Voir la lune

11 juillet 2017



← piste précédente piste suivante →
Sommaire

 

Devenu quatre qui font un, le groupe Pink Floyd peut alors s’atteler à ses nouvelles obsessions, celles donc laissées en creux à l’occasion du départ de Barrett.

Il y a ce morceau, dont je propose cette traduction hardie, Voir la lune, sur l’album Plus : Up the Khyber en anglais.

On me reprochera cette honteuse interprétation. En effet on sait que le mot Khyber existe vraiment, que c’est un toponyme, la passe de Khyber, la passe ou le col qui sépare l’Afghanistan du Pakistan et qui était un lieu célèbre de pèlerinage hippy, pour la drogue. « Up the Khyber » peut alors se traduire « au-dessus » ou « au-delà » de (la passe de) Khyber ».

Tout va bien : le film de Shroeder évoque la drogue, l’époque colle, la musique accompagne. Mais on l’a dit, Shroeder est un malin et Pink Floyd ne s’en laisse pas conter. Le personnage du film sombre dans l’héroïne, et c’est plutôt le chant du cygne du “bonisme” hippy dont il est question ; il se déroule de plus dans une Ibiza sordide et il est construit strictement comme une tragédie ; enfin Pink Floyd est un groupe britannique, dont l’humour est anglais. Dans les dictionnaires d’argot britannique, on trouve cette expression comme un exemple d’un jeu de langage, un peu comme notre verlan, le cockney rhyming slang. Ce slang est né dans le sud-est de Londres (et s’est diffusé en Irlande et en Australie) : il s’agit de remplacer un mot usuel par un autre mot, qui dérive d’une expression rimant avec le premier mot : l’effet est pour le moins surréaliste.

Par exemple, le mot legs (« jambes ») est associé au mot eggs (« œufs ») : d’où l’expression bacon and eggs pour signifier « les jambes ». Ces expressions sont alors plus ou moins figées et compréhensibles, de sorte qu’on peut alors n’user que le mot associé au mot rimé. Bacon suffira ainsi pour signifier legs, par exemple dans la phrase : She has very long bacons.

Voici d’autres exemples :
Believe > Adam and Eve > Would you Adam and Eve it?
Stairs > Pears > Apples and Pears > Get up those apples to bed !
Money > Honey > Bees and Honey > Hand over the bees
Knees > Cheese > Biscuits and Cheese > Oh! What knobbly biscuits!
Talk > Pork > Rabbit and Pork > I don’t know what she’s rabbiting about.
Go > Flow > Scarpa Flow > Scarpa! The police are coming!
Wife > Strife > Trouble and Strife > The trouble‘s been shopping again
etc.

Il se trouve que l’une de ces association est Khyber, pour dire ass (arse avec l’accent cockney), « cul », via l’expression Khyber Pass (Parse) ! D’où le mot de « lune ».

Ce morceau, instrumental, est un incroyable morceau qui confine au free jazz et associe un rythme soutenu de batterie, presque solo, à de magnifiques accords de piano plaqués bientôt soutenu par un enrobage de piano électrique Farfisa. Il se trouve que dans sa version primitive, il faisait partie de la suite musicale avec laquelle le groupe a tourné en 1969 (voir le chapitre suivant) : L’homme et le voyage (et qui sera à l’origine de plusieurs morceaux de Plus et N’golo n’golo. À l’époque il s’intitulait On le fait ! et faisait référence à l’acte sexuel (le morceau précède Sommeil, qui deviendra Vif-argent, et Cauchemar, qui deviendra Cymbeline). Mon interprétation n’est donc pas totalement saugrenue, surtout si l’on pense qu’aller à la lune peut également signifier s’élever vers le ciel et donc gravir une montagne ou franchir un col1.

 

ƥ

 

La lune deviendrait bientôt l’emblème des obsessions du groupe. Non pas cette fois la parole argotique, mais le symbole lunaire qui transite ainsi entre astronomie et mélancolie. Une première étape dans ce cheminement ou plutôt cette réflexion qui aura pour forme une musique absolument inédite et définitive, se trouvait déjà dans Échos2, épique morceau déjà cité, mais également dans Été 68 (comme pour Boîte de couleurs, écrite par Wright). Cette belle construction aux accents classiques se révèle être une violente charge contre les rencontres sans lendemain : On s’est dit au revoir avant de se dire salut […] On s’est rencontrés il y a six heures à peine / la musique était trop forte.

L’expérience est renouvelée, toujours par Wright, dans Reste, dont c’est visiblement un problème personnel : Je me retourne le cerveau
pour me rappeler ton nom
Pour trouver
comment te dire au revoir
.

Au-delà des groupies, la thématique des difficultés de communication, au cœur des chansons des Floyd et des “concepts” de leurs disques, trouvera plus tard son exutoire beaucoup plus biographique avec Le mur, en l’incarnation (l’écriture) de Waters, donc. Mais Waters retranscrit aussi l’expérience aliénante qui est celle du groupe de rock sur de nombreuses années — et les affres, les douleurs et les mesquineries de Wright viennent aussi nourrir son sentiment personnel.

On lit cela trop facilement dans Y’a quelqu’un de l’autre côté ?, ou Vera, ou Ne me quitte pas maintenant, et encore dans la Dernière bande du disque éponyme. Jalousie, ressentiment, abandon, mélancolie, tristesse, sont devenues, deviennent avec les années le seul langage floydien, accentué par la séparation progressive des quatre musiciens. Ce sont de longues déchirures — on cherchera à voir pourquoi ils demeurent ainsi débiteurs de Barrett — qui, à la manière des vieux couples, prennent d’absurdes formes de résiliences. On insiste beaucoup sur la prise de pouvoir autocratique de Waters au sein du groupe, mais je m’étonne toujours que le groupe n’explose pas avant 1983 (et son dernier album, La dernière bande, qu’on pourrait appeler aussi La débandade) : pourquoi Wright acepte-t-il de revenir après avoir été viré ? Pourquoi Gilmour reste-t-il s’il se sent constamment humilié ? Et pourquoi l’unique membre permanent du groupe, du début à la fin, Nick Mason, par ailleurs archiviste du quatuor, mesure ses propos à ce point dans son livre ?

Ces types sont perdus, seuls, dans leur art, et il suffit que celui-ci leur échappe (aussi bien en tant qu’art, qu’en tant que leur art, à chacun et à tous les quatre) pour que tout parte en vrille. Or les enjeux sont devenus tellement énormes à la fin des années soixante-dix que ça ne pouvait pas ne pas partir en vrille…

Ce groupe est un groupe parce qu’il est constitué de quatre personnalités qui se complètent, se chamaillent, se contredisent. Je ne le dis pas par mésestime des problèmes relationnels bien connus : pour leur album de chansons personnelles, Gilmour, peu enclin à l’écriture, a demandé à Waters de l’aider ; celui-ci l’a envoyé bouler. Mais je le dis parce qu’on entend, dans la musique, cette fusion, cette alchimie, se réaliser, comme rarement on l’a entendu dans un groupe de rock. Hommes de boue en atteste, mais aussi Échos, Un de ces jours, Sans peur, sur Mêler, Ponts qui brûlent, Quoi… ah oui l’accord, Bout d’enfance sur Obscurci par les nuages, Souffle, Le temps, L’argent, Dommage cerveau, Eclipse sur La face cachée, mais encore J’aimerais que tu sois là sur l’album éponyme, ou Chiens sur Animaux… il y a tellement d’exemples !

Dès Mère au cœur d’atome, où il y deux longs morceaux instrumentaux (Mère au cœur d’atome et Le petit-déjeuner psychédélique d’Alan), Roger Waters, en toute ingénuité, pose les mots qui deviendront, par la suite, la clef de voûte de tout l’édifice floydien. Ainsi si j’étais un homme bon, je comprendrais les espaces entre les amis, et pus tard : Si j’étais un homme bon, je te parlerais plus souvent que je ne le fais.

Et dans Reste, Wright : Une lune jaune est devenue vieille.

 

← piste précédente piste suivante →
Sommaire

 

  1. De la même manière, Ummagumma serait une expression anglaise pour dire « faire l’amour » : comme elles est à la fois dialectale et humoristique, j’ai opté pour l’expression chez nous venue de l’Afrique de l’ouest, « n’golo n’golo ».
  2. Des étrangers passent dans la rue
    par hasard deux regards séparés se croisent
    et je suis toi et ce que je vois est moi
    Et je prends ta main
    Te conduis par le pays
    et aide à comprendre
    du mieux que je peux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Voir la lune sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta