La couleur que tu veux

5 juillet 2017



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On ne peut plus imaginer, vu d’ici, ce qu’étaient ces terres, avant la “révolution” culturelle qu’a représenté la naissance de la contre-culture. On ne peut plus aujourd’hui imaginer ce qu’était ce monde sans ces recours faciles, des diversions, ces entretiennements.

Londres par exemple, qui pour tout un tas de raisons qu’on peut facilement lister (mais nous ne le ferons pas car ce n’est pas l’objet ici), s’est retrouvée au centre de ce maëlstrom électrique qui a vu, en très peu de temps, quelques mois, quelques années, l’électrification de la musique, la mise en place d’un nouveau public dit adolescent, la violence politique, l’hégémonie de la radio et du cinéma, puis la naissance de la télévision, puis de la télévision en couleur, la voiture, l’américanisation du monde et les prémisses de ce que bien plus tard on appellerait mondialisation.

Et si on conçoit que Londres se retrouve ainsi au centre du monde (un peu comme Paris l’avait été avant la Grande Guerre, n’est-ce pas — une autre contre-culture, pas si différente, rayonnait alors), on ne peut pas, aujourd’hui, se représenter ce que pouvait bien être Londres au sortir de la guerre, avant la périurbanisation qui allait faire d’elle la plus grande aire urbaine d’Europe occidentale (après Moscou et Istanbul en Europe tout court).

Dans la difficulté de l’expérience, nous avons recours à l’imaginaire.

Il apparaît très difficile par exemple aujourd’hui de comprendre comment quatre (cinq) jeunes gens qui naissent ou grandissent sur le territoire de cette aire urbaine londonienne se soient connus, et retrouvés, autour du projet artistique collectif, aussi cohérent que pertinent, appelé Pink Floyd.

Ils sont donc quatre (ou cinq), par année de naissance :
• Richard William Wright (28 juillet 1943 – 15 septembre 2008), né à Hatch End, Middlesex ;
• George Roger Waters (6 septembre 1943), Great Bookham, Surrey ;
• Nicholas Berkeley Mason (27 janvier 1944), né à Edgbaston, Birmingham, West Midlands, mais ayant grandi à Hampstead, Londres ;
• Roger Keith « Syd » Barrett (6 janvier 1946 – 7 juillet 2006), Cambridge, Cambridgeshire ;
+
• David Gilmour (6 mars 1946), Cambridge, Cambridgeshire.

Venus de différentes réalités, ils se retrouvent à Londres, par le biais, tout d’abord, de la faculté d’architecture de la London Polytechnic : Waters et Mason se rencontrent les premiers, et jouent avec Keith Noble et Clive Metcalfe ; Wright les rejoint, on est en 1962. Ils se produisent sous le nom de Sigma 6, puis finalement Tea Set. Je passe sur l’histoire, elle est bien détaillée par ailleurs : Bob Klose les rejoint. Waters, qui était jusque là à la guitare, prend la basse. Wright, qui n’a pas toujours la possibilité de trouver un piano, joue également de la guitare. Syd Barrett les rejoint lorsque Metcalfe et Noble partent fonder un nouveau groupe. Barrett et Waters étaient des amis d’enfance : cela aussi est étonnant (et plus étonnant encore : Barrett connaissait déjà Gilmour qui, lui, faisait des études techniques mais, en tant que musicien, tournait déjà beaucoup plus qu’eux). Klose est finalement contraint de retourner à ses études et, à la mi-1965, le groupe qui se fait désormais appeler Pink Floyd Sound, est un quatuor où Barrett devient le guitariste, et le principal auteur et compositeur.

Il y a un mythe, sans doute présent un peu éventé, selon lequel Pink Floyd signifie Flamand Rose, ce qui n’est pas le cas. Flamand Rose en anglais se dit Pink Flamingo. Comme le groupe découvre qu’un autre groupe s’appelle déjà Tea Set, lors d’un concert, ils changent de nom à la va-vite. Barrett improvise le nouveau en accolant les prénoms de deux bluesmen du Piedmont (plateau qui longe les Appalaches à l’est, entre le New-Jersey et l’Alabama) : Pink Aderson et Floyd Council.

 

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Architecture : imaginer, représenter et bâtir des espaces ; on imagine que ces études ont aidé le groupe à concevoir non seulement leur musique, mais aussi les spectacles que bien vite leurs concerts vont devenir — avec des projections de couleurs, des happenings comme une séance de thé en plein concert, les lumières et la gestion de stéréophonie, puis de la quadriphonie et, plus tard, des films (d’animation ou non), des objets volants, comme des avions ou des cochons, l’écran circulaire géant derrière le groupe.

Ce qui est certain, c’est qu’à une époque d’effervescence extrême, les quatre membres ont pris leur temps, et ce temps a été, comme pour une large partie de ces populations d’extraction sociale populaire qui deviendront les étendards de la contre-culture (ou de la classe moyenne naissante ou s’affirmant), nourri par l’accès aux études secondaires.

Ce qui est répété enfin, c’est que dans le monde britannique d’après-guerre, ravagé et triste, l’aspiration à un monde meilleur est de mise. Le mouvement hippie, le Swinging London, le psychédélisme contribuent à ces imaginaires.

Projetés dans cette ambiance cardinale, un peu comme ils se percutèrent dans les locaux de Regent Street, les membres de Pink Floyd ne semblent pas spécialement embarqués par toutes ces nouvelles idées — alors qu’on leur prête pourtant volontiers cette mainmise et ce rôle de meneurs.

La rapidité de l’œil
Trompe l’esprit
L’envie est le lien entre
L’espoir et les damnés

Chacun d’eux, de manière plus ou moins loquace, prend rapidement ses distances avec ces potentielles récupérations ; est-ce par ce qu’ils ont un projet plus vaste, plus complexe ? Est-ce par leur étrange acoquinage de personnalités diverses (la suite le montrera) ? Est-ce leur formation : dessiner des plans, projeter des idées ? Le délai que cela a représenté ? Est-ce l’ironie qu’ils ont chevillée au corps, comme une aggravation de l’humour anglais ?

Ils traduisent en tout cas ce manque de participation à l’euphorie générale.

Hier soir j’avais trop bu
Assis dans un club avec trop d’idiots
À jouer aux règles
Qui cherchent à impressionner mais, au fond, ineptes
J’ai pris un autre verre
Verre ah verre ah verre ah verre ah verre

Quelle façon de passer cette soirée
Ils se montrent tous avec leurs amis
Ils jouent le jeu
Mais moi, dans ce spectacle, j’aurais dû être
Loin
Loin loin loin loin loin

Quoi qu’il en soit, dans tout le cirque qui durera toutes ces années de formation, jusqu’au premier simple puis jusqu’au premier disque enregistré, et même encore un peu après, Syd Barrett sera celui qui, de la plus éclatante des manières, pourra se sentir à son aise dans ce monde balbutiant — mais de quelle manière ! Déjà éloigné du monde, vaguant divaguant, déjà s’écrabouillant sur la réalité comme il s’évapore et se consume, comme il s’éparpille se crépite se grignote, comme il se mâche s’emportepièce et se morcelle dans la dynamique de sa trajectoire…

J’ouvre la porte sur une pièce vide
Alors j’oublie

 

ƥ

 

Vraiment, on peut ouvrir la boîte de peintures, c’est vrai. On peut colorer le monde, on peut choisir la couleur que tu veux. Cela n’a pas beaucoup d’importance, finalement, tout est toujours sombre.

 

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