Hommes de boue

2 juillet 2017



piste suivante →
Sommaire

 

Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon…

En 2013 je traversais la France depuis la Drôme pour me rendre en Brenne suivre une formation. Je venais d’acquérir une voiture qui — hasard — vient de rendre l’âme. J’avais fait une halte chez des amis à Clermont-Ferrand. Peu après Clermont, sur une bretelle d’autoroute, la voiture glissa sur une flaque d’huile et je fus à deux doigts de perdre et la voiture et la vie. Je parvins à la maintenir sur ses quatre roues et à ne pas m’écraser contre le mur de soutènement vers lequel je fonçais ; je parvins à repartir avant le choc des autres voitures qui déboulaient derrière. Je repartis, sonné. La formation se passa dans une drôle d’atmosphère, fébrile, reconnaissante. Je me souviens qu’aussi bien avant l’accident qu’après, et même pendant la formation, dans le lit superposé du dortoir où on était, j’avais une obsession : cette chanson de Pink Floyd : Hommes de boue que j’écoutais littéralement « en boucle ».

C’est un instrumental : cela épargne la difficulté de la traduction du texte — mais cela rend les impressions, les sentiments, les paysages, qui naissent de son écoute d’autant plus difficiles à décrire.

Ce qui m’avait frappé alors, et alors que je connaissais ce disque depuis l’adolescence — c’était combien cette chanson (et en un certain sens tout l’album) concentrait tout ce qu’allait devenir la musique de Pink Floyd, et en particulier La face cachée de la lune, l’album probablement le plus abouti du rock’n’roll (et je peux témoigner que j’en ai écoutés, des albums).

Ce morceau devenait pour moi la pierre angulaire de tout l’édifice esthétique du groupe, qui avait réussi en très peu d’années, en quelques mois, la transition depuis le groupe de skiffle ou rythm’n’blues classique du pré-Swinging London, en passant par l’ère psychédélique qui est l’apanage de son premier album (et, en témoignage, le disque live d’N’golo n’golo), pour arriver : là. Les bases du rock progressif, dans ce qu’il n’a pas encore de poussif ou de pompier — même si on sent que la pente n’est pas loin et menace, on l’a frôlée de très près dans Mère au cœur d’atome).

Hommes de boues se trouve sur l’album Masquée de nuages, qui sert de bande originale du film de Barbet Shroeder La vallée. Il y aurait déjà ici beaucoup de choses à dire (c’est le contexte) :
— nous sommes en 1972, Pink Floyd est déjà largement mondialement connu ; à tel point qu’il multiplie les collaborations non strictement musicales : les ballets avec Roland petit, le film à Pompéi, et de nombreuses tournées depuis de nombreuses années ;
— l’album se situe entre Mêler, le premier album disons moderne de Pink Floyd et La face cachée de la lune, qui sera un véritable ras-de-marée, et sans doute l’une des causes principales des difficultés du groupe, qui le mèneront à sa perte.
— la chanson est écrite par Roger Waters et David Gilmour ; à cette époque, depuis le retrait de Syd Barrett qui signait la quasi majorité des titres, l’écriture se veut collective, et rares sont les morceaux d’un seul auteur — et même dans ce cas, il y plusieurs ! Ce n’est qu’à partir de La face cachée, mais surtout J’aimerais que tu sois là que s’installe l’hégémonie de Waters…

 

On sait encore peu de choses de la Papouasie-Nouvelle Guinée : qu’on y parle 800 langues, que les montagnes culminent à près de 5000 mètres, que jusqu’aux années 1870, elle était pratiquement inconnue des Européens. Le pays est l’un des derniers lieux sauvages du globe. Île de hautes montagnes, en 1969 les cartes du pays présentent de vastes zones blanches : les régions réputées invisibles du fait de brumes perpétuelles. C’est l’une de ces vallées, supposée être littéralement le paradis sur terre que cherche Gaëtan, dans le film de Barbet Shroeder ; il est accompagné dans sa quête par Viviane, l’épouse du consul d’Australie, elle-même à la recherche d’une magnifique plume d’oiseau supposé y vivre, et Olivier dont l’unique intérêt dans l’affaire est l’aventure.

 

ƥ

 

Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon. La musique, en un certain sens, est l’une des formes civiles qu’a trouvée l’homme pour domestiquer ses obsessions. Un thème lancinant qui revient : un accord de piano plaqué, une caisse claire dont la sécheresse est renversante, quelques glissandos de guitare : rien ne laisse supposer la soupe d’orgue Hammond qui arrive, les roulements des peaux et le crissement des cymbales, enfin les cris d’orfraie de la guitare : il y a bien deux moments dans la chanson, pivotant autour d’un bref silence qui est un soupir dans la vie. Une déglutition.

Rarement un morceau a pu montrer la cohésion du groupe : non seulement les instruments et leurs voix se fondent en une couleur inédite, mais l’ambiance sonore, dévolue au mixage et au matriçage, leur rend une imparable justice.

C’est une histoire collective, peut-être qui se joue.

Cet air, dans le film, coïncide avec une scène où l’héroïque Bulle Ogier fait la rencontre des « hommes de boue », des indigènes de la tribu des Mapugas à la peau grise de la boue et portant de magnifiques masques effrayants. Elle se retrouve ici seule femme au centre d’un groupe d’hommes, et un étrange ballet a alors lieu.

Paradoxalement, c’est-à-dire sans doute inconsciemment de la part de tous les protagonistes, du réalisateur aux acteurs, des musiciens aux producteurs, cette scène portée par ce morceau représente sans doute toute l’ironie tragique, toute la puissance symbolique, et toute l’indécence ingénuité de la contre-culture, dont les uns comme les autres se sont révélés des lecteurs critiques quand on leur prêtait des allures de chantres.

Car nul n’est dupe dans l’histoire, à part peut-être Gaëtan-Jean-Pierre Kalfon qui aura toujours cru, sans doute un peu trop, au sens de l’histoire (ce qui ne retire rien à son jeu exceptionnel, au contraire même), et bien sûr Viviane-Bulle Ogier, dont c’est précisément le rôle pathétique dans l’histoire.

Mais Schroeder comme Pink Floyd ont trop fréquenté les mouvements hippy et psychédélique pour ne pas prendre les vessies pour des lanternes.

 

ƥ

 

Les hommes sont faits de boue, et ils portent des masques. Les membres de la tribu miment, dans un geste propitiatoire et carnavalesque, leur puissances supérieures : ils traduisent le respect des pratiques ritualisées et des croyances. La société qu’ils fabriquent n’est pas politique. Olivier tente de l’expliquer à Viviane, qui voit dans leur tradition la clef pour le monde moderne, une solution au consumérisme et à l’individualisme qu’elle déduit trop vite du jeu hippy où elle est propulsée ; Viviane est romantique : elle non plus ne peut éviter de se leurrer sur la beauté et la solennité des masques et des peaux grises.

 

ƥ

 

C’est ainsi que le morceau Hommes de boue incarne toute la puissance du groupe et peut-être aussi tout ce qui fait que ce groupe, en quelques années, à pu emmagasiner et catalyser tout ce que le rock pouvait condenser d’énergie.

L’album est évidemment considéré comme l’un des albums mineurs, à peine moins bien que Plus, “obscurci” lui-même par sa place entre Mêler et la La face cachée…, certes plus aboutis. Mais il présente l’avantage, à la manière des journaux d’écrivain, de révéler la qualité du travail — encore collectif, j’insiste — des quatre hommes.

Voici la thèse : le rock, en tant que rock, après La face cachée… (et Exil Grand’Rue des Rolling Stones), aura dit tout ce qu’il pouvait dire avec les moyens qu’il avait. Rien ne sera plus pareil après : ni les moyens, ni les habitudes ; ce qui s’était produit après l’âge d’or des années 55-60 allait se reproduire, et aucun impétrant, ni Bob Dylan, ni John Lennon, ni David Bowie, malgré le cri primal, le cynisme ou l’esthétique berlinoise n’y pourrait rien — et n’y trouverait à redire.

Reprenons…

 

piste suivante →
Sommaire

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Hommes de boue sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta