Le grand raout du ciel

29 juillet 2017



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Est-ce que le dernier couplet va rimer ?

Pink Floyd : une esthétique accomplie, accomplie pour elle-même et accomplie pour le rock. Une esthétique née sur la douleur de l’absence, et qui dans l’absence finira par sombrer.

Les cinq membres du groupe sont également liés par des relations complexes, contradictoires, réciproques, divergentes, congruentes… Il n’y a qu’à observer — dans la période qui nous intéresse plus particulièrement, c’est-à-dire 1965-1983, mais beaucoup plus précisément entre 1969 et 1973, dans ces cinq années d’intense créativité ininterrompue, la manière dont le groupe travaille : en proposant les morceaux d’abord sur scène, en improvisant beaucoup, en récupérant des morceaux de pièces passées, en les réactualisant, formant ainsi une toile d’une cohérence vertigineuse.

En ne considérant que les morceaux publiés de 1967 à 1975, je dénombre 88 + 26 (les officiels + ceux qui sont sortis plus tard) morceaux :
— 19 + 13 sont écrits par le groupe à quatre avec Gilmour
— 22 + 2 par Waters
— 13 + 7 par Barrett
— 8 + 0 par Gilmour et Waters
— 6 par Wright
— 4 + 2 par Gilmour
— 2 + 2 écrites par le groupe à quatre avec Barrett
— 3 + 0 par Mason
— 2 + 0 par Gilmour, Waters et Wright
— 1 + 0 par Gilmour, Mason et Wright
— 1 + 0 par Gilmour et Wright
— 1 + 0 par Mason et Wright
— 1 + 0 par le groupe à quatre avec Gilmour + Ron Geesin
— 1 + 0 par Wright et Clare Torry

Même dans les collectifs à auteurs multiples — c’est-à-dire où l’écriture n’est pas dominée par un unique auteur (Dire Straits, The Who) ou un duo comme Lennon/McCartney, Plant/Page (voire Jones/Page/Plant) ou Jagger/Richards — comme par exemple Yes (c’est vrai que cela concerne peut-être plus le genre progressif) — on voit rarement un tel travail en partage.

Une autre caractéristique de l’écriture floydienne, est ce travail d’écriture scénique. En utilisant les données du site Setlist, qui recense le maximum de setlists des concerts d’un très grand nombre de groupes, on se rend compte que, avant 1973, les morceaux les plus joués du collectif sont, dans l’ordre :
1. Attention avec cette gratte, Eugène
2. Réglez les commandes pour le cœur du soleil
3. Échos
4. Un brouet plein de secrets
5. Un de ces jours
6. Mère au cœur d’atome
7. Cymbeline
8. Maîtresse astronomie
9. Survitesse interstellaire
10. Embryon
11. Vert est la couleur
12. Vieux gros soleil
13. Obscurci par les nuages
14. Quand tu es dans…
15. Touc h po vr
16. Plus de blues
17. Plus d lumière
18. Prairies de Grandchester
19. Ardent
20. Passer le temps + Vif-argent ex æquo

Si l’on ajoute les morceaux de La face cachée…, bien sûr, ils se placent en bonne tête, mais le premier, L’argent, n’arrive jamais que quatrième, puis Eux et nous sixième et les autres septièmes ex æquo… Ces données peuvent également ous aider à comprendre comment sont imbriquées les gens, les époques et les musiques.

Pink Floyd propose une esthétique ritualisée, passée à l’âge adulte. Je me souviens que, dans l’écoute anxieuse de notes inédites, nous nous formions aussi à la séparation.

Je me souviens des cassettes1, achetées sur les autoroutes des vacances, brûlées de soleil, qui résonnaient leurs étranges plages inouïes dans la voiture suffocante ; puis des premiers disques compacts, Mêlée, projetée de sommet en sommet dans les montagnes corses, La face cachée… délayée en bord de mer.

La musique de Pink Floyd construit des paysages qui, par la suite, accompagnent l’auditeur dans sa progression personnelle, dans sa vie. L’œuvre ici n’est pas un simple catalogue de chansons — même si ce catalogue peut objectivement s’étudier — c’est un tout ; chacune de ses parties résonne avec une autre, en provient ou la nourrit, dans un intense va-et-vient d’échos, de mémoire, de ricochets.

Sans doute ce qui rend cette musique aussi accessible qu’impérissable, que Le grand raout dans le ciel, par exemple, cet instrumental littéralement insufflé, enrichi par l’incroyable prestation improvisée de Clare Torry2, pourrait indéfiniment chanter dans le silence du système solaire…

Dans le mouvement d’une boucle, du cycle initié dans Chapitre 243, au tout début de l’histoire du groupe, ce morceau, toujours instrumental, résonne à mille lieux de notre ouverture, Hommes de boue : mais qui pourrait nier que ce n’est pas le même son ? Et qui pourrait nier qu’une éternité, une vie en somme, s’est accomplie dans ce minimum de laps ? Dans le temps menteur de la publication (qui n’est pas celui de la création), pas même une année s’est déroulée (entre le 2 juin 1972 et le 1er mars 1973, l’auditeur “normal”, pas celui d’aujourd’hui ayant accès à toutes les archives, a dû patienter seulement neuf mois (!)), mais tout le groupe a changé. Il termine un cycle, sans doute, et avec son huitième album, un autre se prépare.

Et le soleil est le même, d’un certain point de vue, mais toi tu es plus vieux.

 

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  1. On trouvait surtout Le flûtiste à l’orée de l’aube, le premier disque, ou la compilation nord-européenne et italienne de la série Maîtres du rock — on ne voyait pas bien le lien avec le rock, mais on l’écoutait quand même. Ça ronflait dans la 504, on entendait mal beaucoup de bruit !
  2. Qui a bataillé pas mal pour faire reconnaître ses droits sur l’œuvre.
  3. Un mouvement s’accomplit en six étapes ; la septième amène le retour.

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