GEnove. Villes épuisées

juillet 24th, 2017 § 0 comments § permalink

Benoît Vincent ¶ GEnove
 

Le texte

numérique : ISBN 978-2-9541654-0-0 – 9×9 textes + 9 péritextes – 0 €
papier : 979-10-95244-07-3 – 306 pages – 20€
couverture : Cheeri
✓ Texte publié en 2012 (version internet) et le 12 mai 2017 (papier)
♨ écriture et publication en ligne, 2008-2015 – reprise jusqu’à début 2017

Attention Le site internet qui a vu naître le texte est toujours en ligne [www.ge-nove.net] mais, dans le cours d’une radicale mise à jour suite à la publication papier, tous les liens sont désactivés.

 

Quatrième

Par le biais de neuf chapitres de neuf textes, l’auteur évoque la complexité de la ville de Gênes en Italie et la relation qu’il entretient avec elle. Essai autogéographique, ce texte fascinant décortique l’organisme urbain, son vernaculaire et ses épiphanies (cuisine, chansons, paysages, transports, économie, culture, histoire…)

 

Echos

Presse, radio, blogues…

Jacque Josse, sur le site de larevue remue.net (20 juillet 2017) : « Cet ensemble – que l’on peut arpenter en empruntant plusieurs itinéraires – n’a évidemment rien du guide touristique. C’est d’abord un ouvrage foisonnant, conçu par un curieux qui ne cesse de noter ses étonnements, de questionner ce qu’il découvre d’une ville trop riche pour qu’on puisse n’en faire qu’une lecture linéaire. C’est à une marelle étonnante, à une imparable parade oulipienne, à une savante déconstruction (pivotant autour du chiffre 9) que s’adonne Benoît Vincent, en inventant Gênes au pluriel, et en invitant le lecteur à en faire de même. »

Alain Nicolas, dans L’Humanité (19 juillet 2017) : « C’est aussi le rendez-vous des mots et du réel, auquel Benoît Vincent ne se dérobe pas en donnant une furieuse envie de ne jamais refermer ce livre et de partir, toutes affaires cessantes, pour Gênes. »

Hugues Robert, sur le blog de la librairie Charybde (9 juillet 2017) : « Tout ce qui peut s’avérer nécessaire à la reconstruction patiente, fiévreuse et poétique, de l’identité de cette ville coincée entre ciel et eau, qui fut la Superbe et qui demeure une extraordinaire bizarrerie, sera soigneusement mobilisé et projeté contre les 80 autres éléments, nous offrant des séries entières de chocs libérateurs. Et c’est ainsi que Benoît Vincent nous offre bien davantage qu’une ville, fût-elle unique : une démarche littéraire fondamentale, construite et étagée, pour appréhender une essence par nature volatile et fragile, sous les amoncellements de l’Histoire et du réel – comme nous l’annonçait sans ambages le beau sous-titre de « Villes épuisées ». »

Emmanuelle Caminade, sur le blog L’Or des Livres (21 juin 2017) : « Cette étrange façon de raconter la ville évoque bien sûr Marco Polo, ce voyageur étranger décrivant les propres villes de son empire au grand Khan dans Les villes invisibles, et surtout le grand oeuvre de ce marchand et explorateur vénitien dont s’est inspiré Italo Calvino : deux textes qui, entre autres, irriguent fortement GEnove »

« Se prêtant à de nombreuses relectures car permettant une redistribution des cartes pour changer la donne à l’infini, offrant ainsi au lecteur mille et un chemins pour affiner sa perception de cette ville symbolique à la fois visible, invisible et imprévisible, GEnove est un livre foisonnant et vertigineux totalement atypique. Une expérience de lecture(s) exigeante et exaltante que je conseille vivement. »

Sean J. Rose, dans la Livres-Hebdo #1127 (28 avril 2017) : « Car GEnove c’est aussi le récit de cette relation-là, s’enchevêtrant dans une cartographie singulière qui n’a d’autre boussole que le sens poétique. »

François Bon (aussi plus bas !), dans son Service de Presse #33 (25 avril 2017) sur la plateforme vidéo bien connue. C’est à 25’45 » :

 

Du temps du site internet

Les premières lectures, bien que tardives, ont été consacrées à la version numérique du texte, c’est-à-dire au site liminaire.

• Ainsi Noëlle Rollet ouvre admirablement le bal sur le site Glossolalie (juin 2014) :
« On s’attendait à de l’aléatoire qui le soit un peu moins, et il y a bien quelques pan­neaux, neu­vains points de repères, qui indiquent bien une direc­tion, mais l’on n’est plus si atta­ché à connaître la des­ti­na­tion, fina­le­ment, on n’a pas hâte d’arriver à connaître la fin. On déam­bule, et on prend l’habitude, ici aussi, de voir se côtoyer la recette des tro­fie al pesto et un poème sur­réa­liste. C’est ainsi que GEnove peu à peu s’organise, devient orga­nique, dans ce désordre de la lec­ture de texte rigou­reu­se­ment ordon­née. L’ennui bien sûr, c’est qu’on pei­nera par­fois à retrou­ver ensuite tel texte qui ne payait pas de mine, l’obscure ruelle qu’il nous prend sou­dain l’envie de revi­si­ter, et qu’on se retrou­vera à lâcher quand même le fil d’Ariane pour se perdre fran­che­ment, cette fois-ci, le cœur léger, heu­reux de s’égarer au fil du texte. […] Or, beau­coup plus que la com­plexité du dis­po­si­tif mis en place, c’est au fond cela que j’appelle l’écriture expé­ri­men­tale, celle qui per­met une expé­rience de lec­ture, au sens plein du terme, c’est-à-dire qui me fait vivre une lec­ture dont j’ignorais qu’elle était pos­sible (et peut-être par­fois ne l’était-elle pas avant tel auteur). GEnove y réus­sit, en tirant parti de la spa­tia­li­sa­tion effec­tive du web pour « col­ler » à celle de la ville, non pas en creuse mime­sis, mais en décalque fonc­tion­nel, afin que puissent s’y ins­crire autant de tra­jets que de lec­teurs – un vir­tuel redou­ta­ble­ment plus proche de l’expérience réelle que le livre?

 

• « magnifique expérience narrative et expérimentale » (François Bon, Grues jaunes de Gênes, in Tiers Livre, 22 juillet 2014 : http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1741

 

On dirait du (on l’a dit)…

• Italo Calvino
• Julio Cortázar
• Jean-Yves Jouannais
• Sébastien Ménard
• OULIPO
• Georges Pérec
• Marco Polo
• Emmanuel Ruben
• Antonio Tabucchi

 

20 ans d’Ail ! 02 : carnet 6 (1998-1999)

décembre 13th, 2014 § 0 comments § permalink

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Table
01 : carnets 1-5 (1994-1998)
02 : carnet 6 (1998-1999)
03 : carnets 7-9 (1998-1999)
04 : carnets 10-15 (1999-2001)
05 : carnets 16-18 (2001-2003)
06 : carnets 19-21 (2003-2006)
07 : carnets 22-24 (2006-2008)
08 : carnets 25-27 (2008-2009)
09 : carnets 28-29 (2009-2010)
10 : carnets 30-37 (2010-2014)

 

Zhong shu #06 [#596-709, 4 octobre 1998 – 9 avril 1999 • Chant des ruines]

Carnet

Carnet Clairefontaine, type I (96 pages, 17 x 22 cm couleur, ancien motif, bleu, 90g, petits carreaux)

 

Contexte

Repasser ainsi et un peu à la va-vite ses années de formation en écriture provoque des brèches, rameute du souvenir, plonge dans un état particulier. Pas totalement désagréable, ou plutôt : pas seulement agréable de mesurer l’être qu’on était et qu’on a perdu, mais aussi satisfait d’avoir dépassé ces bornes — car ce sont bien des bornes, des grilles, qu’on se met en travers des yeux quand on se persuade d’avoir un avis.

Le 6e carnet est un peu particulier car il est celui d’une part d’un premier achèvement que fut Maison maudite !, mon bête mémoire de maîtrise qui est en fait une suite d’essais sur l’espace en littérature (Borges, Calvino, Michaux) et fut irrigué les derniers mois par la lecture décisive de L’entretien infini et de Derrida. C’était septembre 1998, avec Pierrette Renard.

On accompagne un ami qui déménage de Grenoble à Paris, via Vichy (#619). On se plonge dans la sociologie (Mauss, Balandier, particulièrement, à cause du DEA interuniversitaire Stendhal-Mendès-France), on répond à une enquête de Tel Quel datant années 60 (#632)…

L’année de DEA a été tranquille (quels magnifiques paysages tout de même sur le campus de Saint-Martin d’Hères) puis loufoque. Ayant obtenu une bourse de recherche et poursuivant mon travail sur la transgression en littérature (autour de Blanchot, Bataille, Mandiargues et je ne sais qui), Pierrette Renard étant presque à la retraite, j’ai décidé de faire un service volontaire européen et je me suis donc retrouvé à Rome (Spinaceto) en février 1999 (le 14 février d’ailleurs).

On évoque alors l’ « entorse à la règle des cahiers : ne pas faire journal […] Le deuxième jour me montre que ce n’est pas possible ». Cette règle sera bien souvent entorsée.

#633 rassemble le début du séjour. Le voyage vers Rome ; l’arrivée (« Surprise ? Déception ? Surprise. Déception. Nous avons toujours des désirs qui ne se réalisent pas — sans quoi il n’y aurait plus de désir ») ; le Carnaval (« J’y ai vu un ange, un militaire, la mort, un sac poubelle, Jésus, etc. ») ; la distance…

Puis on se confronte à un grand désir érotique imposé par la distance, et la question politique née de la confrontation avec les gens de l’association où je suis (#646 : « où est ma vérité ? » ou incarné par le fragment #652). Total écart entre nos idées, et révélation d’une arnaque complète — je passe le plus clair de mon temps à laver la cuisine, la maison… Le jardin, avec les fraises, la graminia

Je note l’évocation de plusieurs travaux restés inaboutis, Il vizio radicale, Choses romaines, et L’esprit de la lettre… Un très étonnant texte sans titre (« Le narrateur du Milione » est son incipit), sur la politique lunaire propre à la rencontre (très suprenante image de tangence et de croissant de lune) et un final énervé Le froid du froid (#709), qu’il n’est pas utile, je crois, de citer dans son entièreté : « Soyez bestiaux ; brûlez les livres ».

De rares visite à Rome (la piazza Melozzo da Forlì #659, les catacombes, une expo Picasso, un concert des Arts Florissants), les visites à la campagnes encore plus rares (#700, et échanges avec Albanais). Puis se fomente un voyage dans le voyage — le croissant dans la lune ? — une manière de sauver tous les meubles.

Du #668 (certains titres — de l’index — sont plus évocateurs que les textes) je tire deux remarques : que les textes s’extraient de leur mélasse-contexte avec d’autant plus de facilité s’ils sont bons (et dont les images poétiques, parfois étonnantes, venues d’expériences elles oubliées — mais bien concrètes, demeurent) ; que la lecture a posteriori, parfois rapide, transforme des mots et donc le texte en une masse encore plus lointaine et évocatrice.

Enfin on lit Carlo Levi, Tabucchi (le petit coffret Sellerio, avec Notturno indiano, I volatili del beato fra angelico, Sogni di sogni, Donna di Porto Pim, Gli ultimi tre giorni di Fernando Pessoa), Barricco (qui a bien chuté depuis dans l’estime), le Milione, et je crois bien que j’ai acheté à ce moment-là Horcynus Orca, dans la librairie de Torre Argentina… Beaucoup d’histoire romaine antique aussi, et d’histoire de la ville.

Extraits :

• le fragment #652 ;
• le fragment #694 ;
• le texte Pour qui travaille (#700)
• le fragment #705 ;

Le dernier des écrivains

septembre 22nd, 2011 § 0 comments § permalink



Hier j’étais à la librairie de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Les Cinq Continents. Saint-Paul est une ville au patrimoine millénaire. Les époques y sont visibles, lisibles, dans l’espace urbain, sa structure, son architecture. Bien sûr, de nos jours, on ne sait peut-être plus tellement, quand on regarde les enfants échanger le ballon sur le stade, que ce petit muret est l’enceinte romaine.

Notre monde est vestigial : il y a des librairies.

Dans la librairie, il y avait le dernier livre de François Bon, Après le livre. Il était annoncé aujourd’hui 22 septembre, mais il était en rayon dès le 21.



J’avais lu la plupart des textes sur son site le Tiers Livre, à leur parution, puis lors de la publication de l’édition numérique — ce n’est pas si souvent que deux éditeurs s’entendent sur la publication double (sans DRM côté numérique, et probablement évolutive). Je l’ai feuilleté : étonnant pour un livre que j’ai connu dans la proximité de l’écran internet — c’est-à-dire dans la proximité de son écriture même — l’ébullition de son foyer.



La sortie du livre était prévue le 22 septembre. La Saint-Maurice. Cette date est étrangement coïncidente. Ce n’est pas que le jour du crash de l’avion dans la série américaine Lost. C’est aussi la date d’anniversaire de Maurice Blanchot (104 ans).


La littérature inquiète

je préfère cette obstination de la voix intérieure (Bon, Après le livre: 42)

A deux reprises (les deux seules à mon sens), François Bon fait référence à mon travail dans son TiersLivre, en pointant directement l’essai Le revenant, deuxième partie de La littérature inquiète, publié en 2009 chez Publie.net.

Ceci indique peut-être l’une des principales données nouvelles que l’internet, la littérature numérique a pu mettre au jour — avec fracas — alors même qu’elle est peut-être inhérente à la littérature même.

Le propos de la Littérature inquiète, dont les deux essais sur Blanchot (L’anonyme) et Quignard sont des passages fondateurs (et organiquement nécessaires, pour moi) est de définir ou éclairer ou proposer : un espace qui est le texte, et dont l’un des versants est caractérisé par l’inquiétude. Ce mot, pour moi, revêt trois acceptions : la peur ; l’incertain, l’inconnu ; le mouvement. La littérature inquiète : une simple équation pour dire lecture + écriture. Ces deux mouvements sont concomitants ; leur relation est mouvement supplémentaire.

Je ne développe pas plus avant le détail de ce travail, qui est lui aussi toujours en mouvance. Je reconnais simplement qu’il ne serait plus possible, aujourd’hui, de publier trois cents pages de critique. J’ai le sentiment que les textes sont plus rapides, plus denses aussi. J’ai donc dû retravailler le peu de l’après de ces bases dans cette optique, tout en bénéficiant des échanges et des vitesses des blogues et des réseaux sociaux.

Les différents textes de travail posés dans la rubrique Lire-écrire de ce site en sont des tentatives. Des lectures sur des œuvres qui me semblaient particulièrement répondre à cette acception, avec peut-être des domaines prédéfinis : l’intertexte (revues, blogues, réseaux sociaux, internet) ; l’espace (cf. quelques modestes principes sur l’itérologie) ; mais aussi les textes qui portaient directement une voix singulière, une attention particulière à la langue (notamment à travers les récits : Claro, Caligaris, Bertina… mais pas que : Emaz, etc.). On retrouve ainsi les grands sens du mot d’inquiétude.


Lir&crire

et nous écrivons à même les informations que nous recevons, les photographies que nous regardons, les livres que nous […] lisons. (Bon, Après le livre: 89)

La littérature est ainsi lire-écrire : aucun des deux termes n’est prééminent. Il faudrait trouver un verbe ? Littérer, lettrer ? Lir&crire, j’écris parfois.

Que se trame-t-il dans ce & ? Ce petit mot, cette petite lettre ? C’est indécidable. L’esperluette est à la fois mot (et) et deux lettres liées (e t) ; il est presque devenu un idéogramme, un peu à la manière de l’ « a rond bas » (arobase), même si cette étymologie est populaire : @. Il est à la fois support et contenu. C’est une question essentielle dans notre époque.

Lir&crire est donc lire tout en écrivant & écrire tout en lisant, et ce va-et-vient est permanent, constant, dans nos petites communautés de l’internet littéraire. Etait-ce tellement différent autrefois, lorsque les clercs officiaient comme copistes ?

C’est un système de rétroaction, que Borges, par exemple, avait très bien compris, lorsqu’il disait que Kafka avait influencé Cervantès.

lire ⇔ écrire

Les essais de Montaigne sont un énorme carnet de lectures, un assemblage de fragments, de citations, de réflexions diverses et variées. C’est un blogue. Sinon un site internet. Pas différent du roman latin, du roman chinois classique, de la poésie persanne, des notes Sei Shōnagon, du Milione, des chansons d’aube des troubadours provençaux, des romans de Chrétien de Troyes, du Roman de Renart

La littérature communique à travers elle-même. Cela se passe dans ce &, cela passe par & : entre le lire et l’écrire. Cette double boucle qui ressemble furieusement à la double invagination chiasmatique des bords de Derrida — même si cette appellation est incompréhensible. C’est le logo d’Ambo(i)lati (de chaque côté, des deux côtés à la fois), improvisé jadis au pinceau, puis scanné.



Le travail de Derrida, le plus récent notamment, insiste beaucoup sur ce point. Si la littérature est idiomatique, cet idiome est signature. Il faudrait relire ces textes fondamentaux — il faudrait les faire connaître. On se réfèrera bien sûr aux textes sur Ponge (Signéponge) ou Genet (Glas).

Plus encore, dans sa réflexion sur l’écriture, depuis la grammatologie, et jusqu’au livre même (Papier machine), il y a continuité et cohérence du propos derridien sur l’écriture, la lecture, la littérature.

J’avais écrit à Derrida ce courrier (Posologie. De Jacques Derrida) que, malheureusement, il n’a jamais reçu — mourant durant l’envoi. Ces questions, je les retrouve étonnement présentes dans ma lecture d’Après le livre.



Et après le livre ?

si vous connaissez la voix d’un écrivain, si vous lisez un message émanant de quelqu’un dont vous savez la voix, ce savoir interfère dès la lecture silencieuse (Bon, Après le livre: 25)

Après le livre : on attendait qu’on pose la question ; c’est fait : sur un blogue, dans un livrel, dans un livre.

C’est en quoi François Bon est et sera le dernier des écrivains : il est le premier qui ose affirmer que le livre ne lui est plus nécessaire.

Evidemment il y a un peu de provocation à dire cela, mais c’est en cela que je vois en lui un héritier de littérature inquiète promulguée par Maurice Blanchot et Pascal Quignard.

Je ne vais pas faire une lecture serrée du livre — je note dans la marge, simplement, quelques réflexions qui me viennent à sa lecture. (D’autres d’ailleurs, comme Mahigan Lepage, sont de bien meilleurs spécialistes de l’œuvre que moi.)

Ce texte est tout à la fois un livre, mais aussi le projet d’un livre. Il est découpé en petits textes, qui font référence à une thématique générale. Hormis l’introduction et la conclusion, il y a six « types » de textes : écrire, traverses, technique, pratique, historique, biographique.

Il s’agit du livre, et la mutation que celui-ci est en train de vivre : on aura ainsi des réflexions sur l’histoire du livre et sur ses propriétés ou inventions techniques ; on aura aussi des indications sur le rôle et la place de l’écrivain, ainsi que des annotations sur l’artisanat même de l’écrire ; on aura enfin une position, à présent rodée, de l’écrire/lire sur l’écran, de toute la galaxie des échanges en ligne et de l’internet (qui porte toujours chez François Bon sa majuscule).

Ce dernier point est primordial, car c’est précisément ici que se jouent les discussions sans fin qui agitent la triste chaîne du livre — et le point de Bon est qu’avec l’irruption du web, l’écrivain n’est plus en charge seulement de son texte comme contenu, mais a tout à gagner à maîtriser les outils informatiques à sa disposition (qui ne sont ni insurmontables, ni chers — et souvent gratuits).

Ceci n’est pas complètement étranger à la littérature — les nombreux textes sur l’histoire littéraire, en particulier sur Balzac, Rabelais, Flaubert, etc., le démontrent. Mais tout le monde : qui ne sait jamais appliqué à écrire un texte sur une feuille qu’il pliera avec délicatesse pour former un objet de lecture à soi ?

C’est un peu comme si à un musicien ne s’intéressait pas du tout à la fabrication ou au fonctionnement de son instrument. Sa guitare électrique : changez les micros de série, changez les cordes, elle sonnera complètement différemment.

Je trouve que ce passage du très beau texte sur le rhinocéros de Dürer pose de manière très synthétique le panorama du contemporain (et toujours revenir à l’historique pour cela) :

La littérature n’est qu’un élément mineur dans l’ensemble des tâches de l’imprimerie, et on n’a pas encore inventé le mot édition (si Rabelais en accepte les tâches, on en a les preuves matérielles, pas de dissociation des fonctions, et cela se passe dans l’imprimerie elle-même). Le livre ne crée pas de hiérarchie dans la façon dont s’articulent le langage et l’inconnu du monde. L’apparition du livre, c’est pouvoir imprimer des flores, des faunes, des atlas, des manuels sur l’art de la guerre, et concerne l’ensemble du rapport des hommes au monde qu’il tâche de se représenter – cette haute relation du langage à ce qui le fonde, là où il crée l’homme comme communauté dans son cheminement de frayeur et de curiosité.

La littérature (le langage traité pour lui-même ?) n’est qu’une partie de ce qui crée le développement de l’imprimerie, et à l’inverse des continents entiers de l’écrit deviendront notre histoire littéraire sans passer par l’impression (les Mémoires de Saint-Simon), ou deviendront littérature alors qu’au départ interventions politiques ou idéologiques (les Oraisons de Bossuet). Quand progressivement, au XIXe siècle, le livre deviendra diffusion de masse, cette complexité de rapports s’évanouira – il se peut qu’avec la publication web nous ayons à la réapprendre. (101)

A quoi je ne peux m’empêcher (c’est mon mal ça, de citer en long, en large, en travers) d’y adjoindre subitement cet autre passage, sur le texte traitant du papier carbone :

Nous avançons définitivement sans trace, et rien ne serait plus dommageable que le contraire : le statut ou l’idée de l’oeuvre, ou même de « l’écrivain » restant alors sur ce faux piédestal, que le web a littéralement soufflé. Je n’avais jamais pensé avant ces jours-ci à cette phase intermédiaire : le moment où, la photocopie devenant bien plus accessible, nous avons renoncé au papier carbone. Je ne sais même pas s’il s’en vend encore. Qui fut le dernier à l’utiliser ? (115)

Qui fut le dernier écrivain ? On trouve, chez Blanchot, ce que j’ai maladroitement appelé une « inflation » du dernier : le dernier homme, le dernier à parler (Celan), le dernier mot, le tout dernier mot, le dernier témoin, le dernier écrivain… Le dernier écrivain, dont Blanchot évoque la mort à la fin du Livre à venir (livre essentiel à tout notre travail s’il en est, et habile manuel) ; il parle aussi de Michaux.

Tout le « petit mystère de l’écriture » (232) peut en effet disparaître, mais Blanchot insiste bien sur cette nouveauté car par un silence anticipé, une attention renouvelée, il avait pu percevoir du haut de ses cinquante années d’avance : il s’agit de la parole neutre, divagante, errante, du ressassement éternel, parole d’illisibilité dit-il, bavardage, parole non parlante à qui il faudra donc imposer silence et reconduire dans l’espace seul où elle se métamorphose, l’espace du Livre mallarméen (tout ceci sera le fonds de l’énorme Entretien infini).

A l’instar de Borges voyant en Kafka le précurseur de Cervantès — à juste titre, Blanchot peut voir en Bon le précurseur de Mallarmé.

Enfin le boulot de Quignard, dans les Petits traités, opportunément venus via mon texte sous les yeux de Bon démontre que le livre n’est ni éternel ni universel — alors qu’il représente une certaine idée de la démocratie (du capitalisme), des lumières (de la loi). Nous sommes d’une culture révélée.

Il y a coécriture — il n’y a que coécriture : et constante évolution de la forme. Le roman balzacien tel qu’il emplit les tables des libraires est une monstruosité, une aberration. Il se tient loin de la littérature. Le site de François Bon, celui de Philippe de Jonckheere, celui de Karl Dubost, sont des romans. Tel est le moment. Nous écrivons tous ensemble.


*

Ce n’est pas peu dire : François Bon est le dernier écrivain.

1_ il est le dernier à avoir connu la chaîne du livre telle qu’elle s’était figée au XIXe siècle et demeurée telle jusqu’à l’implosion des années 50 (dont il provient : Beckett, Michaux, par exemple) ;
2_ comme dernier, il est aussi le premier, le premier à vérifier dans l’espace du web la pertinence et le renouveau de la littérature entendue comme lire-écrire ;
3_ il est le premier des derniers à déclarer que le livre n’est plus une catégorie, un symbole, un objet utile, ni qui définisse le rôle de l’auteur ou la place de l’œuvre ;
4_ il est le premier des derniers à déclarer que l’œuvre elle-même n’est peut-être pas là où on l’attend, mais plutôt ailleurs ;
5_ il est le premier des derniers à déclarer que l’écrivain lui-même n’est peut-être plus une fonction, un rôle, un travail en tant que tel ; et que cette petite charge née du capitalisme triomphant, là voilà qui succombe à cet éclatement que représente l’internet.

Internet : produit de l’armée américaine, censé permettre une aggravation de la pax americana jusqu’aux tréfonds des jungles et tangentes des pôles, s’est retrouvé très vite ingérable, parce que précisément conçu comme réseau : horizontal ; organique ; sans chef ; sans auteur.

La place du littéraire là-dedans n’est pas aisée à tenir ; elle doit pourtant l’être, et fondamentalement. Il y a une telle proximité entre le lire-écrire et le flux web ; chacun peut porter l’autre.

C’est formidable que Roger Chartier, qui m’avait beaucoup aidé lorsque je travaillais sur Quignard, propose une lecture d’Après le Livre dans le Monde des livres, mais l’a-t-il suivi en feuilleton sur le Tiers Livre ? L’a-t-il téléchargé sur sa tablette ?

Ce sont des questions pertinentes, qu’on aimerait lui poser. Notre monde est encore trop celui du livre : c’est pourquoi nous avons besoin du dernier écrivain.


Le monde d’après le livre

Imaginez un magazine intitulé Le Monde d’Après le Livre.

Imaginez un magazine qui s’intitule Pas un écrivain. Pas de Livre Hebdo. Le magazine pas littéraire.

Des bases on été posées ; comme d’habitude, la littérature agissant ainsi, il a fallu travailler par flahbacks et flashforwards. Les noms se sont mélangés. Il a fallu passer par Bon pour revenir à Mallarmé, via Valery-Paulhan-Blanchot-Quignard.

Nous sommes arrivés au moment où l’écrivain n’existe plus comme figure érigée au XIXe siècle (sur ce point, lire Bon : 115, 129sq, 213, 233, 260, 290). Nous retrouvons plutôt la stature du Chrétien-Montaigne-Rabelais ; du touche-à-tout ; du curieux même. Nous sommes pas un écrivain. De l’artisan du texte. Du tisserand — on aura compris que j’ai à chaque instant en tête le mot de Barthes : texte veut dire tissu

Finalement, sur ces routes hors des routes, c’est le mot même d’écrivain qui ne nous sert plus tellement, pas plus d’ailleurs que le mot livre. (260)

Nous tissons nos textes, nous les fabriquerons si nous le voulons et pourquoi ne pas écrire la pierre, le sable ou la terre ? Nous tissons nos textes, fabriquerons leur support (nous le maîtriserons) et puis nous ferons comme les musiciens.

Nous le défendrons sur scène. Nous lirons. Parce que lire c’est écrire. Et puis nous écrirons. Parce qu’écrire c’est lire. Nous serons ainsi présents au monde, plus fragiles, peut-être, plus exposés, sans doute, mais plus ouverts à lui, plus attentifs. Plus attentionnés.

Nous nous frotterons à lui : nous serons textos, sms, commentaires de blogues, statuts de réseaux sociaux. Nous serons comme jadis tracts ou graffitis. Nous serons comme jadis, une pierre déplacée, un accroc volontaire, un nœud fait à une branche.

Les écrivains (?) ne sont pas, n’ont pas été, ne peuvent être, élite : ils viennent de la rue, de la terre, de la ville. Ils viennent de la forêt. Il marchent les deux pieds au sol. N’est-ce pas ?

N’est. Ce. Pas ?

mais, précisément, ce déplacement de statut qui bouscule à la fois l’auteur initial et la chaîne en nuage des réactions – un lire bien plus global, associé partout à l’écrire, mais sans constitution symbolique de l’écrivain. Et pas sûr que même ceux-ci y perdent. (311)

PS. Il y aurait aussi à dire sur les écrivains sans livres, sur le textes d’avant l’imprimerie, sur les écrivains d’un seul livre. Pour une première approche, voir Bartleby et ses scribes, d’Enrique Vila-Matas.

Italo Calvino • Le città invisibili

septembre 14th, 2011 § 0 comments § permalink

Livre essentiel dans la formation, Les villes invisibles, Le città invisibili. Livre sur la ville, et sur l’espace, mais aussi sur la rencontre, parce qu’espace l’autorise et comment des lignes qui se croisent peuvent induire la fiction, l’imaginaire.

Je m’en sers dans les cours d’italien depuis longtemps. Si elle présente un vocabulaire varié, la langue de Calvino n’est jamais difficile. Idéal pour donner le goût de lire.

J’ai travaillé sur Italo Calvino dans mon premier essai Maison maudite ! (1998), en l’associant dans ma lecture à Henri Michaux et Jorge Luis Borges autour du thème de l’espace clos. C’est un auteur important, plus universel encore qu’italien. On se délectera aussi (pour les exercices oulipiens, dont il était membre) du Château des destins croisés, Si par une nuit d’hiver un voyageur ou Palomar, belle lecture métaphysique sur la fin des choses ; mais on appréciera, pour nous aujourd’hui, au regard de la mutation du livre, constante ressource, à ses recueils d’essais : Una pietra sopra et Collezione di sabbia et Leçons américaines, dont les deux premiers, ne sont, sauf erreur de ma part, que partiellement traduits en français.

Voici quelques lectures des chapitres du livre, en italien. On en trouvera d’autres sur la chaîne YouTube de Luropa1000. Une expérience rigolote : lancez-les toutes l’une après l’autre. Cet amoncellement progressif de mots puis la descente finale sont très musicaux (langue italienne ?).