Libre quatre

8 juillet 2017



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Le destin est une chose rare, le destin est une chose précieuse.

Vu d’ici, où l’impression générale est que rien n’est possible, ces époques reculées nous semblent éhontément positives. Par divers crochets ou méandres plus ou moins casuels, le destin de dizaines de jeunes personnes, pratiquement tous des hommes, pratiquement tous de la même génération (cette génération qui a tout eu et qui n’a rien fait : il faut le dire, ceux qui aujourd’hui, à petits feux, disparaissent : nos parents), s’est retrouvé, du jour au lendemain, bouleversé.

Bouleverser : renverser une vie, faire le grand écart, tout envoyer balader, tout foutre en l’air, dévier, dérouter, dérailler, littéralement dérailler. Ne pas suivre le chemin tracé d’avance.

Il y avait cet épouvantail, tu disais, plus triste que toi, mais résigné : la vie n’est pas si dure, après tout, et puis il s’en fout. Il y avait cet Arnold, qui dérobait les vêtement la nuit :
Clair de lune, étendage
ils lui vont bien
Sur le mur, accroche un grand miroir
vision déformée, tout s’explique, oh petite chérie …
Ce n’est plus lui / on comprend dare-dare
1.

Il y avait cette Émilie, qui essaye, mais peine à comprendre, qui porte cette robe de mariée qui descend jusqu’aux pieds, et flotte dans cette rivière pour toujours pour toujours.

Il y avait d’abord cette galerie de personnages hauts en couleur, marginaux lunaires, solitaires poétiques, être saturniens, mélancoliques, tous plus ou moins liés à ce sentiment d’exclusion ou d’aliénation qu’incarnait la figure de Syd Barret (il ne faudra pas oublier de parler d’Eugène, de Pink et d’autres anonymes croisés ça et là2).

Et c’est en creux, à la manière des cernes qui venaient lui barrer le visage, que le destin singulier de Syd Barrett, croisant ceux des autres membres, marquera jusqu’au bout toute l’esthétique du groupe, depuis Le rêve de Julia, premier morceau enregistré sans lui et premier morceau où chante Gilmour, jusqu’à Je voudrais que tu sois là presque dix ans après : Le maître brumeux va-t-il me briser ? La clef déverrouiller mon esprit ? Les empreintes de pas qui me suivent me rattraper ? Suis-je vraiment en train de mourir ?

Cette absence sera toujours sensible. Son départ redistribue les cartes. Ils auraient pu arrêter, ceux qui restaient. Et ce départ fut comme une rencontre, ou des retrouvailles. Le relais fut passé de Barrett à Gilmour (au cours d’un album étrange, transitoire, Un brouet de secrets) et maintenant se pose la question : que faire ?

 

ƥ

 

Il en a fallu du temps pour définir un projet artistique : entre le manque d’argent et le manque de temps (à cause des tournées, qui commencent alors et ne cesseront plus au moins jusqu’en 1973 et le succès de la Face cachée…) et quand on ne sait pas quoi faire, que fait-on ?

C’est le disque N’golo n’golo qui assume ce défi. Il le fait sérieusement, méthodiquement, ingénument.

Auparavant, il faut le dire, il y eu Plus, la bande originale du film More, de Barbet Shroeder. Comme cela arrive souvent, il y a toujours une antéprime à tout, il y a toujours un pas précédent le pas, il y a toujours un début au début : il n’y a pas de début. Le premier n’existe pas. Bref, More/Plus est le premier album de Pink Floyd, “seul”. Mais c’est un projet en collaboration (avec Shroeder), qui s’appuie sur un set d’images (le film), a de surcroît été enregistré en temps réel, pratiquement devant les épreuves de tournage. Le résultat est un ensemble de chansons qui montrent les divers possibles à venir : de la musique expérimentale au hard-rock (avec les deux morceaux les plus violents du groupe), de la balade folk au rock progressif, du blues au flamenco — ce qui en fait un album précieux (comme le destin) et sans doute l’un des plus intéressants du groupe (et assurément l’un des plus sous-évalué comme l’autre bande-originale déjà évoquée). Aucune chanson n’est réellement à jeter et l’évocation en cours, qu’on ait vu le film ou pas, est tout aussi bouleversante3.

Après cet exorde à mon avis réussi, le groupe doit toutefois se choisir une voie, et une voix, c’est-à-dire trouver à la fois quelques chose de pertinent à raconter et une forme pour le faire. N’golo n’golo sera ce chantier. C’est un disque double : le premier fait un espèce de bilan post-Barrett sous la forme d’un enregistrement public constitué de quatre longs morceaux, chers à l’histoire du groupe4 : Ministre du ciel, Gaffe avec cette hache, Eugène, Réglez les commandes du cœur du soleil, et Un brouet de secrets, qui proviennent des deux premiers albums, sauf la seconde, qui est la face b du simple Pointe-moi vers le ciel et surtout un morceau phare en concert, et ce jusqu’en 1973 tout de même.

Le second disque est moins expérimental que programmatique : devant les possibles ouverts par Plus, le groupe propose, sur une idée de Wright, d’explorer chacun séparément ses propres territoires musicaux. Le résultat est plus qu’étonnant, parfois déroutant mais le plus souvent, il ne parvient pas à convaincre tout à fait : disposant d’une demi-face chacun, ils peinent parfois à l’occuper sans redite ou délayage. Les moments forts sont surtout chez Waters, qui livre deux morceaux très différents : une balade bucolique (qui par certains aspects fait écho à la Voie étroite de Gilmour), Les prairies de Grandchester, et un ineffable collage sonore qui demeure, chose absolument incroyable, terriblement contemporain : Plusieurs espèces de petits animaux à fourrure se rassemblent dans une cave et s’éclatent avec un Picte ; ce morceau, aussi bizarrement que ça puisse paraître, annonce également bien des explorations future, de Quatre libre, à la Face cachée…, au Mur et à la Dernière bande.

N’golo n’golo est aussi l’unique album où apparaît le visage des quatre hommes. Et il le fait même de manière fort curieuse : la photographie du premier plan présente David Gilmour dans une pièce devant une porte ouverte sur un pré ou un jardin, où se trouvent les trois autres en diverses positions. À sa droite, il y a un tableau au mur, qui représente une photo similaire mais avec cette fois-ci Roger Waters au premier plan. Un cadre à sa droite présente une photo similaire, mais avec cette fois-ci Nick Mason. Sur la derrière photo il y a Richard Wright. Cette mise en abyme graphique (appelée effet Droste), plus cette figuration des portraits indique clairement une nécessité sinon une volonté de réappropriation du collectif.

Après cet album bilan, étape, le groupe s’engage dans un autre projet expérimental, en collaboration avec Ron Geesin, Mère au cœur d’atome, le fameux disques « à la vache », mais encore une fois, la cohésion est partiellement gênée par l’ambition du projet ; c’est l’époque des collaborations externes, ce qui est aussi un signe de maturité par rapport aux autres groupes de rock : Shroeder, Antonioni, bientôt Petit, le live à Pompéi, etc. C’est finalement avec Mêlée que le groupe parvient à franchir un cap en trouvant enfin une forme qui sera alors sa signature pour la suite : et c’est sur Échos, le long morceau qui occupe une face entière, que les quatre peuvent se sentir enfin libérés de l’emprise de leur mentor, qu’il aura fallu peut-être mettre à bas (dans Un de ces jours… ?) : Personne ne nous a montré la terre, personne ne nous à expliqués les pourquoi et les comment, mais quelques chose remue et quelque chose essaye, et commence à grimpe vers la lumière.

On avait bien dit que la couleur était le vert n’est-ce pas ? Le vert est la couleur du destin ; le destin se tutorise, le destin est avide : le destin est végétal. En un sens c’est un hasard, c’est-à-dire une somme de contraintes ployées, pliées, pour fabriquer une vie. C’est en résonnant sur ces échos, précisément, en évoluant dans ces tensions, que se prépare, poursuit et affirme une vie, c’est-à-dire une esthétique, c’est-à-dire une forme.

 

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  1. Ou : il faut être deux pour comprendre ?
  2. Le lutin, Prends ton stéthoscope et marche, Lucifer Sam, etc.
  3. As a matter of fact, j’ai découvert cet album grâce à mon ami Nicolas et j’avais à l’époque décidé de vivre hors de l’appartement de mes parents : je m’étais fait une espèce d’espace personnel dans une espèce de comble de la maison ; de poser le diamant sur le disque, de s’assoir avec l’une de ses toutes premières clopes comme l’une de ses toutes premières érections, fut une expérience effectivement bouleversante, oui. C’était inouï, au sens fort du terme (et je dois dire que ça l’a été jusqu’à la Dernière bande, des paysages jamais entendus alors — à cette époque-là, on ne téléchargeait pas en vingt minutes les œuvres complètes avec les inédits les face b, les live, les compilations et tout le toutim ; les albums s’achetaient un à un, alors en cassette ou en disque compact, ceux-là coutaient la peau du cul, et on devait attendre pas mal, et il fallait encore les trouver — et où ? les disquaires mouraient…), et les paysages, les idées, les possibles, justement, qui sont nés à chacune de ces secondes sont venus se ficher directement dans mon corps et mon cerveau, directement se greffer à même mon âme.
  4. Toute une partie de l’histoire du groupe se joue en dehors des disques, sur la scène ; cette histoire est à présent bien connue, mais à l’époque, quand on découvrait Pink Floyd dans les années 80, aucune trace de ces concerts n’était visible, à part quelques photos. L’étude de l’évolution des setlist est alors fortement enrichissante. Le site Setlist est, à cet égard, une ressource indispensable

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