Féroce 97

21 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Comme il attendait encore une fois encore un bateau, Drieu, désormais las de tout, observait le petit manège des rebuts, et des fuites, les purges et les jets, tous les courants, les sous-courants, les presque courant, les courants latéraux, les courants sous-marins, les courants morts, les contre-courants, les courants tenants, les courants aboutissants, les courants visibles et invisibles, les courants mobiles et immobiles, les courants organiques et inorganiques, et il voyait, dans ce petit coin de mer, pas plus bleu que sale, pas plus verte que claire, pas plus salée que morte, pas plus noire que rouge, un autre petit coin de mer, parce que la Corse lui avait remémoré le père, la mer de Corse lui remémorait la mère1, un épisode qui a eu lieu un jour d’adolescence, alors qu’il était seul avec sa mère.

L’âge, à coup sûr était lycéen. D’un naturel mélancolique, Drieu n’aimait rien temps alors que ces samedis ensoleillés où il quittait le lycée et la vie du lycée pour une semaine pour retrouver non pas tant ses anciens amis mais se promener seul auprès des rivières (le Lez, le Fau), des montagnes (Miélandre, Miélandre, Miélandre), des quartiers éloignés du village où il était. Ses frères et sœurs étaient déjà partis pour les villes universitaires — il était le dernier — son père travaillait tout le temps n’était jamais à la maison. Avec sa mère, qu’il retrouvait alors, ils mangeaient des frites puis souvent si l’automne était vraiment2 cette morsure orange du monde, alors ils allaient se promener. Parfois loin, plus loin que simplement les champignons (deux pinets, trois pieds de mouton) de Graveyron ou Comps ou Vesc. Pont du Gard, arènes de Nîmes, Glanum, Arles, Baux, etc. Et une fois la Camargue. Les Saintes-Maries-de-la-Mer, cette oasis humaine dans le monde de toros et de salicornes, il est difficile d’éviter les clichés concernant la Camargue.

Dans ces voyages ils emportaient toujours le fidèle chien. Les chiens se sont succédés dans la famille, comme souvent cela arrive, et celui-ci était un chien qu’il connaissait mal, et qui avait sans doute été traumatisé car il avait des accès d’excitation extrêmes, il aboyait sans cesse, il se tapissait sous les meubles, parfois même il mordait la main amie. Il avait les yeux fous. Il était tout noir.

C’était l’automne, le soleil était bien là, mais la mer et ses embruns avaient définitivement clôturé tout espoir de baignade. Ils allèrent manger, jeune Drieu et sa mère encore jeune, les tellines dans l’un des petites restaurants mi touristiques mi traditionnels qui s’ouvraient sur le londemer. Il avait insisté, Drieu, pour ne pas prendre le chien, encombrant passager, bruyant et hontant, et ils l’avaient laissé ainsi dans la voiture, où il pouvait aboyer à son aise, sur le parking absurde, géant, au milieu des moustiques et des cannes.

Il se rappelait qu’il avait bien insisté. A cette époque, à cet endroit, il y avait Sticky fingers, la cassette, dans la voiture. Il était assez autoritaire, comme les jeunes hommes de son âge. Elle était faible, comme les mères.

Lorsqu’il revinrent, plusieurs heures plus tard, le chien n’aboyait pas; Il était mal. Il « tait couché, les yeux blanchis, et effectivement il faisait chaud dans la voiture. Soit il s’était excité à mort à aboyer dans le vide, soit son petit cœur n’avait plus supporté ses bravades dans l’étouffement de l’habitacle arrosé de soleil : tout portait à croire qu’il avait fait un infarctus. Et la mère, visiblement désespérée et secrètement coupable, et le fil, secrètement désespéré et visiblement coupable, rentrèrent à toute vitesse vers le premier vétérinaire qu’il purent trouver un samedi d’automne, tandis que Sister Morphine accompagnait le cercueil.

Un accident cardiaque, oui, cela arrive avec ces chiens, oui, non je ne crois pas au coup de chaleur, non, un terrain oui, sans doute génétique, oui, du repos, oui, beaucoup de repos, voilà ce qu’avait dit le docteur dégoté à Bédarrides, et c’est en silence que les deux et les trois rentèrent dans la Haute-Provence, le soleil ayant laissé place à un un grand ciel blanc de glaçage, silencieux, coupables et désespérés.

Le chien ne passa pas la nuit. Drieu pleura peut-être un peu, sa mère pleura beaucoup. Elle trouva assez vite une nouvelle compagnie, une femelle noire et blanche beaucoup moins effrayée par la vie, au cœur solide. Drieu s’y accrocha fort, puisque bientôt il reviendrait dans le pays et profiterait de sa formation sur les milieux naturels pour l’emmener visiter tous les endroits possibles. D’autre aventures spectaculaires auraient lieu3

Mais quoiqu’il en soit, ce jour-là, pour la première fois, la mer fut pour lui non seulement messager de mort, et de culpabilité, mais encore l’expérience du cynisme4 le plus âpre et le plus froid. Aucune telline, aussi bonne qu’elle soit, ne pourrait racheter l’orgueil et le mépris — fût-il celui éprouvé pour un chien. Rien ne justifiait que le plaisir personnel ne s’échafaude dans la destruction de la vie — fût-elle celle d’un chien. Cet épisode unique dans cette triste journée resterait toujours dans son cœur à lui, et le souvenir de la mer de Camargue, inexorablement lié à la mort maljuste.

 

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  1. Il n’était pas question ici d’associer psychanalystement — c’est-à-dire avec autant de charlatanerie que de maladroite (mais obstinée) compréhension du monde — les mots mer et mère. Le hasard fait qu’en langue françoise ils soient homophones, mais pour Drieu, la mer n’était pas foncièrement un élément féminin. En italien mare est masculin. La mer qu’il a d’abord connu et aimée, la mer dont il est sorti la première fois était un mer. On se demande alors si on ne va pas changer le genre de toutes les occurrences du mots dans la pages qui précèdent…
  2. C’est l’automne qui domine dans les souvenirs — l’automne paré et solennel, le temps où la lumière explose avant de s’éteindre, sans doute l’hiver était-il trop froid et le printemps trop affairé ailleurs.
  3. Je note qu’un jour la petite chienne glissa dans un ravin, jusqu’au cours d’eau vingt ou trente mètres plus bas, et Drieu lui courut après la chute dans les ronces et les rocailles, pour la retrouver toujours joyeuse et encore entière…
  4. Sans jeu de mot.

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