La fortune du change : le projet

juillet 1st, 2017 § 0 comments § permalink

Dans la lignée de Local héros, j’entreprends deux autres fictiographies de musiciens emblématiques de la contre-culture : Pink Floyd et Prince. Rien de moins. Et simultanément, pourquoi pas, c’est l’été. Je me donne l’été, justement, parce que c’est l’été, pour accomplir ces deux petits exercices qui forment à la fois deux chapitres de ma réflexion sur la contre-culture à travers son rayon le plus évident et aveuglant (le rock — au sens large car ni Pink Floyd ni Prince ne jouent strictement du rock) et deux éminents dépassements du simple formel projet initial du rock, une véritable réponse esthétique à son patent manque de conversation. Ici, juillet, Astronomy domine.

 

Donne

Pink Floyd est une drôle d’entité, car ce même nom regroupe au moins trois réalités (sinon quatre) absolument différentes, et rarement compatibles. Remarquons pour commencer qu’un seul membre est resté du début à la fin : Nick Mason, qui est par ailleurs également le biographe officiel du quatuor (un temps — très court — quintette). Les quatre autres membres sont partis ou arrivés : Syd Barrett, le fondateur, lâche en 1968-1969, David Gilmour le remplace alors, Roger Waters, le principal auteur des années de gloire, s’éclipse après 1983, et Rick Wright, chassé en 1983, disparaît en 2008 : seul Mason est sur tous les albums. Ce parcours, la présence de Mason, en un sens, le dessine par la négative ; trois ères au moins se succèdent : Barrett, Waters, Gilmour, avec un bref moment d’intense créativité collective ; entre 1969 et 1973, PF publie une série d’albums marquants, qui semblent tous pointer un objectif, toujours plus précis et saisi, et cet objectif est La face cachée de la lune. C’est sur cette période que je concentrerai mes efforts, parce que (peut-être) l’époque dite psychédélique, qui précède la période progressive, me paraît relever d’une autre fiction, de même que la période post-Waters (qui a pour malchance, en plus de l’absence de Waters, de tomber en pleines années 80, les pires que le rock — i.e. la contre-culture — ait connues) ; les quatre albums qui suivent Face cachée…, finalement, ne sont que son aboutissement, et, en un sens, l’illustrent sans le renouveler : J’aimerais que tu sois là en est l’aboutissement sonore, Animaux est la fin du groupe et Le mur… est Le mur, un « machin » indigeste et finalement décevant sur le long terme ; enfin La dernière bande (ou Le montage final), au titre évocateur, qui est largement sous-estimé, et qui aurait dû être un Mur honnête, apparaît plus comme un album de Waters que comme un album de Pink Floyd. Je ne considèrerai pas les trois albums suivants qui n’appartiennent plus à l’entité Pink Floyd.

J’ai dit par ailleurs (En paraphrasant Pacôme Thiellement) que le rock était mort dans la nuit du 12 mai 1972 au 1er mars 1973, c’est-à-dire entre Exil Grand’rue des Stones et Face cachée…. Les deux faces — si l’on veut — la face réaliste et la phase romantique, le versant politique et le versant poétique, le noir et le blanc — du rock se succèdent, et ainsi se parachèvent. On ne peut aller plus loin dans ce genre de musique. Sans le faire sortir du cadre qu’il s’était donné, en tout cas : Bas, chef d’œuvre de Bowie, Tom Waits, le hip-hop ou… mettons… Björk, sont autre chose que le rock tel qu’il s’est d’abord défini. Le punk, le grunge sont exactement cela, mais avec la nostalgie, qui est toujours payante, donc plutôt un accès vers le passé que la découverte de nouveaux territoires.

C’est donc l’une de ces fins que je me propose d’explorer, comme toujours, par les textes et le soutien dérivant de la fiction.

Note importante Ce travail est un travail de fiction, en aucun cas un documentaire ou un “biopic”.

Note Parti pris : tous les titres des œuvres (albums et chansons) sont traduits en français.

Note Le texte s’écrit peu à peu : je dessine les « pistes », elle apparaîtront (ou pas) au fur et à mesure, peut-être — sûrement — bougeront.

 

Sources

À côté des disques et des chansons, on trouve évidemment des tonnes de livres et de documentaires. Mais — comme souvent — il y a beaucoup à jeter. Je retiens toutefois la somme de Nick Mason, qui a sagement conservé tous ces documents depuis le début : Nick Mason et Philip Dodd (trad. Sylviane Lamoine, Élisabeth Luc, Dominique Mathieu, Delphine Nègre, David Thépaut-Lindbergh), Pink Floyd : l’histoire selon Nick Mason, EPA-Chêne 2005 ; le complet Mark Blake, Pigs might Fly, Aurum 2007 ; le pas si mal Daniel Griffiths éd., Pink Floyd, album by album : the definitive history. Pour les documentaires filmés, celui qui nous laisse le plus de traces reste Pink Floyd live at Pompei, qui est un concert devant aucun public + des témoignages vidéos du groupe, en pleine effervescence pré-Face cachée…. Puis il y, là encore, de nombreux morceaux en public, de l’époque. Ah, et il y a aussi les œuvres en collaboration : les ballets avec Roland Petit (Pink Floyd ballet : La rose malade, Allumez les étoiles), ainsi que les films du grand réalisateur Barbet Shroeder : More (Plus, celui-ci, le français l’a gardé en langue originale) et La vallée (Obscured by clouds, et celui, moins nécessaire, d’Antonioni : Zabriskie Point).

 

Thèmes

l’aliénation, l’isolement, le sens du collectif, la créativité, l’engagement politique, la folie, l’argent, la gloire…

 

Pistes

1. Hommes de boue
2. La couleur que tu veux
3. Libre quatre
4. Voir la lune
5. Gaffe avec cette hache, Eugène
6. Rythme cardiaque et viande de porc
7. Un de ces jours
8. Dommage cerveau
9. J’aimerais que tu sois là
10. Le grand raout dans le ciel

 

Sisyphe inconstant. Réflexions décousues sur le rock

mai 28th, 2015 § 0 comments § permalink

I. Faits

Sommaire de la série

0. Avertissements
I. Faits
II. Disques
III. Dates
IV. Noms


(Cliquer sur les phrases soulignées pour lire.)


A. Le rock est mort, c’est un fait établi.

B. Le rock n’existe pas plus que l’adolescence.

C. Le rock n’est pas un geste révolutionnaire.

D. Les musiciens de rock sont nuls.

E. Il n’y a pas d’œuvre majeure du rock.


Suffit sa peine 45

février 13th, 2011 § 0 comments § permalink

Où l’on apprend que…

A JC

§ L’ascenseur est en panne, comme d’habitude. Il faut descendre les quatorze étages à pied. Il faudra aussi les remonter, les étages, mais avec cabas qu’on aura chargés. Dans la nuit il a neigé. Une mince couche de neige, qui recouvre et cache les-débris-les-gravats. Le vieux est sorti vaquer à ses affaires dont personne ne détient le détail, et il a pris les skis. La maison est chaude, trop chaude, excès dénotant l’indigence par ailleurs. Peut-être le vieux est sorti parce qu’il avait trop chaud, cette chaleur subite brise la routine. Le pâle de la télévision, toujours allumée (meuble commode chauffe un peu aussi) diffuse un film qu’on devine français. (J’ai cru reconnaître un acteur de seconde zone.) Le film n’est pas sous-titré, et une voix unique récite d’un timbre froid et monocorde les dialogues de tous les personnages, femmes comprises. Mais de toute façon personne n’écoute. On boit du thé. Je regarde la bibliothèque. Elle est comble de livres, la plupart écrits en langue française. La vieille est humble et occupe par-là tout l’espace. On n’en peut plus de tant de déférence. La nuit nous on dort par terre dans le salon sur un matelas en mousse, qu’on déblaie tous les matins.

§ Ce qui m’a frappé en arrivant ici c’est la largeur des avenues. Des deux fois quatre voies traversent la ville un peu partout. C’est certes impressionnant, mais c’est surtout qu’on n’y trouve pas de voitures et peu de piétons. La vie est dessous, surtout, dans le métro où les gens se radinent, vivent, se tiennent chaud encore. C’est l’unique lieu qui ne semble pas délabré, esseulé ou sale. On y accède avec de petits jetons de plastique qui semblent déplacés dans ce monceau de pierres, de bois et d’ancien faste. J’en ai gardé un. Si, on trouve des voitures, mais chez des concessionnaires, magasins flambants neufs, qui gueulent aux visages émaciés qu’ils ne valent rien ; ces enseignes BMW et Mercedez-Benz, où l’on ne voit jamais personne, car personne ne peut être concerné par cette pierre philosophale, on les trouve aux coins des vieux immeubles, de plus en plus nombreuses. Ça a peut-être changé maintenant je ne sais pas. On nous a amené, nous, dans le quartier ou jadis opérait le marché noir. On préconise un magasin qui occupe tout un immeuble d’antique facture largement dégarni de ses fastes et pavois ; il se prend pour un genre de centre culturel, avec jean’s, disques vinyles et CD, affiches, et revues en petit nombre. Dans les cages qui montent aux étages, un type vend des photocopies de partitions des Stones, des Floyd, sur une vieille couverture mitée. Tu dirais que tu touches un incunable tellement le papier frotté-trimbalé est devenu velours fin. J’ai acheté The dark side of the moon. Les jeunes ici sont blancs, on dirait qu’ils ne sont nourris que de ce fameux fromage blanc qu’on nous sert à chaque repas, parfois, rarement, avec exquis coulis de fruits rouges, ou bien de poireaux. On dirait qu’ils se réveillent après des années de caverne, d’alcool blanc ou de vermine parasite. Comme s’ils naissaient comme ça tout habillés à seize ans. Les adultes eux, ont le regard gris et des barreaux sur la gueule. Ils me regardent avec haine et amour mêlés, ça leur déjante les yeux. Ils se tortillent en te croisant et s’éloignent en faisant effort pour t’oublier. Tu es une espèce de miroir où ils ne reconnaissent rien qui leur correspondent.

§ Je n’en saurai pas plus cette fois-ci. Le vieux est rentré la nuit tombante. La télé poursuit son monotone. La vieille est toujours volubile de son effacement. Ils ne diront rien, n’ont rien à dire. Mon frère est moi avons été séparés au début de notre vie dans ce merdier. Moi envoyé en France via RDA, dont je porte trace sur mon passeport aujourd’hui relique. Lui ici, chez eux. Les fruits rouges. Elle parle • enfin. Il adorait le miel. On l’appelait Medvedik. Elle l’a dit. Il • adorait • le • miel. Elle n’en dira pas plus. On m’a envoyé en France sur la Côte d’Azur, en pension. On m’a donné le nom de Val, pour je ne sais quelle raison. Avant de quitter ce pays, je voulais voir l’aube sur la Place. J’ai piqué les skis du vieux, descendu les quatorze étages à pied (toujours en panne). Et je suis resté là, fasciné par les coupoles de la cathédrale, à m’en crever les yeux. L’avion survolerait les longues prairies blanches et les forêts sombres. Je rentrerai sans rien savoir. Sauf. Qu’il. Adorait le miel.

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Pink Floyd encore

juillet 20th, 2007 § 0 comments § permalink

La musique de Pink Floyd, malgré sa grande variété d’époques et de styles, possède toujours un pouvoir de fascination sur l’auditeur. Qui dit fascination dit image : nous sommes littéralement emporté par une vision sonore et si le terme de psychédélique signifie quelque chose, c’est peut-être cela : emporté sur un prisme sonore, un paysage auditif ; et alors que le groupe n’a jamais cédé ni au délire « psyché » ni aux machinations « hippies », et s’est toujours trouvé aux marges de ces mouvements, tout comme des auteurs de la beat generation, il cède volontiers au spectacle, de par son attrait pour les films, la danse, le théâtre, jusque dans le pompier (meilleurs exemples : Atom heart mother et The wall).

Le groupe aussi, notamment par le biais du canal textuel de Roger Waters s’approche volontiers de l’allégorie, comme dans les albums de la maturité, à partir de Dark side of the moon.

Ce dernier conserve toute mon affection, mais je voulais toutefois revenir sur deux autres albums, moins souvent appréciés à leur juste valeur : Animals et The final cut.

Pourquoi ces deux albums ? Assurément sont-ils les deux disques dont la musique a le moins mal vieilli (et surtout Final cut), mais leur puissance vient non seulement de la musique, mais encore de l’interprétation, des arrangements et des textes. Ce sont des disques complets, totalement uniques dans l’histoire d’un rock duquel ils se trouvent sans doute à la frontière.

Dogs, par exemple, sur Animals est une chanson incroyable, révélée à sa juste valeur par Waters (et Jon Carin) lors de sa tournée actuelle ; et tout Final cut nécessite une approche lente et tranquille : les deux disques sont sombres, comme The wall (ou Wish you were here), mais moins porté qu’eux à la démonstration.

La construction sonore (harmonique et rythmique) de Final cut est ahurissante de finesse et de force ; sa production est impeccable, et le son est incroyable : je rappelle qu’en 1983, la tendance est à la boîte à rythme à la musique futile, aux synthétiseurs mal utilisés, aux costumes idiots. Je trouve enfin que l’engagement de ce disque, de son auteur, bien sûr, à la fois dans la politique et l’autobiographie, est plus que respectable (avec attaque directe de Maggie Thatcher et de sa politique internationale, d’Israël aux Malouines). Et l’ensemble présente plus de recul que la simple folie de The wall, dont l’exploration a commencé dans Wish you were here et la chanson Brain damage : « The lunatic is on the grass » de Dark side… Ici les racines sont plutôt à chercher dans Free four sur Obscured by clouds et peut-être Cymbaline sur More.

Ces quelques phrases trop courtement développées ne veulent pas faire une revue de texte ou de disque, simplement redonner à écouter des monuments de la musique contemporaine trop souvent méprisés parce qu’ils sont exigeants.

Disques

février 8th, 2007 § 0 comments § permalink

Je pose le disque de l’Idiot sur la platine. Ou bien un Charles Mingus.

Je roule une cigarette de tabac pur.

Je ferme toutes les lumières sauf une. Mais loin, dans un coin, derrière. Comme une voiture qui gravit une colline mais juste au début, là où les phares pourtant puissants éclairent en vain la nuit – qui ne se laisse pas prendre.

Ce peut aussi bien être une pointe d’encens. (Comme nos maisons sont pleines d’armes.)

Une guitare a toujours voulu crier plus fort.

Qu’un saxophone aussi. Salope.

Une page d’écriture qui passe sur les sillons de vinyle. Qui fait ça encore ? La différence du son entre les disques noirs et les disques d’argent est flagrante. Certes, mais il faut tenir compte des amplificateurs et des baffles de l’époque. On avait l’impression d’un son chaud, c’était simplement un son de carton, du carton dont on faisait encore notre adolescence ou notre fin d’enfance (moi je me rappelle Dark side of the moon, j’étais en Cinquième). Avec les disques d’argent, on avait grandi. C’est tout. Le son des noirs n’était pas meilleurs ; il était par essence voué à la nostalgie. Don en une espèce d’idéologie renversée. Les disques étaient les Bibles, les mecs dedans des messies. Comme j’ai pu aduler – littéralement – un mec comme Kurt Cobain, et encore j’étais déjà vieilli – déjà l’amour était passé par là pour tout foutre en l’air. Mais ceux qui galvanisaient les foules, pas tant les virtuoses ou les techniciens, ou les clinquants, mais vraiment ceux qui, tel Hitler, portaient un public – genre Bob Geldof dans The wall : Hendrix, oui, mais Country Joe gueulant « Fuck » à Woodstock, Keith qui matraque un jeune qui monte sur scène avec sa guitare encore branchée puis la rechausse et rejoue – stoppant net le larsen, ou telle image de Dylan, de Steppenwolf, de Neil Young (l’avant-scène de la tournée Rust Never Sleeps), ou Janis Joplin, Sly Stone, Prince ou Otis Redding (je parle là des Noirs).

C’était le son des disques noirs, c’était ce que nos oreilles voulaient entendre. Le son n’était pas meilleur, plus chaud. Les disques étaient rayés, il n’y avait aucune basse, c’était sec, comme le sable. Ça manquait d’eau.

C’est peut-être pour ça que les mp3 nous font croire encore jeunes, fébriles à leur recherche, fébrile à leur endroit.