Rythme cardiaque et viande de porc

17 juillet 2017



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Il n’y pas cinquante manières d’affronter ses obsessions : c’est un perpétuel combat entre le moi et l’autre, entre l’individu et la société, entre la singularité et le collectif, entre le ressassement et l’engagement ; la vie est cette tension entre les deux manière de se présenter au monde : l’incorporer et s’en défendre, ou le projeter et s’y abandonner. Cette tension est force vitale, en réalité c’est l’équilibre entre les deux qui apporte une certaine harmonie avec le monde. Parfois l’équilibre est rompu : on sombre alors dans la névrose ou la psychose — si l’on veut accepter ce raccourci selon lequel la névrose est une sombre affaire personnelle, quand la psychose est pour ainsi dire ouverte au monde (quand bien même de manière morbide) et à la communauté… Sans peur le fou regarde la foule, en souriant…

Lorsque ces forces sont positives, alors elle peuvent nourrir d’un côté le sentiment odysséen (celui du loisir), de l’autre le sentiment iliadique (celui de l’engagement1).

Le sentiment d’engagement correspond à un désir de changer les choses, né du constat que les choses sont injustes, que le rapport des forces et déséquilibré ; il se traduit par le geste qui fait que l’individu met de côté son confort personnel pour s’aliéner dans le bénéfice de l’entière société et, s’aliénant comme individu unique, désaliène tous les autres. C’est la figure du contempteur, dans le meilleurs des cas, le héros (désintéressé, et bien souvent occasionnel, voire l’homme d’une unique situation), dans le pire le sauveur (le super-héros, qui en fait profession) dont le risque est bien entendu de devenir le messie.

Pour affronter les démons qui en coulisse s’agitent et fomentent, Pink Floyd a pu un temps s’ériger en porte-voix de réalités bien concrètes — ce qui est tout à fait remarquable pour un groupe qu’on range peut-être un peu vite dans la catégorie “candidat rock progressif”. Confronté très tôt à cette histoire rien moins que triste : devoir virer l’un de ses membres, son plus talentueux, en proie à la folie, pour pouvoir poursuivre, tout au long de son histoire Pink Floyd va porter cette blessure avec lui.

Une blessure est l’un des moyens dont dispose le réel pour se rappeler à notre souvenir. Il est par conséquent, l’un des moyens dont nous disposons pour nous rappeler que nous ne sommes pas tout-puissants.

 

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Petit : allez ! on embarque tous pour la tournée en Amérique, et peut-être même que ça bien marcher ! Ah, et fais gaffe à comment tu y vas, je peux te le dire, parce que j’en ai fait l’expérience : il se peut que tu ne parviennes pas à décrocher.

Cet avertissement du fils de l’homme mort, au début de sa carrière, à un aspirant ou à lui-même traduit la violence du monde musical qui est précisément en train de se transformer (grâce au rock et au succès que le rock permet d’obtenir : argent, drogues, femmes, et tout ce qui est humainement possible) non seulement se répètera par la suite, mais est de plus sacrément annonciateur. C’est exactement ce qu’il va se passer.

Le groupe va monter dans le gravy train2, de nouveau dénoncé plus tard, non sans ironie : Votre groupe est vraiment fantastique, et je le pense vraiment. Oh, d’ailleurs, lequel parmi vous s’appelle Pink ?

Pink. Le “prénom” supposé deviendra celui du personnage du Mur (dans le film d’Alan Parker interprété par Bob Geldof) — comme tout cette expérience dénoncée avec vigueur, qui conduira même au geste fondateur de cet album opéra3 : à savoir l’évènement du concert de Montréal, en 1977, où devant l’insistance d’un public très excité, Waters ira jusqu’à cracher sur un type cherchant à monter sur scène.

Cet évènement le bouleversa au point qu’il prit conscience que la gloire ainsi acquise avait contribué à ériger un mur entre lui et le public, c’est-à-dire un mur entre le moi et l’autre, l’individu et la communauté.

Mais ce qui est plus que surprenant et que cela était déjà écrit, écrit depuis le départ de Barrett4, mais également écrit littéralement. C’est la fameuse ligne (de Chiens) : à la fin de ce morceau dénonçant la classe sociale des chiens, celle qui est au service de la classe dirigeante, les cochons (on y reviendra), Waters décrit les différents attributs de ces chiens, par exemple, qui obéit à l’homme qui lui dit ce qu’il doit faire, ou qui est né dans une maison pleine de douleur, ou encore qui reçoit une tape sur le dos ; on y lit aussi que le chien est également qui est éduqué à ne pas cracher dans le ventilateur (spit in a fan), ce qui signifie que le crachat reviendrait à son propriétaire ; l’évènement de Montréal rappela ironiquement cette sentence (spit on the fan), alors que c’est la tournée d’Animaux, et que c’est aussi un moment de crise pour le groupe, critiqué violemment (et artificiellement) par les punks en tant que dinosaures (c’est le moment où Johnny Rotten arbore fièrement un tee-shirt indiquant « I hate Pink Floyd » — John Lydon, depuis, a avoué être un grand amateur du groupe). Ironique aussi car une des marques de contentement des concerts de punk était précisément le crachat (mais plutôt du public sur le groupe).

 

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Le sujet n’est pas nouveau : ce n’est pas le premier âge d’or que le rock en tant que mouvement a connu. Même, en 1968, Nik Cohn pouvait soutenir, dans Awopbopaloobop Alopbamboom — à l’encontre de ce qui était admis à l’époque, et de ce qu’on dira par la suite, que ce nouvel âge d’or n’est pas si génial, qu’il est, comme nous le pensons ici aussi, qu’une resucée toute tournée vers le fric, sous de pseudo apparats politiques ; en somme que la pop musique était déjà en état de catatonie avancée.

Andrew Loog Oldham, George Martin, l’avaient bien compris, qui avaient suivi les leçons du colonel Parker, qui avait lui-même compris combien les artistes pouvaient être “fragiles”. Norman Smith, le premier producteur de Pink Floyd, était tout à fait de cette trempe-là, presque vieille école, comparée avec ce qui allait arriver lorsque les sommes engrangées devinrent gigantesques au point d’intéresser plutôt les gens de la finance que des clubs populaires.

Les Floyd l’avaient anticipé, mais comme par une espèce de tragédie, ils ne parvinrent pas à s’extirper du monde nouveau de l’ultra consommation de ces années nouvelles (et de l’inflation qui conduira le président Nixon à ne plus assurer la convertibilité du dollar en or, et tout ceci encore avant les chocs pétroliers de 73 et 795. Tout ce qu’ils dénoncent dans La face cachée, étant entendu comme tout ce qui effraye/obsède les gens (Le temps, L’argent, etc.), va être peu à peu se transformer en une lecture critique du monde dans lequel non seulement l’auditeur évolue, mais aussi du monde particulier qui environne le groupe. C’est ainsi que les problématiques, qui pouvaient même revêtir une enveloppe plus sociale, comme dans Eux et nous (la guerre), vont se focaliser de plus en plus sur le Moi, qui va compenser ce qu’on pourrait considérer comme un isolement en se persuadant lutter pour des causes justes — et collectives.

 

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  1. Ces adjectifs obscurs sont explicités dans un texte qui n’est pas encore paru : Lignes de crête
  2. « Bonne planque, bon filon, bon coup »…
  3. D’ailleurs le Mur n’est pas tant un nouveau départ que la fin, le compte-rendu d’expériences accumulées durant les années, depuis le désir d’exemplarité souillé par le succès absolument inattendu de la Face cachée et les déchirements internes (internes à l’individu comme au groupe) qui en résultent.
  4. Dans le morceau de bravoure Cymbeline, qui raconte un cauchemar, on lit en 1969, entre autre, que ton manager et ton agent sont tous deux occupés au téléphone, ils s’échinent à vendre tes photos couleur à des magazines, chez toi
  5. 1973 : La face cachée de la lune ; 1979 : Le mur

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