Féroce 98

23 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Drieu fait le premier bain de l’année, et l’eau est frisquette, mais non pas froide. On est à Banyuls, peut-être. Formation habitats marins, systèmes vivants du battage, prairies à posidonies. Drieu effectue ses premières plongées sous-marines. Il découvre le modne riche et coloré des épaves, des rochers, des prairies sous-marines, il découvre les poissons, les crustacés, les anémones.

L’eau est comme solide, brillante, métallique. Le soleil éclaire les premiers fonds.

Dans leurs combinaisons, les sept plongeurs n’ont pas froid. Drieu se plie aux recommandations.

Après plusieurs heures, puis plusieurs jours, ils sont meilleurs, plus habitués aux changements de gravités, à l’irisation de la lumière, aux sas de pression. Ils peuvent descendre à plusieurs mètres, puis plus loin encore.

Après plusieurs mois, Drieu est devenu un amateur plongeur. Il vit à Sète, avec cette fille biologiste, Emma, dont c’est l’unique passion. Drieu doit avoir vingt-cinq ans. La vie s’ouvre à peine, comme le bénitier qu’ils recherchent avidement. Il n’y a que la biologie, les apéritifs, l’amour et la mer.

Drieu, en son for et dans ses plongées solitaires, s’éprend des hauts-fonds ; il adore se faire peur ; il taquine les poulpes, se fait surprendre par la murène, recherche le mérou, et voudrait voir un poisson-lune1.

Drieu, dans le noir bleuté du dedans de la mer, là où ni l’air ni la lumière ne sont facilement bienvenus, Drieu s’oublie. Et il oublie le temps passer. Et il oublie qu’il a froid. Et il oublie qu’il est un corps. Il y oublie son nom et sa vie, il y oublie tout.

Plusieurs fois il aura des surprises, des problèmes techniques, des frayeurs, des vraies. À deux reprises il manque de disparaître, disparu à lui-même dans la suie liquide du fond. À deux reprise il manque de se noyer.

Un jour un beau jour il y parviendra. Ce manque sera comblé.

Aujourd’hui entre la Corse et Nice, sur la bateau. Drieu repense à Emma, à la vie d’alors, à Sète, à Banyuls. Il revécut la scène, les journées d’hiver, les jours de tempêtes.

Banyuls ou Sète ? Drieu s’assit et regarda la mer. Pendant quelques temps il resta immobile, comme s’il était venu là pour suivre les mouvements des autres nageurs et, bien que la brume l’empêchât de voir très loin, il demeura, avec obstination, les yeux fixés sur ces corps qui flottaient difficilement. Puis, une vague plus forte l’ayant touché, il descendit à son tour sur la pente de sable et glissa au milieu des remous qui le submergèrent aussitôt.

Aujourd’hui, les remous du bateau, le retour à la terre, à la nation, à la vie.

Puis Drieu refuse le bateau, ses remous, la nation, le retour. Il descend d’un étage, se retrouve sur le pont inférieur, en poupe, observe encore les tourbillons trublions des courants. Le bleu est intense, comme un œil, un appel ; le blanc est crémeux, l’écume est appétissante. Il met un pied sur une espèce de marche qui sert de rangement. Il se tient à la corde. Personne ne le voit.

Il tend le bras, comme une corde, il se détend d’un coup.

Il saute à l’eau. Elle est froide, mais pas tant que ça. Dans le bruit du moteur, son saut n’a pas fait un bruit remarquable. Il s’éloigne des remous des moteurs, qui s’éloignent à leur tour. Il attend le silence, la disparition du bateau. Il est en pleine mer, mais on voit encore les côtes de la Corse. La forme aiguë de la Serra.

Banyuls, Sète. Il plonge encore une fois, caresse les donzelles et les girelles, les sargues et les sars. Il descend, encore un peu, encore un peu. Il s’accroche à la roche, surprend un crabe, voit des méduses, prend peur, puis se rassure.

Il veut aller jusqu’au fond, voir le poulpe, les poissons plats.

Il veut rentrer au plus loin, rentrer en lui-même, disparaître.

Large capcorsin. Drieu plonge, mais il n’y a ni fond, ni roches, ni battance, ni poissons, ni crustacés, ni anémones.

Il ne voit pas la forme fuselée qui passe près d’un demi-mile de lui. Il est maintenant sous l’eau, attend avec sérénité qu’elle arrive, la Mola mola, le poisson lune, peut-être deux, peut-être vingt, ou deux cents, pour l’accompagner dans sa danse ronde, dans sa danse bleue, dans sa danse de mole où il espère une dernière fois s’ennivrer, les poumons déjà remplis de sel.

Il attend. Il attend comme jamais.

 

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  1. Il ne l’a pas encore vu, même aujourd’hui.

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