Gaffe avec cette gratte, Eugène

14 juillet 2017



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Oui il y a cette autre dimension, inhérente au fonds imaginaire et esthétique de Pink Floyd, mais peut-être en fin de compte commun à tout le rock de cette époque, puisqu’il est fabriqué et inventé par de jeunes personnes qui le vivent sans doute comme un moment initiatique, en tout cas un moment objectif où ils passent de l’adolescence à l’âge mûr — chose rendue plus significative encore par la forme d’art qu’est le rock, puisqu’il est censé s’arrêter seulement à l’adolescence : l’adolescence comme adresse.

Quelques auteurs comme Pink Floyd, mais aussi John Lennon, David Bowie, Bob Dylan, Neil Young, les Rolling Stones, bref tout ce que le monde connaîtra de dinosaures lorsque explosera le punk ont tenté, pas toujours avec succès, de porter le rock vers un contradictoire âge adulte.

La lune vieillit et, sur le même album, il y ce morceau, Bout d’enfance. Puis dans La face cachée…, il y aura la célèbre chanson Le temps. Nombreuses sont les références à la vieillesse qui, si l’on veut, est le problème numéro un du rock’n’roll : comment chanter pour des midinettes et des boutonneux quand on approche les trente, puis les quarante ans (et plus !). Soit on considère qu’une forme peut exister — mais dans ce cas-là il s’agit de se démarquer de l’imaginaire “ado” (teenager, dit-on en langue shakespearienne depuis à peine un siècle), et c’est ce que dit Keith Richards quand il se compare à l’âge canonique des bluesmen ; soit on fait une autre musique — et c’est ce que feront Bowie ou Tom Waits, par exemple. Mais la plupart du temps, pourtant, les types sont ridicules.

Grandir, c’est quitter l’innocence : c’est transformer des peurs engloutissantes en habitudes maniaques, obsessions, délires. En un certain sens, c’est domestiquer l’angoisse, la placer à l’intérieur de la maison (pour garder un œil sur elle, ou pour se laisser engloutir ?).

Depuis le Rêve de Julia, le thème est repris, c’est vrai : il est là présent dans les collages bruitistes et les bruitages des suites, comme Mère au cœur d’atome (section Bouse collante), ou Échos, où les inquiétants volatiles (?) de la section surnommée justement « de la mouette » s’accordent tellement bien aussi aux paysages pompéiens. Elle est là dans les cris successifs, les avions qui s’écrasent, les trains qui frôlent ou les bombes : tous les disques ont ces sons, même les albums solos de Waters.

Gaffe avec cette gratte, Eugène est un autre instrumental fameux et emblématique, et tout d’abord parce que c’était l’un des morceaux de choix des concerts entre sa création en 1968 jusqu’à… 1973 (une fois encore, et La face cachée…). On entend un premier passage dans le film The Commitee de Peter Sykes, mais dans une désastreuse version. Elle apparaît véritablement sur scène, comme une annexe de la chanson Le vert c’est la couleur (un autre morceau phare de l’époque en public, avec Cymbeline), sous le titre : Continuez de sourire, tout le monde. Elle est ensuite jouée, dans sa forme pratiquement finale, notamment à la BBC sous le nom Femme assasinérotiques. Elle est ensuite publiée sous son nom actuel comme face B du simple Pointe-moi au ciel. Elle est intégrée plus tard à la suite L’homme et le voyage, sous le nom Assailli par des créatures des profondeurs. Elle apparaît encore sur le disque live de N’golo n’golo, puis sera également intégrée à la bande-originale de Zabriskie Point, où elle coïncide avec la scène finale de l’explosion de la maison : c’est pour ce morceau d’ailleurs, explique Gilmour, qu’Antonioni a recruté le groupe ; elle porte encore un nouveau nom, Entre, numéro 51, ton temps est épuisé1. Elle est enfin visible dans le live a Pompéi, mêlée à des images d’éruption de l’Etna filmées par Haroun Tazief.

Les terreurs nocturnes, les monstres, la peur d’être englouti, avalé, par des créatures marines, des femmes, ou simplement piégé par des sentiments ou des faiblesses, la chanson porte tout cela en elle. Le titre avec Eugène est obscur : le titre original avec ce mot axe (« hache »), peut évoquer aussi bien un accident qu’un meurtre (un tueur en série à la hache de l’époque se serait appelé Eugène), que la musique, axe en argot désignant la guitare (l’un des roadies de PF se serait appelé Eugène et aurait abîmé l’une des guitares de Gilmour malgré les avertissements) : tout ceci importe peu. Beaucoup plus intéressante est la chanson en soi, qui est pratiquement un instrumental (il n’y a que la phrase titre, sauf à Pompéi où Waters ajoute quelques paroles tout aussi absconses).

Sur de gentilles effluves de Farfisa aux échos de guitare, un petit tempo plein de cymbale ride et cercle d’étain, se noue peu à peu l’air, qui tourne sur un accord unique, parfois supporté par la voix de tête de Gilmour. La longue préparation se densifie puis se raidit, tandis qu’augmente le volume, jusqu’au murmure de la phrase-titre, subitement suivie d’un sec et fort double roulement de caisse claire, pour exploser en un sauvage cri rauque et éraillé de Waters.

Là encore, on est surpris de la qualité de la chanson, qui n’a guère pris de ride, finalement. Le cri reste le cri. Explosion de la maison dans le film d’Antonioni, irruption de l’Etna avec coulée de lave et projections de cendres chez Tazief, le cri est une libération primale, tempétueuse, qu’accompagnent roulements des toms, déchirures de guitares, cymbales éclatées, orgue Hammond chauffé à blanc, jusqu’à un très progressif retour au calme. Le morceau pouvait durer vingt minutes sur scène.

En réalité il est inénarrable, et ininterprétable. Il est inextinguible. Il est inexpugnable.

Il est la solitude du groupe.

Il est la violence du groupe.

Il est tout le groupe.

Il est le primitif de Pompei2, et toute la mythologie citée ici ou là.

Il est précisément ce qui habite la face cachée de la lune. En ce sens, il est tout le contemporain : celui de la rupture, de la solitude, de l’aliénation. Il est tout le présent aussi.

Il est la conscience et la lucidité, et rien ne pourrait être comme avant, et rien ne pourra aller plus loin. Ce n’est pas la lune qui vieillit — pas plus que la mer ou les monstres qu’elle abrite.

Tu navigues à travers la mer
de pensées et souvenirs très anciens
Bout de l’enfance, ton imagination
se heurte aux dures réalités
Et comme la navigation est rude
tu te découvres des yeux humides
Toutes les peurs jamais parlées
te disent que tu dois faire ton dernier choix

 

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  1. Cette expression typique de la contre-culture possède une longue histoire…
  2. En réalité il a été réenregistré en Angleterre, hélas !

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