard, un nain titillait la secr\u00e9taire. La famille est entr\u00e9e une par une, elle a ouvert tous les tiroirs de l&rsquo;\u00e9tude. Des animaux dans la cuisine. L&rsquo;Italien chauffait de l&rsquo;eau. L&rsquo;Indien taillait un appeau. Le Gitan avait pos\u00e9 toutes ses jambes sur tous les rebords de fen\u00eatres. Le Roin\u00e9gro en plein r\u00eave de marbres et de schistes.<\/p>\n<p>Il tenait la cadence, tenait tous les autres comme des perles \u00e0 un fil de p\u00eache, ou un nez \u00e0 son anneau.<\/p>\n<p>\u00c7a repart, le Doc \u00e9num\u00e8re un par un tous les articles du Droit de foutre le bouzou, les tentes de carnaval, les fl\u00fbtes des Mais, les massettes des marais et les renoncules flottantes, les grains de riz humainement comptabilis\u00e9s dans les mariages. \u00c0 l&rsquo;\u00a77 du septi\u00e8me article, le septi\u00e8me Autre craqua, et le septi\u00e8me Docteur tourna sept fois sa Bouche sur ses sept Langues : il avait l&rsquo;anneau, il y glisserait le doigt. Et une \u00e8re de paix engobera tous les chants, les feux et les danses, pour les si\u00e8cles des si\u00e8cles, enfin les mar\u00e9cages des mar\u00e9cages (car par l&rsquo;action du Doc, \u00e0 pr\u00e9sent le temps se compte en zones humides.)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte de Pistes et sillages, une s\u00e9rie de textes po\u00e9tiques n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9coute des pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de la discoth\u00e8que. Base d&rsquo;improvisation, ou simplement paysage et divagation. 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