J’aimerais que tu sois là

26 juillet 2017



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Un morceau en particulier, mal connu, est disponible seulement sous forme de démo datant de 1968 : c’est une espèce de chant de désespoir (et de remords peut-être) de Waters relativement à l’exclusion de Barrett : Enfermement de l’enfant fleur. Ce qui frappe particulièrement avec ce morceau, c’est non seulement qu’il va nourrir effectivement le filon créatif de Waters, à travers J’aimerais que tu sois là, mais surtout que ses deux premiers vers : Est-ce que tu te rappelles de moi ? Comment on était alors ? seront repris mot pour mot, avec la même mélodie, quinze ans plus tard dans Tes passés possibles sur La dernière bande.

Cette chanson na jamais été enregistrée par le groupe, mais elle paraîtra finalement, en 1999, sur l’album de Marianne Faithfull, Routes vagabondes.

Roger Waters porte plusieurs blessures personnelles, qui le regardent, sans doute, mais qu’il cherche obstinément à nous montrer à nous aussi. Je l’ai déjà dit, c’est Le mur qui fera ce sale boulot : la disparition du père à la guerre, le trop d’amour de la mère, les relations amoureuses, le malaise lié à la gloire, ce sont autant de thèmes obsessifs (donc) qui se tressent et se méandrent jusqu’à aujourd’hui1 (le dernier album solo de Waters, Est-ce cette vie dont nous voulons vraiment ?, sorti en 2017, tire beaucoup son esthétique de ces années floydiennes2

Mais avant cette exposition purement égotique (même si amorcée ça et là auparavant), Waters, avec le groupe (encore), et après avoir atteint ce qu’il saisit très vite comme son acmé créatrice (laquelle est secondée, ceci de manière beaucoup moins anticipée3, par un succès mondial écrasant toute concurrence — le disque est toujours dans les meilleurs ventes du Billboard, avec à ce jour 486 semaines de présence (que divise douze font quarante ans et demi) — écrasant aussi toute capacité collective de rebond), comprend qu’il faut faire quelques chose de nouveau, de neuf. Quelque chose de neuf et de nouveau, cela signifie, en un certain sens, changer aussi de rythme (le succès soudain permet cela, et permet toutes les dérives collatérales).

Mais comment faire ? Les habitudes (toutefois) sont encore là : en 1974 le groupe n’a pas réellement de nouveau matériel, mais imagine un album, qui ne verra pas le jour, qui serait composé de morceaux faits de sons qui ne seraient pas produits par des instruments de musique : Projet ménager. Comme le dit encore une fois Mason (d’une redoutable mémoire pour ces moments sans son-preuve), c’était un moyen de gagner du temps avant de s’attaquer à un vrai projet :

Comme des gosses, nous avons cassé des ampoules électriques, effleuré le bord de verres à vin, joué avec de l’eau en remplissant des saladiers avant de les renverser dans des seaux. Nous avons déroulé des mètres de scotch, vidé des aérosols, actionné des appareils pour trancher les œufs, et débouché des bouteilles de vin.

Mais, toujours selon Mason, « on se consacrait à la mécanique des sons plutôt qu’à la composition de la musique ». Il y avait des collaborations plus individuelles, avec Robert Wyatt, avec Andy Summers (pré-Police), et puis les tournées continuelles, et puis l’“affaire Gini4”…

Toutefois, pour ne pas changer ses habitudes, le groupe met en place en répétition, puis sur scène, trois nouveaux morceaux : deux chansons, Délire et bave et Tu dois être cinglé, qui seront réutilisées dans Animaux (sous le titre Moutons et Chiens) et la pièce, imaginée d’abord pour Projets ménagers, à partir de doigts tournés sur des verres en cristal, sons ralentis et traversés par la machinerie du studio, qui deviendrait Brille, ô diamant fou — qui pourrait même devenir un long morceau (comme du temps d’Échos, on dirait que ça fait un siècle !). Bref, entre tournées et longues pauses perdues au squash, aux courses de voiture, et à la séparation progressive des membres, la forme d’un nouvel album voit le jour.

Ce sera Je voudrais que tu sois là, un disque tellement plein de pathos qu’il en devient presque abrasif : non pas dégoulinant ou sale, simplement… trop parfait. Brille… est devenu effectivement un long morceau. Et c’est sur ce morceau, en plein enregistrement, qu’en juin 1975 débarque un inconnu en studio, selon les dires de Mason « un gros type au crâne rasé, vêtu d’un vieil imper tout froissé. Un sac en plastique à la main, il avait un air assez inoffensif, mais dénué d’expression ». Ni Waters ni Mason ne le reconnaissent et Gilmour leur révèle que ce personnage incongru est Syd Barrett.

Le fait que Barrett fasse surface en plein durant l’enregistrement de la chanson qui, de toutes, lui est plus personnellement adressée, marquera le groupe à jamais — et a sans doute donné au morceau une poignance unique.

On trouve une très explicite lecture de ce morceau dans sa clef barrettienne chez Phil Rose, on ne peut qu’engager le lecteur à aller lire ces pages brillantes ; mais au-delà de l’interprétation, comment ne pas céder à l’inexorable ironie de la situation. Ces pages sont bien connues, de l’hagiographie du groupe, il n’est pas utile de s’y attarder.

J’aimerais que tu sois là, la chanson homonyme, est peut-être parmi les plus belles du répertoire du groupe, et peut-être l’une des plus belles balades du rock. Elle est proprement géniale, parce qu’elle permet de se dédouaner deux fois : dédouaner le groupe, vis-à-vis de la force créative de Barrett, mise sur le côté ; dédouaner Waters de sa toujours plus forte prééminence qui aura pour conséquence l’implosion, en associant son destin à celui de l’ami génial perdu pour tous, conférant ainsi une espèce de fatalité compatissante. Elle ne fait pas même l’effort de prendre des gants : Nous sommes tous les deux deux âmes prisonnières d’un bocal, année après année, qui courrons sur le même sol. Et qu’a-t-on découvert ? Les mêmes vieilles peurs. J’aimerais que tu sois avec moi.

Le temps du travail à quatre s’éloigne, subitement se prend du plomb dans l’aile, et la suite sera plus que difficile — là encore, bien documentée, et il n’est pas utile d’insister : Le mur scellera la fin du groupe et La dernière bande sera son testament. Les deux disques (studio) qui suivront seront anecdotiques, répétitifs, rancuniers, en un mot : inutiles. Waters parti, ce n’est pas seulement la force créatrice du groupe qui s’efface. C’est comme un second départ de Barrett, c’est la fin, purement et simplement, du génie collectif, jusque là porté par l’absence de Barrett. C’est d’ailleurs courageux, de la part de Gilmour et Mason, de penser pouvoir ressusciter le groupe après le départ de Waters ; ça aurait même pu marcher ; sauf que Waters parti, c’est toute la cohérence du propos artistique qui se dissout. les deux albums de Gilmour et Mason (Le son délicat du tonnerre et La cloche de la division), malgré les qualités intrinsèques des deux artistes, sont tout simplement ineptes, et si la justice à bon droit leur concède le nom de Pink Floyd, tout le sel que ce nom porte s’en est allé avec le ressac du bassiste.

Pink Floyd aura été ainsi l’histoire mouvementée de cinq jeunes britanniques dans le monde du rock, qui se souderont autour de l’absence. Cette absence roborative sera l’unique moteur de leur collaboration et, lorsque l’absence perdra de son aura romantique ou tragique pour se muer en effacement ou reniement (on voudrait inventer le mot niement), il n’y pas plus aucune possibilité pour les artistes de concevoir un son, une mesure pour combler ce vide.

J’aimerais que tu sois là, en définitive, marque la fin de du parcours initié par la bande-originale du film de Barbet Schroeder La vallée et n’en tire aucune leçon. Si la vallée, précisément, suscite la passion des voyageurs, des mystiques, des géographes, c’est bien parce qu’elle est « obscurcie par les nuages », et non pas, ô jamais, parce qu’elle est seulement imaginaire. Elle est un imaginaire voilé. C’est le sens du travail de Syd Barrett, délégué au groupe puis repris brièvement par le seul Roger Waters, avant son isolement si fort bien décrit dans Brille… et J’aimerais que tu sois là : Tu as percé le secret trop tôt ; tu as pleuré pour la lune […] Viens l’étranger, la légende, le martyre […] viens le peintre, le flutiste, le prisonnier, et brille !

 

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  1. Ce sont d’ailleurs des rengaines typiques du rock britannique de cette génération un tantinet obscène : Peter Townshend, John Lennon, Jimmy Page peut-être rejoignent Waters dans cette psyché.
  2. À ce titre beaucoup moins intéressant à mon avis que le précédent, Amusés à mort, qui remonte — déjà — à vingt-cinq ans en arrière, 1992.
  3. Mason :

    Dès qu’il fut terminé, nous avions tous conscience de la qualité de The Dark Side Of The Moon, un album nettement meilleur que tous ceux que nous avions composés auparavant. Toutefois, je n’avais aucune idée de son potentiel commercial, et je fus aussi surpris que les autres quand les ventes explosèrent.

  4. Un “merchandising” contre-nature qui pourrira la vie du groupe.

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