Petit traité d’itérologie | 2. Internet

novembre 11th, 2011 § 0 comments § permalink

Je tombe par hasard (grâce à Facebook) sur un blogue qui voyage, virtuellement, dans les villes du monde. Un second point (après tour d’horizon des livres) est alors utile à définir : les itérologies d’internet. Elles sont bien entendu nombreuses, attendu qu’internet est le lieu même (ce texte est en cours d’écriture, repasser…) d’une certaine forme de déterritorialisation.


Espaces saisis

• Ce blogue, le voici, d’Olivier Hodasava : Dreamland. Je ne l’ai pas parcouru entièrement, mais d’emblée, le projet est édifiant :

Je cherche les parkings, les no man’s lands, les zones d’activité.
Je cherche le patrimoine industriel : les pipelines, les citernes, les usines, les centrales électriques… Je cherche les stations essence et les cabines téléphoniques, les boîtes aux lettres. Je cherche ce qui est devenu commun au monde entier : les chaises de jardin aussi bien que les enseignes des multinationales omniprésentes (Coca, Mc Do…). Je cherche les éléments de signalisation, les panneaux, les feux, les marquages au sol. Je cherche les tas de gravats, les sacs poubelles, les containers à ordures, les décharges improvisées, les objets – télés, canapés… – abandonnés à la rue.

[...]

Je cherche les lieux photographiés par d’autres – pour confronter mon regard au leur, pour voir les marques du passage du temps et ce qu’elles signifient. Je cherche à imaginer des vies qui ne sont pas la mienne à partir de bribes grappillées forcément dérisoires. J’avance dans une rue, je croise des individus dont je ne sais rien. J’essaye de tracer des vecteurs entre eux, des flèches : j’imagine des amitiés possibles, des relations de voisinage. Et ce que ça implique, une relation de voisinage, quand on habite un bourg perdu proche du cercle arctique ou une banlieue quelque part dans le Montana ou le Massachusetts.

Je cherche l’instant de grâce, celui dont rêve tout photographe : celui où s’allient pour faire une image, lumière, cadre et action. Je cherche à me confronter aux limites d’un appareil formel contraignant. Je fais avec cette caméra de peu, de beaucoup : StreetView – des panoramiques, des déformations, des objectifs inchangés/inchangeables, des imperfections, des flous de masquage, des limites de résolution parfois. Je fais aussi avec les vides et les pleins que cela implique. Avec la frustration de savoir que je rate parfois de quelques décimètres à peine le sublime (impossible de se glisser dans les interstices entre les différentes images). C’est une frustration en fait, mais aussi un plaisir – un plaisir certes un peu retors mais immense.


• A ses côtés, je placerai volontiers le site d’Urbain Trop Urbain, animé entre autres par Claire Dutrait et Matthieu Duperrex, dont le propos liminaire est le suivant :

Urbain, trop urbain est porteur d’un discours analogue sur la ville. Nous considérons, avec bien d’autres (Françoise Choay, Olivier Mongin, François Asher, Régine Robin…), que ce qu’on appelle « la ville » est en train de disparaître [...]

[L]a ville est aujourd’hui « quelque chose du passé », l’urbain a perdu l’unité de discours que lui apportait l’idée de la ville occidentale. Nous autres, contemporains de cet état, sommes donc passés dans du post-urbain, dans de l’urbain d’après la ville, que nous ne pouvons plus considérer que par touches éclatées si nous voulons continuer à avoir une approche « libre » de la ville. [...]

Alors qu’un urbain sans urbanité affirme sa loi, transforme tout espace en espace d’opération et du projet, est porteur d’entropie et de contraintes qui fragmentent nos pratiques, comment « pratiquer la ville » et inventer un espace sous tension ? [...]

Le site propose également une Revue de villes dont le premier numéro est sur Shanghai, le second sur Istanbul. Ces revues sont disponible au format ePub, et sans DRM.


• Autre grande écriture, à mon sens, qui bien que présent dans l’article précédent, trouve aussi son origine sur le net : exercice d’une variation quotidienne sur la construction d’une ville écrite ; Une traversée de Buffalo, dans le Tierlivre.net de François Bon :

Tu avais donc décidé d’écrire chaque jour d’un détail de cette ville. Tu avais décidé que c’était une ville totale. Tu savais qu’il s’y rejouait le monde tout entier, là, dans ce parking pour l’instant vide, et là tout aussi bien, dans ces routes de ciment peint qui striaient l’espace, où les véhicules marchant en parallèle s’ignoraient, et bientôt divergeraient. Tu savais que c’était infini : le livre ne t’intéressait plus, mais l’explication des images et du monde, oui.

Ce livre est également publié chez Publie.net, au format ePub, sans DRM.


• On peut également ajouter à cette petite liste le projet de Pierre Ménard, présenté sur son site Liminaire :

douze ateliers d’écriture [...] ayant pour but de procéder à l’écriture collective d’un récit numérique à partir des images de Google Street View sur Google Documents et le blog Le tour du jour en 80 mondes

C’est encore Google, démoniaque outil, qui alimente l’écriture. Jamais, avant ce jour, nous n’aurions pu avancer dans le monde avec plus d’évidences. Internet est bel et bien espace même.

Pierre Ménard rappelle justement également le travail de Jon Rafman, qui expose des photographies de détails saisissants capturés sur Google Street View, le plus grand catalogue de vue urbaine au monde.

Il cite encore toutes sortes d’autres projets, comme ceux de Robin Hewlett et Ben Kinsley, Strret with a view, Nicolas Baudoin, et autres. Je conseille vivement d’aller voir cette liste-là, plus complète sur le sujet GSV.

• Mention spéciale à Joachim Séné qui a déjà affronté l’outil, dans Google te voit, justement terminé suite à cet échange de liens !

• Voici morceau d’expo From here now (dont je parle à la toute fin) en Arles 2011.



Espaces connectés

Un second point d’accroche sur les sites internet, les « lectures » ou « interprétations » du réel, par une opération singulière, à chaque fois. Internet c’est le monde, c’est aussi pellicule sur le monde. Et écrire l’espace c’est l’envelopper.

Mais adopter une langue, c’est trouver un système de relations, une mise en fonction des espaces, par exemple par le lien internet, ou la carte. Les vues éparses, isolées, sont ainsi mises en lien et forment ce qu’on pourrait appeler un écosystème. Dans les échanges, les corps s’électrisent, se chargent des ions de l’imaginaire, de la fantaisie, de l’histoire ; de la fiction, en somme.


• Un exemple très frappant, est le blogue de Frank Jacobs, Strange Maps, qui recense, dans le monde médiatique, toutes sortes de cartes, créées sur tous les sujets.


• On se rappelle à propos du très beau travail de l’Université de Sheffield, dans le site Worldmapper. On notera également le service des cartes du Monde Diplomatique.


• Enfin, il y a ce fabuleux site de l’Atelier de Géographie Parallèle, Un Site Blanc, qui développe avec les outils dont ne disposent pas le livre, le projet de Philippe Vasset et de son ouvrage Un livre blanc. Le résultat est renversant : sur la carte de Paris/Île de France, la localisation des zones blanches absentes de toutes les cartes. Et qui se passe de commentaire paraphrastique.


Ce rapide tour d’horizon effectué, nous disposons à présent d’un corpus très représentatif de la manière dont on peut aborder l’espace, la ville, la carte (l’espace organisé, disons), dans notre désir d’itérologie.

A ce petit traité « à récurrence », j’adjoins deux textes où je me rends compte, petit à petit, qu’ils ne sont pas complètement isolés dans leur coin :
Entre ici — et ailleurs, dérive à partir de Pascal Quignard
Pour circonscrire le mot espace, en cours d’écriture.

Peut-être y verrai-je alors plus clair pour exposer clairement cette attention d’espace.

Je note aussi From here now, l’exposition réalisée cet été en Arles sur la manière dont internet envahi le monde de l’art. A moins que ce ne soit l’inverse : que l’art envahisse de simples outils de communication.



166 total views, 1 views today

Petit traité d’itérologie | 1. Corpus (La littérature inquiète)

septembre 14th, 2011 § 0 comments § permalink

En son temps, Michel Butor avait proposé la création d’une “science” nouvelle, l’itérologie, ou science des déplacements humains, des voyages, des exils, des nomadismes.

En tant qu’ils sont objets de l’imaginaire et du langage, je soupçonne les “livres” de littérature (peu importe le genre) de participer, par la téléportation qu’ils provoquent et le déplacement de l’ordre des choses, à l’itérologie (comme corpus, comme agent).

Il n’y a pas que la topologie : qui s’exprime dans les livres sous forme de traité de géographie, de géologie, d’urbanisme ou de tactique militaire (Sun-Zu) ; il y a l’itérologie, ou le nomadisme, quel qu’en soit la cause, et qui est l’expression, littéralement, de la déterritorialisation : on déplace les choses, on chamboule l’espace, on agence, on occupe, on habite.

Voici un premier corpus de textes à ce titre exemplaires. Ces livres sont exorbitants : ils jaillissent du livre (du format-livre) même. Ces livres sont pluriels. Ils traitent de déplacements et d’espace ; ils mélangent les dimensions, les trajets, ils les cartographient. Ils traversent, passagent, dérivent, diffèrent.

Nous cherchons, nous chercherons en quoi ces livres peuvent se retrouver ensemble dans une même main.


— Italo Calvino • Les villes invisibles
Vassili Golovanov • Eloge des voyages insensés
— Iain Sainclair • London orbital
— Henri Michaux • Ailleurs
— Rem Khoolaas • Mutations
Arno Bertina, Bastien Gallet, Ludovic Michaux et — Yann de Roeck • Anastylose
Georges Pérec • Espèce d’espaces
— François Bon • Une traversée de Buffalo

— et peut-être Michel Butor lui-même : Mobile, par exemple.



Lire, écrire, lir&crire, c’est une expérience de l’espace, c’est une expérience de la déterritorialisation. Toute littérature devrait être ceci, pour la bonne raison de la faille, de la rupture de pente, entre la langue/le langage qui est l’universel, et l’expérience singulière de l’auteur-scripteur et du lecteur.

Lir&crire c’est manger les mots de l’autre, c’est parler dans la bouche de l’autre, c’est se déposséder. Ou être possédé. C’est précisément le fantôme-le spectre qui fait surface, c’est l’indit qui se dit, l’inédit qui se fait entendre. C’est la voix impersonnelle.

C’est Personne, le nom joué, le nom passé, le nom échangé ; l’espace : c’est le support, le plan, le vecteur, la scène. La littérature est spatiale parce qu’elle est inquiète. La littérature est inquiète quand elle est espace. Pas d’évidence. Le langage ne dit pas ce qui est. Il est prospectif, prédictif, et même carrément menteur ou délirant. Le langage de la littérature, sur la scène d’espace, n’est pas le langage qui dit les choses comme irl.

C’est le langage qui devient espace (de la lettre/son, à la syllabe, au mot, au chapitre, au livre, et à tout le péri-para-archi-pré-méta-hypo-ad-poly-texte), c’est la littérature en tant qu’elle est un monde propre — avec toponymie, géographie, et sa propre physique (plutôt alchimie peut-être). Il y a des principes de la thermodynamique dans la littérature. Comme des théories du don. Ou des systématiques et des phylogénies.

Justement parce qu’il désigne irl, l’espace littéraire dénonce que quelque chose comme le « réel » puisse exister — ou en tout cas puisse prendre le pas sur les autres life. Ces livres nous le montrent, ne cessent d’y référer.

Dit Claro, à Jean-Clet Martin, à propos de CosmoZ.

Plus qu’une traduction, donc, une série de glissements, de déclinaisons, obéissant à la logique intérieure du livre, lequel traduit pour le coup la fiction en réalité et cette nouvelle réalité en fiction.

Il existe des engins, des mécanismes, des machines à remonter l’espace — ou à démonter l’espace, qui sont un peu des livres, qui sont bien plus, un au-delà du livre, un livre excédé, un livre sorti de ses gonds ; le dehors qui permette de sursoir à tous les irl du monde.

Maintenant, il faut ouvrir ! (Il y aurait bien d’autres textes : Volodine, Chevillard’s Choir, Claro’s Cosmoz sans doute, Borges donc… on y travaille !)



179 total views, 1 views today